‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 50 sur 98 · XVIII. — Nous abandonnerons donc le plus grand · texte numérisé non relu

XVIII. — Nous abandonnerons donc le plus grand

» a Les troupes, déjà débarquées, se portèrent à droite pour s'emparer d'une batterie, et celles débarquées plus bas, principalement composées des grenadiers de Fanagorie, escaladaient le retranchement et la palissade. Histoire de la Nouvelle Russie.

nombre à la gazette ; — elle en a sans doute agi loyalement avec les morts qui trouvèrent un illustre sommeil dans les fossés, les champs, et partout ailleurs où ils sentirent leurs corps de boue embarrasser pour la dernière fois leurs âmes. Trois fois heureux celui dont le nom a été bien orthographié dans le rapport ! J'ai connu un officier tué à Waterloo, cité sous le nom de Grove, quoiqu'il s'appelât Grose 4.

XIX. — Juan et Johnson joignirent un certain corps et combattirent vigoureusement , sans savoir où ils allaient, — se trouvant dans ces lieux pour la première fois; mais ils marchaient toujours en avant, foulant des cadavres aux pieds, faisant feu, frappant d'estoc et de taille, suant, s'échauffant, mais combattant toujours avec une valeur assez impétueuse pour mériter à eux deux tout un bulletin.

XX. — Ils se roulèrent ainsi dans la fange sanglante de milliers de morts et de mourants, quelquefois gagnant une toise ou deux de terrain, qui les rapprochait de quelque bastion, but de l'attaque générale ; quelquefois, repoussés par un feu serré comme une pluie d'enfer, ils retombaient sur un camarade nageant dans le sang de ses blessures.

XXI. — Quoique ce fût la première affaire où Juan se trouvait, et que cette marche silencieuse dans une sombre et froide nuit, alors que le courage n'est pas aussi bouillant que sous un arc de triomphe, le fit peut-être frissonner, bâiller ou jeter un regard sur les

* « Pour ce fait, voyez les gazettes de Waterloo. Je me souviens de l'avoir fait remarquer dans ce temps à un ami : a Voyez ce que » c'est que la gloire, lui dis-je ; un homme est tué, il s'appelle » Grose, on l'imprime Grove. » J'avais été au collège avec ce Grose, qui était un homme très-aimable et très-instruit. Sa société était recherchée à cause de ses saillies, de sa gaieté et de ses chansons a boire. »

nuages ténébreux qui noircissaient le ciel, comme s'il eût désiré le retour du jour, — cependant Juan ne prit pas la fuite.

XXII. — Dans le fait, — il ne le pouvait pas ; mais quand il aurait fui *? Il y a eu et il y a encore des héros qui ne commencèrent pas mieux, ou même pas aussi bien. Le grand Frédéric daigna fuir de Molwitz, pour la première et dernière fois ; car, semblables à un cheval, à un faucon ou à une fiancée, la plupart des mortels, après une chaude épreuve, sont faits à leur nouveau métier et se battent comme des diables pour l'argent ou la politique.

XXIII. — Juan était ce qu'Érin 2 appelle dans son langage sublime, qui est le vieux erse ou l'irlandais, ou peut-être bien le punique ; — les antiquaires en état de régler le temps qui règle toutes choses, romaines, grecques ou puniques, jurent que la langue de Pat 3 fut originaire du climat d'Annibal, et qu'elle porte encore la tunique tyrienne de l'alphabet de Didon, ce qui est aussi raisonnable qu'aucune autre idée, mais peu national 4.

XXIV. — Or Juan était entièrement ce que, dis-je, les Irlandais appellent « un bouillon de jeunesse 5, » un être agissant par impulsion et un enfant de l'imagination; après avoir nagé dans le sentiment de la volupté, ou dans la sensation (si le mot sentiment vous choque), s'il fallait aller avec la bonne compagnie

i La bataille de Molwitz fut gagnée par les Prussiens. Frédéric

le Grand s'était éloigné dès les premiers coups de canon. a. p.

2 Erin est le nom poétique de l'Irlande, et signifie l'île Verte.

5 Pat, diminutif de Patrick, est le nom des Irlandais en général.

4 Voyez le major Vallencey et sir Lawrence Parsons.

* Ou un consommé de jeunesse : a broth of youck. a. p.

prendre part aux combats, aux sièges et aux plaisirs de ce genre, ce n'était pour lui qu'employer ses loisirs.

