‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 5 sur 98 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

I. — J'ai besoin d'un héros : besoin bien extraordinaire quand chaque année et chaque mois nous en fournissent un nouveau, jusqu'à ce qu'enfin, après avoir saturé les gazettes de phrases à sa louange 2, le siècle découvre que ce héros n'est pas le véritable. Ce ne sont point les gens de cette sorte que je me soucie de chanter ; je veux choisir notre ancien ami don Juan ; nous l'avons tous vu, dans la pantomime, envoyé au diable un peu avant son temps.

II. — Vernon , le boucher Gumberland , Wolfe, Hawke, le prince Ferdinand, Granby, Burgoyne, Keppel, Howe 3, bons et méchants, tous ont eu leur part

* Commencé à Venise le 6 septembre et terminé le 1er novembre 1818. b.

2 Cant, est ici dans le sens de langage emphatique :... lo Cloy, remplir outre mesure. a. p.

5 Le général Vernon se distingua dans la marine, surtout à la prise de Porto-Bello. — Le prince de Cumberland, surnommé le Boucher, à cause des cruautés qu'il exerça en Ecosse dans l'insurrection de 1745, après la bataille de Culloden. Voyez notre Histoire de Charles-Edouard. — Le général Wolfe, tué devant Québec, en 1759. — L'amiral Hawke défit complètement, en 1759, la flotte française réunie à Brest pour l'invasion de l'Angleterre. -—

de louanges, et ont servi d'enseigne d'hui Wellesley ; chacun d'eux a défilé à son tour comme les rois successeurs de Banquo, à la suite de la gloire, neuf marcassins issus de la même laie 2. La France a vu aussi Buonaparte etDumouriez remplir les colonnes du Moniteur et du Courrier.

III. — Barnave, Brissot, Gondorcet, Marat, Pétion, Clootz, Danton, Mirabeau, La Fayette, ont été, comme chacun sait, des Français, et des hommes fameux. Il y en eut d'autres encore, et qui ne sont pas oubliés, tels que Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Desaix, Moreau, et maints autres militaires, très-remarquables dans leur temps, mais dont les noms ne s'adaptent nullement à mes vers.

Ferdinand, duc de Brunswick, gagna la bataille de Minden. A la paix de 1763, il se relira à Brunswick, où il consacra le reste de ses jours à la franc-maçonnerie. — Granby, second fils du duc de Rulland, se signala lors de l'invasion du prince Charles, en 1745.

— Burgoyne, officier général et auteur dramatique anglais, se signala dans la guerre d'Amérique par la prise de Tigondéraga, mais fut à la fin obligé de se rendre avec son armée au général Gates.

— Keppel, second fils du lord Albermale, attaqua, en 1778, la flotte française, qui lui échappa ; jugé par un conseil de guerre, il fut honorablement acquitté. — Lord Howe se distingua dans la guerre d'Amérique.

i Les aubergistes anglais prennent volontiers pour enseigne la tête de quelque grand homme, mort ou vivant, y compris le prince régnant. a. p.

2 C'est après avoir immolé une truie qui a dévoré ses neuf marcassins, que les sorcières de Macbeth évoquent la tête armée, image de la gloire militaire, et les neuf rois héritiers du trône de Duncan. Le poète, en comparant les neuf héros mentionnés dans les premiers vers de cette strophe aux neuf rois du cortège de la gloire, leur applique ces mots : « nine farrow of that sow : » neuf marcassins d'une même laie. Nous devons remarquer ici le style de moquerie qu'affectionnera lord Byron dans Don Juan, où nous le verrons continuellement mêler à dessein le noble au trivial, le burlesque au sublime, et interrompre à plaisir, par un mot commun, l'effet de la plus belle poésie, tantôt comme pour obéira la rime, et tantôt comme pour la braver. a. p.

IV. — Nelson était naguère le Dieu Mars de la Grande-Bretagne : il le serait encore, mais le cours des choses est changé : on ne parle plus de Trafalgar; ce nom dort en silence dans l'urne de notre héros. Aujourd'hui c'est l'armée de terre qui est devenue plus populaire; ce qui ne contente pas trop nos marins, d'autant plus que le monarque est tout porté pour les soldats de terre, oubliant Duncan, Nelson, Howe et Jervis *.

