CHANT SIXIEME
I. — « Il est un flux et reflux dans les affaires des hommes, qui, si l'on profite du moment de la marée montante 2, » — vous savez le reste 3, et la plupart d'entre nous l'ont éprouvé de temps en temps ; du moins nous le pensons, quoique peu de gens aient deviné le moment favorable avant qu'il ne fût trop tard pour revenir. Mais sans doute que tout est pour le mieux. — Le signe le plus certain en est à la lin : quand les choses sont au pis, quelquefois elles s'arrangent.
II. — Il est un flux et reflux dans les affaires des femmes, « qui , si l'on en profite, nous conduit » —
i Les Chants VI, VII et VIII furent composés à Pise en 1822, et publiés par M. John Hunt en juillet 1823. La reprise du travail de Don Juan est expliquée dans l'extrait suivant de la correspondance de l'auteur.
Pise, 8 juillet. — « Il n'est pas impossible que j'aie trois ou quatre chants de Don Juan prêts pour l'automne ou un peu plus tard. J'ai obtenu de ma dictatrice la permission de continuer, à condition toutefois de mettre plus de réserve, de décence et de sentimentalisme dans la continuation que dans le commencement. On pourra voir jusqu'à quel point ces conditions ont été remplies; mais l'embargo n'a été levé que moyennant stipulations.
2 Voyez Shakspeare, Jules César, acte iv, scène 3.
s C'est une citation dont voici le texte :
a There is tide in the affairs of men « Which taken at the flood » — a. p.
Dieu sait où. Ce sont d'habiles marins, ces navigateurs dont les cartes retracent minutieusement tous les courants les uns après les autres. Toutes les rêveries de Jacob Behmen i ne sont pas comparables aux bizarres tourbillons de cette onde. — Les hommes réfléchissent avec leurs têtes sur ceci et puis sur cela. — Mais les femmes, c'est avec leurs cœurs, ou avec... Dieu sait quoi !
III. — Et cependant une femme étourdie, v<uontaire, entêtée, jeune, belle, pleine d'audace, — qui risquerait un trône, un monde, l'univers, pour êtje aimée à sa manière, et qui arracherait les étoiles du ciel plutôt que de n'être pas libre comme le sont les vagues quand la brise s'élève ; — eh bien ! une telle femme, dis-je, est un diable (si diable il y a), mais un diable qui convertirait plus d'un homme au manichéisme.
IV. — Le^ trônes, les mondes et cœtera sont si souvent bouleversés par l'ambition la plus commune, que quand la passion en fait autant, nous oublions avec facilité, ou du moins nous pardonnons à l'aimable et tendre imprudente. Si on se souvient d'Antoine, ce ne sont pas ses conquêtes qui entretiennent la vogue de son nom ; mais la bataille d'Actium, perdue pour les yeux de Gléopâtre, l'emporte sur toutes les victoires de César.
i Jacob Behmen ouBœhmen, célèbre mystique, ne àGorlitz, dans la Luzace, en 1575. C'était un cordonnier, profession très-favorable à l'existence contemplative. 11 obtint d'abord peu de crédit, et étudia l'alchimie concurremment avec la métaphysique : ce fut sous les auspices de sa réputation d'alchimiste qu'il parvint à ressusciter ses rêveries théologiques, auxquelles les quakers ont emprunté quelque chose de leur système religieux. Les Behmisles veulent aussi que leur patron ait été le précurseur de Kant : c'est ce que les Kan listes repoussent comme une rêverie de plus de cette secte.
V. — Antoine mourut à cinquante ans pour une reine de quarante. Je voudrais qu'ils n'eussent été l'un qu'à sa vingtième année, l'autre qu'à sa quinzième ; car, à cet âge, richesses, royaumes, mondes, ne sont qu'un jeu. — Je me rappelle le temps où, bien que je n'eusse pas grande abondance de mondes à perdre, cependant, pour faire ma cour, je donnais ce que j'avais, — un cœur : comme le monde allait, c'était donner ce qui valait un monde ; car des mondes ne pourraient jamais me rendre ces sentiments purs, à jamais évanouis.