XXV. — Mais toujours sans malice, s'il faisait la guerre ou l'-imour, c'était avec ce que nous appelons — « les meilleures intentions du monde, » qui forment la carte de réserve de tous les hommes, pour être produite à la fin de la partie : le politique, le héros, la courtisane, l'avocat, parent chaque attaque, alors qu'on scrute leurs desseins, en disant que leur intention était bonne ; — il est dommage que de telles intentions aillent paver l'enfer1.

XXVI. — J'ai presque commencé à croire dernièrement que le pavé de l'enfer, — si l'enfer a un semblable pavé, — a dû être tout à fait usé il y a quelque temps, non à cause du grand nombre de ceux que les bonnes intentions ont sauvés, mais par la foule qui descend là-bas, sans ces anciennes bonnes intentions qui, naguère, couvrirent de soufre poli cette rue de l'enfer, dont l'aspect présente la plus grande ressemblance avec Pall-Mall 2.

XXVII. — Juan, par un de ces étranges hasards qui souvent séparent le guerrier du guerrier dans leur carrière de terreur, comme les chastes épouses de leurs constants maris tout juste à la fin de la première année de leur mariage ; Juan, par un de ces singuliers caprices de la fortune, fut tout à coup mis dans l'em-

* L'enfer est pavé de bonnes intentions, dit le proverbe portugais cité en note par le poète : cette phrase est aussi attribuée à un prédicateur français. a. p.

2 Pall-Mall est une des belles rues de Londres sur la frontière du quartier du beau monde (West-End) ; c'est celle où George IV a résidé comme régent dans Carlton-House. C'est dans ce quartier qu'il y a aussi quelques-unes des maisons de jeu les plus renommées, appelées hells (enfer) en anglais.

barras, lorsque, après une longue décharge de mousqueterie, il se trouva seul, loin de ses amis.

XXVIII. — Je ne sais comment la chose advint. — Ce fut peut-être que la plupart furent tués ou blessés, et que les autres avaient fait un demi-tour à droite : événement qui a confondu César lui-même, lorsqu'à la vue de toute son armée si riche en courage, il fut obligé de saisir un bouclier et de rallier les Romains au combat *.

XXIX. — Juan, qui n'avait pas de bouclier à saisir, et qui n'était pas un César, mais un jeune et joli garçon, combattant sans savoir pourquoi, ne s'aperçut pas plus tôt de la situation où il se trouvait, qu'il s'arrêta une minute, et il aurait dû peut-être s'arrêter plus longtemps; — ensuite, semblable à un âne (ne tressaille pas, bon lecteur : puisque le grand Homère crut la comparaison suffisante pour Ajax, Don Juan pourra peut-être bien l'agréer plutôt qu'une comparaison nouvelle) ;

XXX. — Ainsi donc, semblable à un âne , Juan poursuivit son chemin ; et ce qui Tut plus élrange, il ne regarda pas une seule fois derrière lui: mais voyant

i César marcha contre les Nerviens, les plus sauvages et les plus belliqueux des Belges ; ils habitaient un pays couvert d'épaisses forêts, au fond desquelles ils avaient retiré, le plus loin qu'ils avaient pu de l'ennemi, leurs enfants et leurs richesses. Ils vinrent au nombre de soixante mille fondre sur César, occupé alors à se retrancher, et qui ne s'attendait pas à combattre. Sa cavalerie fut rompue du premier choc, et les barbares, sans perdre un instant, ayant enveloppé la douzième et la septième légion, en massacrèrent tous les officiers. Si César arrachant le bouclier d'un soldat, et se faisant jour à travers ceux qui combattaient devant lui, ne se fût jeté sur les Barbares, si la dixième légion, qui, du haut de la colline qu'elle occupait, vit le danger auquel César s'était exposé, n'eût fondu précipitamment sur les Barbares, el n'eût, en arrivant, renversé leurs premiers bataillons, il ne serait pas resté un seul Romain. Plutarque, Vie de César.

briller plus loin, comme le jour sur les collines, un feu assez grand pour éblouir ceux qui n'aiment pas à contempler un combat, il y courut pour essayer d'aller joindre et aider de son bras des bataillons dont la majeure partie n'était plus que cadavres.