V. — Avant Agamemnon 2, il exista sans doute de braves guerriers ; depuis lui il s'est trouvé plus d'un vaillant capitaine et plus d'un sage digne d'admiration, assez semblable au roi de Mycènes, sans lui ressembler en tout; mais ils n'ont point brillé dans les pages du poète, et ils sont oubliés. Je ne veux proscrire personne, mais je ne puis trouver dans notre siècle aucun héros qui soit propre à mon poème (c'est-à-dire à celui-ci). Ainsi, comme je l'ai dit, je choisis mon ami don Juan.

VI. — La plupart des poètes épiques se jettent in médias res (c'est là, d'après Horace, la grande route des poèmes héroïques), ensuite le héros vous raconte, quand vous voulez, en forme d'épisode, tous les événements qui ont précédé le début. Pour cela, il s'assied, à son aise, après son dîner, à côté de sa maîtresse, dans quelque séjour délicieux, palais, jardin, paradis, ou grotte, qui sert de taverne au couple fortuné 3.

VII. — C'est la méthode vulgaire, mais non pas la mienne : j'aime mieux commencer par le commencement; la régularité de mon plan me défend tout écart

i Célèbres amiraux anglais.

* Vixere fortes ante Agamemnona, etc. (horace.)

s Allusion au deuxième chant de l'Enéide. A. p.

comme une faute impardonnable. J'entrerai donc tout de suite en matière par un vers f qui (ievrait-il m'en coûter une heure pour le composer) dira quelque chose du père de don Juan et desamère,si vous le voulez bien.

VIII. — Il était né à Séville 2, cité charmante, et célèbre par ses oranges et ses femmes. Bien à plaindre est celui qui ne l'a jamais vue, dit le proverbe 3, et je suis pleinement de cet avis. De toutes les villes d'Espagne, il n'en est point de plus jolie. Cadix peut-être.., mais c'est ce que vous pourrez bientôt décider. Les parents de don Juan habitaient sur les bords du fleuve, du noble fleuve appelé le Guadalquivir.

IX. — Son père se nommait José... Don, bien entendu 4, véritable hidalgo... Le sang qui coulait dans ses veines n'était souillé d'aucune tache maure ou israélite ; il descendait des gentilshommes les plus goths de l'Espagne; jamais plus noble cavalier n'élait monté à cheval, ou une fois monté n'en était descendu. Tel était don José , qui engendra notre héros, qui engendra... Mais, patience, cela viendra plus tard... Ainsi donc je continue.

* With a Une, avec un vers; ce mot signifie aussi un fil; il est possible que le poëte ait voulu jouer sur le mot : mais to spin a Une, filer un vers, est aussi employé par Dryden et Pope dans le sens plus naturel de faire un vers. a. p.

2 Les femmes de Séville sont généralement fort belles : elles ont de grands yeux noirs et une démarche dont un Anglais ne peut concevoir toute la grâce. — Ajoutez une toilette qui leur va trèsbien, et la plus dccente du monde. On ne peut nier que leur extérieur ne fascine, mais il n'y a qu'une idée dans leur esprit, et l'occupation de leur vie est l'intrigue. La femme d'un duc n'est pas plus instruite que la femme d'un paysan, la femme d'un paysan est l'égale d'une duchesse en bonnes manières. b. (1809).

5 Quien no ha visto Sevilla,

Non ha visto maravilla.

* Of course : comme cela va sans dire, parce que tous les Espagnols prennent le Don. a. p.

X. — Sa mère était une dame savante, renommés par ses connaissances dans chaque branche des sciences connues, et qui ont eu un nom n'importe en quelle langue chrétienne; ses vertus n'étaient égalées que par son esprit; ses talents rendaient tout honteux les gens les plus habiles ; et les bonnes âmes elles-mêmes ressentaient une secrète envie en se voyant tellement surpassées dans leur genre de mérite par tout ce qu'elle faisait.

XI. — Sa mémoire était une mine : elle savait par cœur tout Galdéron, et presque tout Lope de Véga, de sorte que si un acteur avait balbutié dans son rôle, elle aurait pu être pour lui le livre du souffleur. L'art de Feinaigle l était pour elle un art inutile; et Feinaigle lui-même eût été obligé de fermer boutique, en avouant qu'il ne pourrait jamais former une mémoire comparable à celle qui logeait dans le cerveau de dofia Inèz.

