CHANT HUITIÈME
I. — 0 sang et tonnerre ! ô sang et blessures * ! — Ce ne sont là que des jurements vulgaires, penserezvous, trop poli lecteur, et des mots très-choquants. — Oui, vous avez raison ; cependant ce sont là les mots des énigmes de la gloire; et comme ma Muse sincère s'occupe de les expliquer, qu'ils soient ses divinités inspiratrices, puisqu'ils sont le sujet de ses vers ! — Appelez-les Mars , appelez-les Bellone, appelez-les comme vous voudrez : — ces noms ne signifient que la Guerre.
II. — Tout était prêt, — le feu, le glaive, — et les hommes pour en faire un terrible usage. L'armée, telle qu'un lion sorti de sa tanière, s'avança avec énergie et altérée de carnage, — véritable hydre humaine, s'élançant de son humide repaire pour répandre la destruction dans sa marche tortueuse : monstre dont les têtes étaient des héros, et qui, coupées vainement, étaient aussitôt remplacées par d'autres.
III. — L'histoire ne peut considérer les choses qu'en gros ; mais si nous pouvions les connaître en détail, peut-être qu'en balançant le gain et la perte, la guerre ne paraîtrait plus une affaire si utile : les conquêtes ne
* Ces mots sont des jurements en anglais. a. p.
vaudraient plus tout ce qu'elles ont coûté; — on saurait enfin qu'on a payé un peu de boue avec b3aucoup d'or. Sécher une seule larme est une gloire plus honnête que répandre des flots de sang.
IV. — Et pourquoi? parce que l'une procure le contentement de soi-même ; tandis qu'après tout son éclat, ses acclamations, ses ponts, ses arcs de triomphe, ses pensions accordées par un peuple à qui peut-être il ne reste pas grand'chose !, malgré ses titres et le rang auquel elle élève, l'autre peut bien éblouir et tenter la corruption ; mais au bout du compte, excepté dans les batailles livrées pour la liberté, tout le bruit qu'elle fait n'est que la crécelle de l'enfant du meurtre.
V. — Les guerriers ne sont que des homicides. Ils ne méritent pas de plus nobles noms. J'en excepte les Léonidas et les Washington, dont tous les champs de bataille sont un terrain sacré, monument du salut des peuples, et non de la ruine des mondes. Que ces noms sont doux à l'oreille ! Tandis que le nom d'un vainqueur ordinaire peut étonner ou étourdir les âmes serviles et vaines, ces noms serviront de mot d'ordre jusqu'à ce que la liberté règne sur toute la terre, jusqu'à ce que l'avenir ait conquis la liberté.
VI. — La nuit était sombre et l'épais brouillard ne laissait voir que la flamme de l'artillerie qui colorait l'horizon comme un nuage de feu et, se réfléchissant dans les eaux du Danube, en faisait un vrai miroir de l'enfer 2. Le fracas prolongé des canons assourdissait
i Allusion aux dotations en faveur de lord Wellington. a. p.
2 « La nuit était obscure ; un brouillard épais ne nous permettait pas de distinguer autre chose que le feu de notre artillerie, duut l'horizon était embrasé de tous côtés; ce feu, partant du milieu du Danube, se réfléchissait sur les eaux et offrait un coup d'oui très-singulier. » Hùt. de la Nouvelle Jiussie.
l'oreille bien plus que le tonnerre ; car les carreaux du ciel épargnent on ne frappent que rarement ; — ceux de l'homme réduisent des millions d'hommes en cendres.
VII. — La colonne envoyée la première à l'assaut eut à peine dépassé de quelques toises les batteries russes, que les canonniers musulmans se levèrent enfin et ripostèrent aux foudres chrétiennes par des foudres semblables ; alors un vaste incendie embrasa l'air, la terre et le fleuve : on eût dit que le bruit ébranlait tout le globe. Les remparts cependant brillèrent comme l'Etna, lorsque le Titan éternue dans sa caverne '.
VIII. — Une acclamation générale d'Allah2! s'éleva au même instant, aussi éclatante que le fracas même des instruments les plus homicides delà guerre. C'était un cri de défi envoyé à l'ennemi; la ville retentit du nom d'Allah! ainsi que le fleuve, le rivage et les nuages mêmes qui couvraient de leur dais sombre les deux armées de combattants. Écoutez! ce nom éternel s'élève au milieu de tous les sons, « Allah ! — Allah ! hu ! 3 »
IX. — Les colonnes s'ébranlèrent d'un mouvement uniforme et simultané ; mais les rangs des troupes
* « A peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au delà des batteries, que les Turcs qui n'avaient point tiré pendant toute la nuit, s'apercevant de nos mouvements, commencèrent un feu très-vif qui embrasa le reste de l'horizon : mais ce fut bien une autre chose lorsque, avancés davantage, le feu de la mousqueterie commença dans tout' l'étendue du rempart que nous apercevions. Ce fut alors que la place parut à nos yeux comme un volcan dont le feu sortait de toutes parts. » Histoire de la Nouvelle Russie.
2 « Un cri universel d'Allah ! qui se répétait tout autour de la ville, vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, dont il est impossible de se faire un.e idée. » Ibid.
