XLV. — Dudù ne disait rien ; mais elle s'assit à
i To murder sleep. — Glamis has murdeied sleep : Glamis (Macbeth) a tué le sommeil, et il ne dormira plus », phrase souvent citée de Shakspeare, Macbeth, acte 11, scène III. a. p.
côté de Ju.anna, jouant avec son voile ou ses cneveux ; puis, la regardant d'un œil fixe, elle soupira, comme si elle la plaignait d'être là, jolie étrangère, sans amie ou sans guide, et toute confondue de cette surprise générale qui accueille partout les nouveaux venus, objets de bienveillantes remarques sur leur maintien et leur physionomie.
XL VI. — Mais ici la mère des vierges s'approcha et dit : « Mesdames, il est temps d'aller se coucher. — ■ Je ne sais trop que faire de vous, ma chère, — ajouta-t-elle en s'adressant à Juanna, la nouvelle odalisque : — votre arrivée n'était pas prévue, et tous les lits sont occupés ; vous ferez bien de partager le mien, mais demain matin tout sera arrangé pour vous. »
XL VII. — A ces mots, Lolah s'empressa d'intervenir : « Marna, vous savez que vous avez le sommeil très-léger ; je ne puis souffrir que personne le trouble. — Je prendrai Juanna avec moi ; nous sommes à nous deux plus minces de moitié que vous ne l'êtes toute seule. Ne me dites pas non; — je prendrai soin de cette jeune étrangère. » Mais à son tour Katinka interrompit, et dit qu'elle avait aussi de la compassion et un lit.
XL VIII. — « D'ailleurs je hais de dormir seule, dit-elle encore
Pourquoi? » repartit la matrone avec un froncement de sourcil.
« Ah ! dit Katinka, de peur des revenants. Oui, je vois un fanlôme dans chaque colonne de mon lit, et je rêve de guèbres et de giaours, de djins et de goules l. »
* Djins et goules, les vampires. a. p.
La dame reprit : — « Entre vos rêves et vous, j'aurais peur que Juanna n'en pût guère faire.
XLIX. — « Vous, Lolah, il faut que vous continuiez à coucher seule, n'importe pour quelle raison ; vous de même, Katinka, excepté de temps en temps; et je mettrai Juanna avec Dudù, qui est tranquille, inoffensive, silencieuse, timide, et qui ne remue ni ne jase de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant? »
Dudù ne répondit rien, car elle était d'un caractère assez silencieux.
L. — Mais elle se leva pour embrasser la matrone et Lolah entre les yeux, puis Katinka sur les deux joues; alors, avec un léger mouvement de tête (les révérences ne sont d'usage ni chez les Turcs ni chez les Grecs) , elle prit Juanna par la main pour lui montrer le lit, laissa ses deux compagnes à leurs petites querelles, et toutes les autres murmurèrent de la préférence que la matrone accordait à Dudù, quoiqu'elles n'osassent parler, par respect.
Ll. — Dudù conduisit Juanna dans une chambre spacieuse (oda est le nom turc), et dont les murs étaient garnis de lits, de toilettes, — et de plus de choses que je n'en veux décrire, car j'ai tout vu ; mais il suffit de dire qu'il y manquait peu de chose ; c'était enfin une salie magnifiquement meublée, avec tout ce dont les femmes ont besoin, excepté un ou deux objets ; et ces deux objets mêmes étaient plus près qu'elles ne pensaient.
LU. — Dudù, avons-nous dit, était une douce créature, non pas éblouissante, mais douée de tout ce qui peut séduire. Elle avait le charme de ces physionomies régulières que les peintres ne peuvent saisir comme les traits d'une figure qui pêche contre les proportions, — traits capricieux de la nature qu'ils
transportent du premier coup de pinceau sur la toile, traits pleins d'expression, agréables ou désagréables, dont la ressemblance vous frappe tout d'abord.