VI. — C'était le a denier » de l'adolescent, et, comme du a denier de la veuve, » il m'en sera peut-être tenu compte quelque jour, sinon à présent A. Mais qu'on en tienne compte ou non, tous ceux qui ont aimé, tous ceux qui aiment, conviendront encore que la vie n'a rien de plus doux, t Dieu est amour, » dit-on, et « l'amour est un dieu, » ou il l'était du moins avant que le front de la Terre fût sillonné de rides par les péchés et les larmes de — mais laissons les dates à la chronologie.
Vil. — Nous avons quitté notre héros et notre troisième héroïne dans une situation plus embarrassante que rare ; car les hommes sont forcés de risquer quelquefois leur vie pour cette triste tentation, — une femme défendue. Les sultans abhorrent outre mesure cette sorte de peccadille, et ne sont pas du tout de l'avis du sage Romain, l'héroïque, le stoïque, le sentencieux Gaton, qui prêtait sa dame à son ami Hortensius 2.
i C'est le mot de l'Évangile : Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. A. p.
2 Caton céda sa femme Martia à son ami Hortensius ; mais il la reprit à la mort de ce dernier. Cette conduite fut tournée en
VIII. — Je sais que Gulbeyaz avait un tort extrême; je l'avoue, j'en gémis, je la blâme ; mais je déteste tout mensonge même en poésie, et il faut que je dise la vérité, quoi que vous y trouviez à redire. La raison de Gulbeyaz étant plus faible que ses passions, elle pensait que le cœur de son époux ne lui suffisait pas, — en supposant que ce cœur fût à elle ; car il avait cinquante-neuf ans et quinze cents concubines.
IX. — Je ne suis pas comme Gassio, « un arithméticien * ; mais, par « le livre de théorie, » il paraît, si on calcule avec une précision féminine , que , sans compter l'âge de Sa Hautesse, la sultane ne péchait que par inanition ; car, si le sultan était équitable envers toutes ses bien-aimées, elle ne pouvait réclamer que la quinze-centième partie de ce qui devrait être un monopole, — le cœur.
X. — On a observé que les dames sont litigieuses sur tout ce qui est possession légale, et elles ne le sont pas moins quand elles ont de la religion, ce qui ne fait que doubler, selon leur conscience, le tort dont on se rend coupable envers elles. Elles nous persécutent de procès et de poursuites judiciaires, comme le prouvent
ridicule par les Romains, qui remarquèrent que Martia, entrée très-pauvre dans la maison d'Horlensius, retournait chargée de richesses au lit de Caton. Plutarque.
* Iago. — " For, certes, says he,
I hâve already chose my officer.
Forsooth a great arithmetician, etc. *
« Car certes, dit Othello, j'ai déjà choisi mon lieutenant. — Et quel est-il ? — Vraiment c'est un grand arithméticien, un Michel Cassio, un Florentin, un homme déjà presque damné, car il a une femme belle, un homme qui ne fit jamais manœuvrer un escadron en campagne, et ne connaît pas plus la guerre qu'une fille, si ce n'est dans le livre de la Théorie, où nos consuls en toge peuvent lire aussi bien que lui. »
Othello, acte I, traduction de M. Guizot A. p.
maintes sessions des tribunaux, pour peu qu'elles soupçonnent qu'une autre a part à ce dont la loi leur accorde la jouissance exclusive.
XL — Or si c'est là l'usage dans les pays chrétiens, les païennes aussi, quoique avec moins de latitude, sont disposées à prendre les choses un peu haut, et à se donner ce que les rois appellent une « attitude imposante. » Elles font valoir leurs droits matrimoniaux quand leurs époux souverains les traitent avec ingratitude ; et comme quatre femmes doivent avoir un droit quadruple, le Tigre a ses jalousies comme la Tamise.
XII. — Gulbeyaz était la quatrième sultane, comme je l'ai dit, et la favorite ; mais qu'est-ce que la faveur partagée entre quatre? La polygamie mérite bien d'être en horreur, non- seulement comme crime, mais comme une chose ennuyeuse *. — Plusieurs hommes sages qui sont mariés à une femme douce et raisonnable trouveraient difficilement assez de philosophie pour deux, et tous, excepté les sages mahométans, se gardent bien de faire du lit nuptial un « lit de Ware B. »
XIII. — Sa Hautesse, La plus sublime de l'univers, comme on l'appelle selon les formes accoutumées et chères à ce monarque oriental, jusqu'à ce qu'il soit livré à ces tristes et affamés jacobins, — les vers du tombeau qui ont dîné des dépouilles des plus puissants
1 A bore : ce mot, d'après les dictionnaires, ne signifie qu'un trou, mais, dans le jargon de la conversation familière, il signifie un ennuyeux, un homme qui tourmente les oreilles de ses auditeurs, comme avec une vrille, à force de leur raconter la même chose.
