CHANT SEPTIÈME
I. — 0 amour, ô gloire ! qu'êtes-vous, — vous qui voltigez sans cesse autour de nous, et descendez si rarement? Il n'est pas au ciel polaire un météore d'un éclat plus brillant et d'un passage plus rapide. Glacés, enchaînés à la terre, nous levons vers vous nos yeux avides de vos douces clartés. Amour et gloire ! vous prenez mille et mille couleurs, et puis vous nous laissez sur notre froide planète.
II. — Tels vous êtes, et tel est mon poëme, mélange indéfini et toujours changeant, aurore boréale diversifiée qui brille sur un climat solitaire et désert. Quand nous savons ce que nous sommes tous, nous devons gémir sur nous-mêmes ; — cependant j'espère que ce n'est pas un crime de rire de tout, — car
1 Le septième et le huitième chants contiennent un détail complet (comme la tempête dans le second chant) du siège et de l'assaut d'Ismaïl. Le sarcasme n'y est pas épargné contre ces boucliers en grand, vos soldats mercenaires. Avec ces sortes de choses et de pareils hommes, il faut, dans le choc actuel de la philosophie et de la tyrannie, jeter le fourreau de son épée. Je sais qu'on a contre soi de terribles chances, mais il faut livrer bataille, et, quel que soit le sort de l'individu qui risque sa personne, la victoire finira toujours par rester au genre humain. B.
Corr., 8 août 1S;22.
je vous le demande, après tout : qu'est-ce que ce tout, — si ce n'est une parade l ?
III. — On m'accuse moi, — moi, — le présent auteur du présent poëme, — on m'accuse de — de je ne sais pas quoi, — d'une tendance à déprécier, en mauvais raillear, toute puissance, toute vertu humaine et le reste ; c'est ce qu'on m'objecte en langage assez dur. Bon Dieu ! > — ■ que veut-on dire ? — je n'en dis pas plus que n'en ont dit le Dante dans ses vers, et Salomon, Cervantes,
IV. — Swift, Machiavel, La Rochefoucauld, Fénelon, Luther, Platon , Tillotson, Wesley , Rousseau , qui savaient bien que ce monde-ci ne vaut pas une pomme de terre. — Ce n'est pas leur faute ni la mienne si cela est vrai. — Pour moi, je ne prétends pas être un Caton, pas même un Diogène ; — nous vivons et nous mourons ; — mais qu'est-ce qui vaut le mieux des deux? — vous n'en savez pas plus que moi.
V. — Socrate disait que notre seule science était de savoir que nous ne^savons rien 2. — Plaisante science, en vérité, qui rabaisse au niveau de l'âne tout homme sage, futur, passé ou présent ! Newton ( ce génie par excellence3), hélas! déclarait, après toutes ses nou-
* A show, une scène, une comédie, (d'où puppet-show, spectacle de marionnettes, etc.) a. p.
- Encore une page griffonnée sur le lok de la vie : encore un jour rempli pour lui et pour moi ; — mais qu'est-ce qui vaut le mieux de la vie ou 'ie la mort? Les dieux seuls le savent, comme disait Socrate à ses juges, au lever ae la séance. Deux mille ans écoulés depuis l'époque où le sage avouait son ignorance, ne nous ont pas plus éclairés sur ce point. B.
Journal, 1821.
3 That proverb of the mind, celle intelligence dont la supériorité est proverbiale. a. p.
velles découvertes , qu'il se regardait seulement comme un enfant ramassant des coquillages sur les bords du grand océan de la vérité l.
VI. — L'Ecclésiaste dit que tout est vanité; — beaucoup de prédicateurs modernes en disent autant, ou le prouvent par les exemples de christianisme qu'ils citent. Bref, chacun le sait, ou chacun peut le savoir bientôt. Et, quand ce néant est confessé par tous, saints, sages, prédicateurs et poètes, irai-je, de peur d'une querelle, m'abstenir de proclamer le néant de la vie?
VII. — Chiens ou hommes (car je vous flatte en vous disant que vous êtes des chiens 2 — vos supérieurs de beaucoup) ! vous pouvez me lire ou ne me pas lire quand j'essaye de vous démontrer ce que vous êtes. Aussi calme que la lune poursuivie en vain par les hurlements des loups, la muse ne dissimulera pas un seul rayon de son char lumineux. — Hurlez donc dans votre vaine fureur, pendant qu'elle répand ses clartés ai'gentées sur votre sentier ténébreux3.
VIII. — « Je chante les farouches amours et les combats infidèles. » — Je ne sais trop si je cite bien, — peu importe ; le fait est à peu près le même, j'en suis sûr. — Je chante les uns et les autres, et je vais
* « Je ne sais, disait modestement ce grand homme, ce que le monde pensera de mes travaux ; mais pour moi, il me semble que je n'ai été qu'un enfant jouant sur la plage, et trouvant tantôt un caillou plus poli, tantôt un coquillage plus varié qu'un autre, tandis que le grand océan de la vérité s'étendait inexploré devant moi. »
2 Voyez l'inscription sur le monument d'un chien de Terre- Neuve, dans les Miscellanées.
s Le dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscnrs blasphémateurs.