LUI. — Mais Dudù était plutôt comme le gracieux paysage d'un climat tempéré où tout est en harmonie, calme, abondance et fraîcheur. Il y avait en elle ce contentement qui, s'il n'est pas le bonheur, en approche bien plus que vos grandes passions et tous vos sentiments proclamés sublimes par quelques personnes ; — je voudrais qu'elles en fissent l'essai. — J'ai vu vos mers furieuses, j'ai vu aussi vos dames furieuses : — je plains les amants bien plus que les marins.
LIV. — Mais Dudù était plus pensive que triste, plus sérieuse que pensive, et plus calme que sérieuse, — Il ne paraît pas que, jusqu'à ce jour du moins, ses pensées eussent cessé d'être innocentes. Chose étrange ! belle comme elle était, elle ne se doutait pas, malgré ses dix-sept ans, qu'elle fût belle, ou brune, ou petite, ou grande; jamais elle n'avait pensé le moins du monde à elle-même.
LV. — Aussi était-elle douce et bonne comme l'âge d'or (temps où était inconnu cet or qui lui a donné son nom. C'est ainsi que l'on a trouvé que lucus venait de non lucendo : allusion, non à ce qui était, mais à ce qui n'était pas ; sorte de style devenu très-commun dans notre siècle, dont le diable peut bien décomposer le métal, mais non le déterminer.
LVI. — Ne serait-ce pas « le métal corinthien * » ce composé de tous les métaux, dans lequel le bronze dominait surtout? je le croirais assez. Ami lecteur,
* « Ce métal si célèbre dans l'antiquité était un mélange d'or, d'argent et de cuivre ; on suppose qu'il avait été produit par la fusion de ces trois métaux, qui abondaient à Corinthe, lors du sac de cette ville. » Sir D. Brewstl?..
passe cette longue parenthèse ; sur mon âme, je n'ai pu la fermer plutôt. Place mes fautes dans la catégorie des tiennes, c'est-à-dire interprète-les favorablement, et montre un peu d'indulgence ; mais tu n'en feras rien. — Eh bien, comme tu voudras ; — je ne me gênerai pas davantage.
LVII. — Il est temps de revenir à notre simple récit ; et voici comment je continue : )
— Dudù, avec tous les témoignages d'une amabilité sans affectation, conduisit Juan ou Juanna à travers ce labyrinthe de femmes, et lui décrivit chaque endroit — en langage très-laconique, — ce qui est assez étrange. — Aussi je n'ai qu'une comparaison pour définir une femme muette, comparaison qui même est une balourdise 1 : — j'allais la comparer à un tonnerre m uet.
LVI1I. — Dudù fit ensuite à Juanna (je dis Juanna, parce que Juan était encore du genre épicène 2, en apparence du moins ; ce que je vous prie de ne pas oublier), elle lui traça une esquisse des coutumes de l'Orient et des lois chastes et pudiques grâce auxquelles plus un harem se peuple, plus strictes deviennent nécessairement les vertus virginales de chaque beauté surnuméraire.
LIX. — Après quoi Dudù donna à Juanna un chaste baiser : Dudù était folle de donner des baisers ; — ce que personne, j'en suis sûr, ne prendra en mauvaise part ; c'est une chose fort douce quand elle est innocente ; — et entre femmes un baiser ne signifie rien, si ce n'est qu'elles n'ont rien de mieux à leur portée,
i A blunder. a. p.
2 C'est-à-dire des deux genres : B. Jonson a intitulé Êpicève celle de ses comédies où un jeune page est habillé en fille pour tromper Morose. a. p.
ou rien de plus nouveau. Kiss rime à bliss l dans le fait, et c'est une excellente rime. — Je voudrais que cela n'amenât jamais rien de pire.
LX. — Dans son innocence elle ôta alors ses vêtements, ce qui ne lui coûta pas beaucoup, car elle était une enfant de la nature, parée avec négligence ; si elle aimait à jeter par hasard un coup d'œil dans son miroir, c'était comme le faon qui voit passer dans le cristal argenté d'un lac l'ombre timide de son image, et qui s'élance et revient sur ses pas pour admirer un moment ce nouvel habitant de l'onde.