2 Ware, ville à trente milles de Londres, où existait jadis, dans une auherge, un fameux lit de douze pieds carrés, auquel Shakspeare fait allusion dans Twelfeth nicjht, mais que l'aubergiste a converti en six couchettes, depuis que les voyageurs préfèrent cvoir chacun la leur. a. p.
rois «; — Sa Hautesse, dis-je, contemplait avec tendresse les charmes de Gulbeyaz s'attendant à l'accueil d'un amant (et c'est « un accueil d'Ecosse, » dans tous les pays du monde 2.)
XIV. — Mais ici distinguons : car quoique les caresses, les doux propos, les embrassements et tout le reste puissent tromper,... ni ici, ni ailleurs, on ne peut s'en couvrir aussi facilement que d'un chapeau, — ou plutôt d'un bonnet à l'usage du beau sexe, habile à décorer sa tête comme son cœur; mais lequel bonnet ne fait pas plus partie de la tête que les caresses du cœur.
XV. — Une légère rougeur, un tendre frémissement, une calme expression d'extase qu'on découvre plutôt dans les paupières de la femme que dans ses yeux qui voudraient cacher ce qu'il est si doux de chercher à connaître : — voilà pour un amant discret les meilleurs gages de l'amour, — de l'amour placé sur son trône le plus aimable, le sein d'une femme sincère; car le charme est détruit par trop d'ardeur comme par trop d'indifférence.
XVI. — Trop d'ardeur, si elle est fausse, est pire que la vérité ; — si elle est vraie, il ne faut pas trop compter que le feu dure ; car personne, excepté dans la première jeunesse, n'aimerait, je crois, à confier tout au désir, qui n'est dans le fait qu'un engagement
* Your worm is your only emperor for diet ; we fat ail créatures else, to fat us ; and we fat ourselves for maggots ; your fat king, and your lean beggar, is but variable service ; owo dishes but to one table : that is the end. » Hamlet.
2 C'est-à-dire que dans tous les pays du monde c'est un accueil affectueux : ceci a été écrit au moment où George IV recevait un accueil plein d'enthousiasme à Edimbourg : a Highland loelcome, une bienvenue des Highlands. Le poëte fait ailleurs allusion à cette réception, dont on trouve la description dans le Voyage historique et littéraire en Ecosse : ces mots Highland welcome étaient répétés dans tous les refrains. a. p.
précaire propre à être passé au premier chaland moyennant un gros escompte ; tandis que, d'un autre côté, nos femmes trop froides me semblent un peu sottes.
XVII. — C'est-à-dire nous ne pouvons leur pardonner leur mauvais goût, car c'est du mauvais goût selon les amants pressés ou tardifs, qui voudraient entendre l'aveu d'une flamme mutuelle, et les voir brûler d'une passion sentimentale, auraient-ils pour maîtresse la dame de saint François, sa monastique concubine de neige S Bref, la maxime des amoureux est celle d'Horace :
« Medio tu tutissimus ibis 2, »
XVIII. — Le tu est de trop ; — mais qu'il y reste, — le vers le demande, c'est-à-dire le vers anglais, et non la règle des antiques hexamètres; mais, ap"ès tout, il n'y a ni harmonie ni mesure dans cette dernière ligne, qui ne saurait être plus mauvaise, et que j'ai jetée là pour terminer le huitième vers de ma s tance de huit. J'avoue qu'aucune prosodie ne saurait justifier celte règle; mais la vérité le peut, si vous la traduisez.
XIX. — Gulbeyaz outra-t-elle son rôle? je l'ignore. — Elle réussit, or le succès est beaucoup en toute
* Ne sachant comment résister au démon de la chair, qui le tentait de toutes les manières et sous toutes les formes, saint François, selon la Légende, prit de la neige et en fit une statue, à laquelle il donna la figure d'une femme : préalablement le saint s'était infligé inutilement la discipline. a. p.