3 Allah hu est le vrai cri de guerre des Musulmans, et ils appuient beaucoup sur la dernière syllabe, ce qui produit un effet particulier et terrible. a. p.
qui attaquèrent par eau commencèrent à s'éclaircir, les hommes tombaient comme les feuilles, quoique conduits par Arseniew *, ce fils renommé du meurtre, aussi brave qu'aucun des capitaines qui ont jamais défié obus et bombes. Le carnage ( vous dit Wordsworth2) est le fils de Dieu ; si Wordsworth dit vrai, le carnage est le frère du Christ; et cette nuit il se conduisit comme dans la Terre Sainte.
X. — Le prince de Ligne fut blessé au genou ; et le comte de Chapeau-Bras eut une balle entre son chapeau et sa tête, ce qui prouva que cette tête était aussi aristocratique que possible, puisqu'elle ne reçut aucune blessure, pas plus que le chapeau 3. Dans le fait, la balle ne pouvait vouloir de mal à une tête légitime : — « cendres contre cendres, » dit le proverbe; — pourquoi pas plomb contre plomb?
XL — Le général Markow, brigadier, insistait sur la nécessité d'écarter le prince de tous ces milliers de soldats gémissants et mourants auprès de lui; tous ces g-ens de rien pouvaient bien se débattre contre la mort
i « Toutes les colonnes étaient en mouvement ; celles qui attaquaient par eau, commandées par le général Arseniew, essuyèrent un ffttt épouvantable, et perdirent avant le jour un tiers de leurs offic/ers. » Hist. de la Nouvelle Russie.
a But thy most dreaded instrument
Is man arrayed for mutual slaughter; Yea, carnage is thy daughter.
(Wordsworth's thanksgiving ode.)
a Mais ton plus terrible instrument,
C'est l'homme armé pour détruire ses frères ;
Oui, le carnage est ton enfant. »
C'est-à-dire de la divinité ; jamais peut-être héraut de la Jarretière ne trouva de généalogie aussi jolie que celle-ci. Qu'aurail-on dit si elle était de l'invention de certains libéraux?
s Le prince de Ligne fut blessé au genou ; le duc de Richelieu eut une balle entre le fond de son bonnet et sa tête.
Ilist de la Nouvelle Russie.
et demander de l'eau ; ils parlaient à des sourds. — Le général Markow, occupé ainsi à prouver son intérêt pour les gens d'un rang supérieur, eut lui-même tout à coup la jambe cassée *.
XII. — Trois cents canons jetèrent leur émétique 2, et trente mille mousquets leurs pilules, comme une grêle, pour produire un abondant écoulement sanguin. Mortalité ! tu as tes tables mensuelles ; — tes pestes, tes famines; tes médecins nous avertissent, comme l'Horloge de la Mort 3, de tous les maux passés, présents et à venir ; — mais tous doivent le céder au tableau d'un champ de bataille.
XIII. — C'est là que sont les angoisses toujours nouvelles , qui se multiplient jusqu'à ce que leur nombre même endurcisse l'homme qui voit l'agonie sous tant de formes diverses. Ici, l'un gémit; là, un autre se roule dans la poussière, et un troisième tourne dans leurs orbites ses yeux d'une terne blancheur : — voilà la récompense qui attend la moitié do chaque bataillon, tandis que les autres attraperont peut-être un ruban pour leur boutonnière.
XIV. — Cependant j'aime la gloire; — la gloire est une belle chose ; — songez au bonheur d'être, dans votre vieillesse, entretenu aux dépens de votre bon
i a Le brigadier Markow, insistant pour qu'on emportât le prince blessé, reçut un coup de fusil qui lui fracassa le pied. »
Hist. de la Nouvelle Russie.
2 Trois cents bouches à feu vomissaient sans interruption, et trente mille fusils alimentaient sans relâche une grêle de balles.
Jbid.
3 Deat-watch (horologium mortis) : montre ou horloge de la mort, insecte ainsi appelé à cause du bruit qu'il fait dans le bois qu'il ronge (tic-tac); c'est aussi le psoque pulsateur, le pou de vin (hemorobius fatidicus), et enfin vulgairement le pou de bois. Tous ces titres font assez connaître cet insecte et l'origine superstitieuse de son nom. a. p.
roi; une modeste pension tente plus d'un sage, et les héros sont faits pour inspirer les poètes, ce qui vaut encore mieux. Voir ainsi les guerriers figurer éternellement dans des vers, et, en outre, jouir de la demisolde pour le reste de leur vie, tout cela vaut la peine de détruire le genre humain.
XV. — Les troupes déjà débarquées s'avancèrent pour s'emparer d'une batterie à droite * ; les autres, qui étaient descendues à terre plus bas, disputaient de valeur avec leurs camarades. C'étaient les grenadiers; ils montèrent l'un après l'autre (joyeux comme des enfants qui escaladent le sein de leur mère) sur le retranchement et la palissade, et en aussi bon ordre que pour une parade.
XVI. — Ce qui fut admirable; car le feu était si bien nourri, que quand le Vésuve serait chargé, outre ses laves, de toutes sortes de boulets et de bombes d'enfer, il ne produirait pas plus d'effet. Un tiers des officiers succomba, chose qui ne promettait nullement la victoire aux gentilshommes occupés à l'attaque. La meute, quand le piqueur tombe, est en défaut.
XVII. — Mais ici je dois abandonner l'histoire générale pour suivre notre héros dans le sentier de la gloire : il faut qu'il cueille ses lauriers séparément ; car cinquante mille héros, nommés les uns après les autres, quoique méritant tous également à leur tour un distique ou une élégie, formeraient un long dictionnaire d'exploits, et, qui pis est, une plus longue histoire.