LXIX. — Et voici ! une cinquième dormeuse paraît
— qui est-elle ? une dame d'un certain âge, ce qui veut dire âgée certainement. — Quel âge pouvait-elle avoir ?
— Je l'ignore, ne comptant jamais les années d'une femme qui a passé sa dix-neuvième année ; — mais elle dormait, — pas tout à fait aussi belle à voir qu'elle l'eût été avant d'être parvenue à cette époque terrible qui laisse les hommes et les femmes dans un coin pour méditer sur leurs péchés et sur eux-mêmes.
LXX. — Mais, pendant tout ce temps-là, comment dormait ou comment rêvait Dudù? J'ai eu beau faire des recherches, je n'ai jamais pu le savoir; et je dédaigne de dire une syllabe qui ne soit pas vraie. Mais la nuit n'était pas encore à la moitié de sa carrière ; c'était le moment où, les lampes devenant moins brillantes et plus bleuâtres, les fantômes nocturnes pla-
nent ou semblent planer aux yeux de ceux qui aiment leur compagnie ; tout à coup — Dudù pousse un cri
LXXI. — un cri si aigu qu'il réveilla tout l'Oda en sursaut, et causa une commotion générale. Matrone, jeunes filles, et celles qu'on pourrait n'appeler ni matrones ni filles, accoururent en foule, telles que les vagues de l'Océan, l'une sur l'autre, tremblantes, étonnées, et, comme moi, sans la moindre idée de ce qui pouvait avoir réveillé si bruyamment la paisible Dudù.
LXXII. — Mais elle était bien réveillée ! — Autour de son lit, ses compagnes demandent la cause de sa frayeur. Elles sont venues avec des draperies flottantes, les cheveux en désordre, les yeux avides, d'un pas léger, mais empressé. Leurs seins, leurs bras, leurs pieds sont nus, et brillent autant qu'aucun météore du pôle septentrional. — Elles l'interrogent; car Dudù semble agitée, émue, saisie d'effroi; son œil est dilaté, et une vive rougeur colore ses joues.
LXX1II. - Mais, événement étrange, — et preuve évidente qu'un profond sommeil est une excellente chose, — Juanna était aussi tranquille auprès de Dudù que le fut jamais époux enchaîné par les saints nœuds du mariage, et ronflant à côté de sa moitié. Toutes les clameurs ne purent interrompre son heureux état de repos, jusqu'à ce qu'on la secouât ; — ainsi qu'il fut dit du moins ; — et alors Juanna ouvrit les yeux et bâilla avec l'air surpris de l'ignorance.
LXXIV. — Une stricte investigation commença ; mais toutes les odalisques parlèrent à la fois ■ celle-ci exprimant une conjecture, celle-là son étonnement, une autre demandant un récit ; il eût été assez difficile de leur répondre avec clarté, soit qu'elles se fussent
adressées à un sot ou à un homme d'esprit. Dudù n'avait jamais passé pour manquer d'intelligence; mais, n'étant pas « orateur comme Brutus *, » — elle ne put d'abord expliquer ce dont il s'agissait.
LXXV. — Enfin elle dit que dans un profond sommeil elle avait rêvé qu'elle se promenait dans un bois, a un bois obscur, » comme celui où le Dante se trouva à l'âge où tout le monde se fait bon et sage ; — à michemin de la vie 2 ; espèce d'asile où les dames couronnées de vertu risquent bien moins que leurs amants se montrent hardis et exigeants. — Ce bois était plein de fruits agréables, d'arbres au vert feuillage et aux vastes racines.
LXXVI. — Au milieu croissait une pomme, — d'une grosseur prodigieuse, — mais trop haute et trop loin de la main ; Dudù la regardait d'un œil avide, et puis elle se mit à jeter des pierres et tout ce qu'elle put trouver pour abattre le fruit désiré, qui restait constamment attaché à son rameau et attirait les regards, mais toujours à une hauteur impatientante.
LXXVI1. — Tout à coup, au moment où elle désespérait, la pomme tomba d'elle-même à ses pieds; son premier mouvement fut de se baisser, de la ramasser, et de la mordre jusqu'aux pépins ; ses lèvres vermeilles allaient s'ouvrir sur le fruit d'or de son rêve, lorsqu'une abeille en sort, vole, et lui enfonce son dard jusqu'au
1 Réponse d'Antoine à Brutus, dans le Jules César de Shakspeare. a. p.
• Nell' mezzo del camin' di nostra vita Mir'trovai per una selva oscura Che la via dritta era smarrita.
(Début de Y Enfer du Dante.)
« Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai dans une forêt obscure après m'ètre égaré. »
fond du cœur ; — et alors — elle s'était éveillée avec effroi, et en poussant un grand cri.
XXVIII. - • Tout cela fut dit par Dudù avec quelque confusion et d'un air abattu, conséquence accoutumée des rêves désagréables, quand on n'a personne là pour en tirer de vains et fantastiques augures. J'ai connu quelques-uns de ces rêves étranges, qui semblaient réellement arrangés d'une façon prophétique, ou avec lesquels se rencontraient de bizarres coïncidences, pour me servir d'une phrase qui est en vogue aujourd'hui en pareil cas *.
LXXIX. — Les demoiselles du harem, qui avaient cru qu'il s'agissait d'un grand malheur, commencèrent, résultat de la crainte, à murmurer un peu de la fausse alarme qui avait interrompu pour rien leur sommeil. La matrone aussi se fâcha d'avoir quitté son lit à cause du rêve qu'elle avait été obligée d'entendre ; et elle gronda la pauvre Dudù, qui ne fit que soupirer et dire qu'elle était fâchée d'avoir crié.
LXXX. « — J'ai entendu parler d'histoires de coq et de taureau 2 ; mais pour des songes d'une pomme et d'une abeille nous arracher à notre repos naturel, et troubler toutes les odalisques dans leur lit à trois heures et demie du matin, voilà qui nous ferait penser que la lune est dans son plein. Assurément vous n'êtes pas bien, mon enfant. Il faudra voir demain ce que le médecin de Sa Hautesse dira de cette vision hystérique.