2 Horace a dit que les poètes se jettent in médias res, mais le medio tulissimus ibis est d'Ovide. C'est Apollon qui, donnant ses conseils à Phaéton pour conduire son char, lui dit [Mêtam. II, 127)
« Medio tutissimus ibis :
Neu te dexterior tortum declinet ad anguem, Neve sinisterior pressam rota ducat ad aram. lnter utrumque teue. »
chose, et en affaires de cœur aussi bien que dans tout ce qui tient à la toilette des dames. L'amour-propre de l'homme va plus loin d'ailleurs que tout artifice féminin : les femmes mentent, nous mentons, tous mentent; mais nous n'en aimons pas moins. Jusqu'ici il n'est aucune vertu, il n'est que la famine * qui puisse arrêter le pire des vices, — la propagation.
XX. — Nous laissons le couple royal se livrer au repos ; un lit n'est pas un trône, et l'on peut y dormir, — quels que soient les rêves qu'on y fasse, rêves de douleur ou de plaisir : cependant les jouissances désappointées sont au nombre des plus vifs chagrins que notre chair d'argile puisse éprouver. Nos moindres peines sont celles qui nous font pleurer. Gomme les gouttes d'eau qui tombent une à une sur la pierre la détruisent, de même c'est la triste larme de tous les jours que font couler les petits chagrins qui usent l'âme peu à peu.
XXI. — Une femme acariâtre, un fils boudeur, un billet à payer, un autre qu'on ne peut se faire payer, celui que le débiteur laisse protester, ou dont un escompte vous rogne le quart ; un enfant pleureur, un chien hargneux, un cheval favori qui s'estropie tout à coup au moment où vous allez vous en servir; une méchante douairière qui, par un testament perfide, ne vous laisse pas ce que vous attendiez d'elle : — ce sont là de petits maux. — Et bien ! je connais peu d'hommes qui ne s'en irritent pas.
XXII. — Je suis philosophe ; qu'ils aillent à tous les diables! billet, bêtes, hommes et — j'allais ajouter femmes, mais non, non. Quand j'ai épuisé ma bile dans une bonne malédiction, mon stoïcisme ne me laisse
* Starvution.
plus rien que je puisse appeler plaisir ou peine, et je puis livrer mon âme tout entière aux travaux de l'esprit. Mais qu'est-ce que l'âme? — et l'esprit? d'où viennent-ils? comment sont-ils faits? C'est plus que je n'en sais. Que le diable les emporte !
XXIII. — Quand on a tout donné au diable, — on se sent à l'aise comme après avoir lu la malédiction d'Athanase, qui plaît tant à vos vrais croyants. Je doute qu'on en puisse prononcer une pire contre son plus cruel ennemi, à genoux devant soi, — tant elle est sonore, positive et en bons termes. — Elle orne le livre des prières comme un arc-en-ciel décore l'horizon qui vient de s'éclaircir *.
XXIV. — Gulbeyaz et son époux dormaient, — ou l'un des deux du moins. — 0 la pénible nuit que celle que passe à côté de son jaloux la méchante femme qui, aimant quelque jeune garçon, soupire pour la lumière de l'aube matinale , en épie vainement le tremblant rayon à travers la fente obscure de la fenêtre, et n'ose ni remuer, ni se retourner, ni dormir, ni frémir, de peur d'éveiller son trop légitime compagnon de lit !
XXV. — Voilà ce qui se passe sous le dais des cieux, et aussi sous celui des lits à quatre colonnes2 et à rideaux de soie, faits pour les riches et leurs femmes, qui y reposent dans des draps aussi blancs que tout ce que les poètes comparent à la neige que le vent éparpille dans les airs. — Fort bien! Tout est hasard dans
i Le symbole de saint Athanase et celui de Nicée sont consacrés, ainsi que le symbole des apôtres, dans le huitième des trenteneuf articles de la foi anglicane. Voyez aussi le Common frayer book. a. p.
s Four posted, les lits anglais sont généralement encore avec quatre piliers de bois pour soutenir le ciel.
le mariage. Gulbeyaz était une impératrice; mais elle eût été peut-être tout aussi malheureuse si elle avait partagé le grabat d'un paysan.