LXI. — Les diverses parties de son costume furent mises de côté l'une après l'autre ; mais ce ne fut pas sans avoir d'abord offert son aide à la belle Juanna, dont l'excessive modestie refusa cette offre obligeante. — Elle ne pouvait guère faire autrement, il est vrai ; quoique par cette politesse elle souffrît beaucoup, en se piquant les doigts avec les maudites épingles, — inventées sans doute pour nos péchés ;
LXII. — Car elles font ressembler une femme à un porc-épic, qu'on ne saurait toucher témérairement. Redoutez-les surtout, ô vous que le sort destine, comme il m'est arrivé dans ma première jeunesse, à servir de soubrette à une dame : — je fis de mon mieux pour déguiser celle qui réclama mes soins, nous allions à une mascarade ; — il y eut bien suffisamment d'épingles, mais elles ne furent pas toutes placées où elles auraient dû l'être.
LXIII. — Après tout, ce ne sont là que des folies pour tout homme sage ; et j'aime la sagesse plus qu'elle ne m'aime, moi. Mon inclination me porte à philosopher sur tous les sujets, depuis un tyran jusqu'à un
* Kiss, baiser ; bliss, bonheur. a. p.
arbre ; mais la vierge sans époux, appelée la science, me fuit sans cesse. Que sommes-nous? et d'où venonsnous? Quelle sera notre dernière existence? quelle est notre existence actuelle ? — Voilà des questions sans réponse, et pourtant qui reviennent sans cesse.
LXIV. — Il régnait un profond silence dans le dortoir ; les lampes, placées à distance les unes des autres, ne jetaient qu'une lumière douteuse, et le sommeil planait sur chacune des belles qui occupaient les lits. Des esprits, s'il en existe, auraient pu se promener dans ce lieu avec leur équipage aérien, pour varier un peu la monotonie de leurs demeures sépulcrales. C'eût été se montrer des fantômes de bon goût, au lieu de hanter quelque vieille ruine ou quelque sauvage solitude.
LXV. — Toutes ces beautés étaient couchées çà et là, telles que ces fleurs, dissemblables entre elles par leurs couleurs, leur climat et leurs tiges, qu'on trouve parfois dans un parterre exotique, où elles sont écloses à force de soins coûteux et de chaleur factice. L'une, avec sa chevelure d'ébène nouée négligemment, et son beau front doucement penché comme un fruit qui pend au rameau, sommeillait avec une respiration calme, et ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir un double rang de perles.
LXVI. — Une autre appuyait sa joue colorée sur un bras d'une éclatante blancheur; de nombreuses boucles d'ébène couronnaient son front. Occupée d'un songe doux et brûlant, elle souriait en rêvant, et, semblable à la lune qui perce un nuage, elle découvrait à demi ses plus secrets appas, en s'agitant doucement dans les blancs linceuls de sa couche, comme si elle eût profité de l'heure discrète de la nuit pour les produire, en rougissant, à la lumière.
LXVII. — Et ce n'est pas une bévue ce que je viens de vous dire, quoique bévue cela puisse vous paraître ; car s'il était nuit il y avait des lampes, vous ai-je dit.
Les traits pâles d'une troisième rappelaient plutôt la douleur endormie ; et son sein palpitant annonçait le songe de quelque rivage lointain, chéri et regretté ; des larmes même roulaient lentement sous les sombres cils de ses paupières, telles que les gouttes de la rosée de la nuit, brillant sur le noir rameau d'un cyprès.
LXVIII. — Une quatrième, immobile comme une statue de marbre, goûtait un sommeil silencieux, calme, et presque sans mouvement. Blanche, froide, et pure comme un ruisseau glacé, ou comme le minaret de neige d'une roche alpine, ou comme la femme de Loth moulée en sel; — ou comme ce que vous voudrez : mes similitudes arrivent en masse, choisissez donc vous-même. — Peut-être aimeriez-vous celle d'une dame sculptée en marbre sur un tombeau.