XXXI. — N'apercevant plus le commandant de son propre corps, ni le corps lui-même qui avait disparu tout entier, — les dieux savent comment ! — (Je ne puis expliquer tout ce qui peut sembler absurde dans l'histoire ; mais on peut du moins convenir qu'il n'était pas miraculeux qu'un simple jeune homme, à la recherche de la gloire , marchât droit devant lui, et ne se souciât pas plus de son corps que d'une prise de tabac.)

XXXII. — N'apercevant ni commandant ni commandés, et laissé à lui-même , tel qu'un jeune héritier, pour aller — il ne savait où, — avec le seul secours de son bras, comme des voyageurs suivent un « feu follet, » à travers fondrières et buissons — ou comme des marins naufragés se réfugient sous la première hutte, ainsi Juan, suivant l'honneur et son épais instinct, fondit aux yeux où la fumée la plus épaisse annonçait un plus grand nombre d'ennemis *.

XXXIII. — Il ne savait où il était, sans beaucoup s'en soucier. Étourdi, excité vivement, le feu de la foudre circulait en quelque sorte dans ses veines ; — car son courage était à la hauteur du moment, comme c'est le cas avec les têtes chaudes. — Là donc où le feu le plus éclatant brillait, où le canon tonnait avec

i « N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais partie, et ignorant où je devais porter mes pas, je crus reconnaître le lieu où le rempart était situé ; on y faisait un feu assez vif, que je jugeai être celui du général-major de Lascy. »

Histoire de la Nouvelle Russie.

plus de violence, — Juan se précipita ; tandis que l'air et la terre étaient tristement ébranlés par ta généreuse, ton humaine découverte, moine Bacon ' !

XXXIV. — Comme il se précipitait ainsi, il rencontra ce qui était naguère la seconde colonne, sous les ordres du général Lascy, mais réduite maintenant à un petit nombre de héros, comme le serait un gros volume en un petit extrait élégant, moins massif il est vrai.) — Juan prit gravement sa place parmi ces restes de héros qui, d'un air audacieux encore, ne cessaient de tirer sur les glacis.

XXXV. — Tout juste au moment de cette crise, survint aussi Johnson qui « avait battu en retraite » : phrase technique lorsque les hommes s'enfuient plutôt que de se jeter à travers la gueule béante du trépas dans la caverne du diable. Mais Johnson était un habile soldat qui savait à propos aller et revenir, et qui ne fuyait jamais que lorsque la fuite n'était autre chose qu'une ruse de la valeur.

XXXVI. — C'est pourquoi, quand il avait vu tous ses camarades mourants ou morts, excepté don Juan, simple novice dont la bravoure plus vierge n'aurait jamais songé à fuir, grâce à l'ignorance du péril qui, comme l'innocence pleine de confiance en ses propres forces, a doué ses favoris d'une insouciante fermeté; — Johnson, dis-je, s'était retiré un peu pour railler ceux qui prenaient « froid dans les ombres de la vallée de la mort2. »

i On altnbue avec quelque fondement la découverte de la poudre à canon au célèbre frère Bacon, moine anglais du xm siècle. Ce qu'il y a de certain, c'est que s'il fut l'auteur de cette invention, il eut l'humanité de ne la point communiquer aux hommes.

- Expression biblique popularisée en Angleterre par le Pilgrim's proyress de J. Bunyau. a. p.

XXXVII. — Là, un peu à l'abri de la grêle de feu qui partait des bastions, des batteries, des parapets, des remparts, des maisons même : — car dans cette vaste ville assiégée par les soldats chrétiens, il n'y avait pas un seul endroit d'où l'on ne combattît comme le diable ; — il trouva un certain nombre de chasseurs tout dispersés par la résistance du gibier qu'ils avaient voulu forcer.

XXXVIII. — Il les appela, et, ce qui est singulier, ils accoururent à son appel ; ne ressemblant pas aux esprits du «vaste abîme, » auxquels, dit Hotspur *, vous pouvez crier longtemps avant de les faire quitter leurs demeures. Leurs motifs étaient l'incertitude ou la honte de reculer devant les boulets ou les bombes, s — et encore cette impulsion indéfinie qui, en guerre comme en religion, fait que les masses d'hommes, semblables à des troupeaux, suivent celui qui les conduit.