XXVI. — Don Juan, déguisé sous ses vêtements de femme, avait, comme le long cortège des demoiselles du sérail, courbé la tête devant les yeux du sultan. Toutes, au signal accoutumé, avaient repris le chemin de leurs chambres, les longues galeries du harem, où les femmes livrent au repos leurs membres délicats, et où mille cœurs battent pour l'amour, comme l'oiseau en cage soupire pour l'air.
XXVII. — J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais volontiers le désir de ce tyran ' , qui aurait voulu que le genre humain n'eût qu'une tête, afin de pouvoir la faire tomber d'un seul coup. Mon désir est aussi vaste, mais pas aussi méchant; — beaucoup plus tendre surtout que féroce. J'ai souvent désiré, dis-je (pas à présent, mais quand j'étais garçon)*, que le sexe féminin n'eût qu'une bouche de rose, pour baiser toutes les femmes à la fois, depuis le nord jusqu'au midi.
XXVIII. — 0 Briarée, digne d'envie! avec tes mains et tes têtes, si tout en toi était multiplié à proportion ! — Mais ma muse a peur de l'idée gigantesque d'être la compagne d'un Titan ou de voyager dans le pays des Patagons; revenons donc à Lilliput, et guidons notre héros à travers ce labyrinthe d'amour, où nous l'avons laissé quelques vers plus haut.
XXIX. — Il sortit avec les aimables odalisques, se réunissant à elles au signal donné. Quoiqu'il courût, certes, plus d'un risque, cependant, de temps en temps,
i Que le peuple romain n'a-t-il une seule tête! (Caligula. Voyez Suétone.)
il ne put s'empêcher en chemin de lorgner tous leurs charmes, depuis la gorge jusqu'aux formes de leur taille élégante (or les conséquences de ces imprudences sont pires en Turquie que les plus forts « dommages et intérêts » auxquels on est condamné dans la morale Angleterre, où la chose est taxée) *.
XXX. — Toutefois il n'oublia pas son déguisement. — Il passa avec elles d'un appartement à un autre et le long des galeries, faisant partie de la bande virginale et édifiante, escortée par les eunuques; à leur tête s'avançait une dame qui maintenait la discipline dans les rangs féminins, afin qu'aucune esclave ne s'écartât ou ne parlât sans son ordre, mais défilât régulièrement. Son titre était la mère des vierges.
XXXI. — Etait-elle mère? je l'ignore. — Étaientelles vierges celles qui l'appelaient leur mère? c'est encore ce que je ne sais pas; mais tel est son titre au sérail, — titre que je ne puis expliquer, mais titre tout aussi bon qu'un autre. Can ternir 2 vous le dira, ou de Tott 3 si vous aimez mieux. Sa charge consistait à écarter ou à étouffer tout mauvais penchant dans quinze cents jeunes filles, et à les corriger quand elles commettaient quelque faute.
XXXII. — Belle sinécure! sans doute, mais rendue plus facile par l'absence de tout autre homme que Sa Hautesse, qui, avec son aide, et avec des gardes, des verrous, des murailles, et de temps à autre un petit exemple, seulement pour faire peur au reste, parvenait à maintenir cette retraite de beautés aussi froide
* Allusion aux procès en adultère : la loi anglaise accordant des indemnités pécuniaires au mari. a. p.
2 Histoire de la décadence de l'Empire ottoman. a. p.
s Le baron de Tott, Mémoires sur les Turcs et les Ottomans.
qu'un couvent d'Italie, où toutes les passions n'ont, hélas ! qu'un seul objet.
XXXIII. — Et cet objet, quel est-il? la dévotion, indubitablement? — Gomment pouvez-vous faire une telle question? Mais nous continuons. Je disais que ce joli bataillon de dames de tous les pays, asservies aux caprices d'un seul homme, défilait très-modestement et très-mélancoliquement, d'un pas grave et solennel, et semblable à des guirlandes de nénufar qui flottent sur un ruisseau ou plutôt sur un lac; — car les ruisseaux ne courent pas lentement.