XXXIX. — Par Jupiter! c'était un noble guerrier ce Johnson ; et quoique son nom soit moins harmonieux que ceux d'Ajax ou d'Achille, il ne verra pas de sitôt son égal sous le soleil. Il tuait son homme aussi tranquillement que souffle la Mousson 2 (qui persévère toujours la même pendant des mois entiers) ; rarement il changeait de visage, de couleur ou de physiono-

* Glendower. — I can call spirits from the vasty deep.

Hotspur. •-■■ Why so can I, or so can any man.

But will the y come when you cull fos theus ?

Glendower. — Je puis appeler les esprits du vaste abîme.

Hotspur. — Parbleu, je le puis aussi et tout le monde le peut ; mais viendront-ils, quand vous les appellerez?

Shakspeare, Henri IV.

« Vents périodiques de l'océan Atlantique, de la mer des Indes et de la mer du Sud, appelés aussi vents alises, soufflant régulièrement chaque année pendant un temps plus ou moins long, et remplacés par d'autres vents absolument contraires. a. p.

mie, et il savait être très-occupé sans prendre l'air affairé.

XLI. — Aussi quand il avait fui, il l'avait fait après réflexion, sachant que sur les derrières il trouverait d'autres soldats ne demandant qu'à être débarrassés de ces vaines craintes qui troublent comme le vent les estomacs héroïques. Quoique le plus souvent leurs paupières ne tardent pas à être closes, tous les héros ne sont pas aveugles ; mais quand ils aperçoivent une mort immédiate, ils se retirent à l'écart, simplement pour prendre haleine.

XLI. — Mais Johnson, disions-nous, ne fit retraite que pour revenir avec plusieurs autres guerriers près de cette borne sombre qu'Hamlet nous peint comme un passage effrayant l. Jack néanmoins ne s'en inquiéta pas beaucoup Son âme (semblable à la vertu du galvanisme sur les cadavres) agit sur les vivants comme sur du fil d'archal 2, et les ramena au plus fort du feu.

XLII. — Ils trouvèrent, la seconde fois, ce qui leur avait paru, la première, assez terrible pour les mettre en fuite, malgré tout ce que les gens disent delà gloire et de ce galimatias immortel qui recrute un régiment (sans parler de la solde, ce shilling quotidien qui encourage les guerriers) ; ils trouvèrent, à leur retour,

* The undiscovered country, from whose bourn

No traveller returns.

« Ce pays, non découvert encore, des limites duquel aucun voyageur ne retourne. » — Byron se sert du mot bourn qui signifie à la fois ruisseau et limite, frontière : il s'agit de ce que la poésie française appelle le sombre bord; le sens de ce passage ne saurait être obscur. a. p.

- Wire : Beaumont et Fletcher définissent le soldat, a man slrong ivilh wire iustead of veins, « un homme avec des fils de fer au lieu de veines. » Cette expression peut servir à expliquer celle de Byron. a. p.

un accueil qui fit penser à quelques-uns et sentir à d'autres qu'un enfer était proche *.

XLIII. — lis tombèrent comme les moissons sous la grêle, le gazon sous la faux, ou le blé sous la faucille ; prouvant la vérité de cet adage rebattu, que la vie est aussi fragile qu'aucune autre bagatelle dont l'homme est amoureux. Les batteries des Turs les abattirent, comme un fléau, ou comme un bon boxeur met en compote ses plus braves adversaires. Ils étaient assommés avant d'avoir pu mettre leurs fusils en joue.

XLIV. — Derrière les traverses 2 et les flancs du plus proche bastion, les Turcs faisaient feu comme des diables, et balayaient des rangs entiers comme le vent balaye l'écume d'un fleuve. Cependant (Dieu sait comment) le destin, qui, dans ses caprices, humilie cités, nations et empires, voulut qu'au milieu de toutes ces décharges sulfureuses, Johnson et quelques autres, qui n'avaient pas battu en retraite, parvinssent dans le talus intérieur du rempart 3.

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