XXXIV. — Mais lorsqu'elles furent arrivées dans leurs appartements, la, comme des oiseaux ou des enfants, ou des fous échappés de Bedlam *, — comme des vagues au printemps, ou comme des femmes quand on brise leurs liens (qui après tout ne servent pas à grand'chose), ou enfin comme des Irlandais dans une foire, — leurs gardes s'étant retirés, et une trêve ayant eu lieu, pour ainsi dire, entre elles et l'esclavage, les voilà qui se mettent à danser, à chanter, à jaser, à rire et à folâtrer.
XXXV. — Naturellement leur entretien roula d'abord sur la nouvelle venue, sur sa taille, ses cheveux, son air, sa..., toute sa personne enfin. Quelquesunes pensaient que ses robes ne lui allaient pas bien, ou s'étonnaient que ses oreilles fussent sans pendants ; quelques-unes disaient qu'elle était déjà à son été, d'autres qu'elle n'était qu'à son printemps ; celles-là qu'elle était d'une taille un peu masculine ; celles-ci auraient voulu qu'elle fût masculine complètement.
XXXVI. — Mais en somme aucune ne cloutait qu'elle ne fût ce qu'annonçait son costume, — une demoiselle
1 Petites-Maisons de Londres. a. p.
piquante, fraîche, — belle au suprême degré, — et comparable aux plus belles Géorgiennes *. Elles s'étonnaient aussi comment Gulbeyaz était assez sotte pour acheter des esclaves qui pourraient lui disputer son trône, son pouvoir et le reste, si Sa Hautesse venait à se dégoûter de sa sultane.
XXXVII. — Mais ce qu'il y eut d'étrange et de très-étrange parmi ce troupeau femelle, quoique la beauté de la jeune esclave fût suffisante pour inquiéter des rivales, elles trouvèrent, après leur premier examen critique, bien moins de taches à leur nouvelle compagne qu'il n'est d'usage chez le beau sexe d'en remarquer dans les traits d'une nouvelle venue, qui, regardée avec des yeux païens ou chrétiens, « est toujours la plus laide créature du monde. »
XXXVIII. — Et cependant elles avaient leurs petites jalousies comme toutes les femmes ; mais dans cette circonstance, soit qu'il existe réellement des sympathies involontaires et à notre insu, quoiqu'elles ne pussent voir à travers son déguisement, toutes éprouvèrent une espèce de douce concaténation 2, comme le magnétisme ou le démonisme, ou ce que vous voudrez , nous ne disputerons pas sur le mot.
XXXIX. — Mais il est certain qu'elles éprouvèrent pour leur nouvelle compagne quelque sentiment inconnu, comme qui dirait une amitié sentimentale et pure, qui leur faisait désirer à toutes que la nouvelle
i C'est dans les climats adjacents de la. Géorgie, de la Mingrelie et de la Circassie, que la nature a placé, à mon avis du moins, le modèle de la beauté, dans la forme des membres, la couleur de la peau, la symétrie des traits et l'expression de la physionomie : les hommes sont formés pour l'action , la femme pour l'amour. Gibbon.
2 Enchaînement : c'est un mot du langage métaphysique, et aussi une figure de rhétorique. A. p.
arrivée fut leur sœur, — excepté quelques-unes qui eussent préféré avoir un frère qui lui ressemblât, et qu'elles auraient bien mieux aimé qu'aucun Padisha 4 ou Pacha, si elles avaient été. libres dans leur Gircassie.
XL. — Parmi celles qui avaient le plus de penchant pour cette amitié sentimentale, il y en eut trois surtout, Lolah, Katinka 2 et Dudù 3; bref (pour abréger les portraits), elles étaient belles autant que belle on peut être, suivant les meilleures autorités, quoiqu'elles fussent différentes entre elles par leur taille, leur âge, leur patrie, leur teint, — mais d'accord en ceci, qu'elles admiraient toutes trois également leur nouvelle connaissance.
XLI. — Lolah était brune et ardente comme une Indienne; Katinka était de la Géorgie 4 , blanche et vermeille, avec de grands yeux bleus, de jolis bras, de jolies mains, et des pieds si mignons, qu'ils semblaient ne pas être faits pour marcher, mais plutôt pour effleurer la terre; tandis que Dudù avait l'air d'être surtout à sa place dans un lit, car elle était tant soit eu grasse, languissante et indolente, mais d'une eauté qui vous aurait fait tourner la tète.