XII. — Les mathématiques étaient sa science favorite ; sa plus noble vertu, la magnanimité ; son esprit (elle visait parfois à l'esprit) était tout à fait attique ; ses paroles sérieuses étaient obscures jusqu'au sublime ; bref, elle était en tout ce que j'appelle un « prodige. » Sa robe du matin était de basin, celle du soir était de soie, ou, dans l'été, de mousseline et d'autres étoffes que je ne veux pas m'arrêter à citer ici.

XIII. — Elle savait le latin, c'est-à-dire le Pater noster, et du grec... l'alphabet, j'en suis sûr. Elle lisait de temps en temps quelques romans français; mais elle ne parlait pas purement cette langue : quant à l'espagnol, sa langue maternelle, elle la négligeait

* Gregor von Feinaigle, fameux professeur de mnémolechnie, ou mémoire artificielle, dont les cours firent surtout du bruit en Angleterre, grâce au patronage des bas-bleus. a. p.

beaucoup ; du moins sa conversation était obscure , ses pensées étaient des théorèmes et ses paroles des problèmes, comme si elle eût cru que le mystère pouvait les ennoblir.

XIV. — Elle aimait l'anglais et l'hébreu, et prétendait trouver de l'analogie entre ces deux langues ; elle le prouvait par quelques passages des livres saints. Je laisse ces preuves à ceux qui y croient ; mais je lui ai entendu dire (on en pensera tout ce qu'on voudra), je lui ai entendu dire qu'il était bien singulier que le mot hébreu qui signifie je suis, gouvernât toujours damn en anglais *.

XV. — Les autres femmes se servent de leur langue; — mais son regard à elle était un discours en chaire, chacun de ses yeux un sermon, son front une homélie; elle se suffisait à elle-même, et à tout événement pour directeur, comme le regretté feu Sir Samuel Romilly 2, cet interprète des lois et ce réformateur de l'État, dont le suicide fut presque une anomalie. — Triste exemple de plus, que « tout est vanité. » (Le verdict du jury le déclara atteint de démence.)

i Je suis celui qui est, a dit le Seigneur : God, Dieu, traduction de je suis en hébreu, dans ce sens du moins, signifierait je suis; Goddamn, comme dit Figaro, (Dieu me damne) est le fond de la langue anglaise. a. p.

2 Sir Samuel Romilly, le célèbre avocat de la chancellerie, perdit sa femme le 20 octobre et se suicida le 2 novembre 1818. — « Mais le jour de la vengeance viendra, quand je ne serais pas destiné à le voir. J'ai vu enfin Romilly, lui qui avait été un de mes assassins, frappé à son tour. Quand cet homme faisait tous ses efforts pour extirper ma famille, arbre, branches et fleurs, — quand après avoir reçu de l'argent pour plaider ma cause, il passait à mes ennemis, quand il atlirait la désolation sur mes dieux domestiques, — aurait-il cru qu'en moins de trois ans, un événement naturel, une calamité domestique, cruelle, mais attendue et commune, jetterait son cadavre sur un grand chemin ou flétrirait son nom par un verdict qui le déclarait lunatique? Réfléchis-

XVI. — En un mot, elle était un traité de mathématiques ambulant : elle était les nouvelles de miss Edgeworth sortant tout à coup animées de leur reliure : ou les livres de miss Trimmer sur l'éducation, ou Tépouse de Cœlebs l , courant en quête d'amants : elle était la morale personnifiée ; l'envie n'eût pas découvert une paille dans ce diamant de femme. Elle laissait aux autres toutes les erreurs du sexe. Elle n'avait aucun défaut (ce qui est le pire de tous les défauts).

XVII. — Oh! elle était parfaite, au-dessus de tout parallèle ; au-dessus de tome comparaison avec aucune sainte moderne : elle était si supérieure à toutes les tentations perfides de l'enfer, que son ange gardien avait abandonné son âme où il tenait inutilement garnison. Ses moindres mouvements étaient réglés aussi juste que la meilleure montre marine fabriquée par Harrison. Rien ne pouvait sur la terre la surpasser en vertus, excepté toi, huile incomparable de Macassar*.

XVIIL — Elle était donc parfaite ; mais la perfection est insipide dans notre méchant monde, où nos premiers parents n'apprirent à se caresser qu'après s'être fait exiler de leur premier séjour... Là tout respirait la paix, l'innocence et le bonheur. (Comment passaient-

sait-il (lui qui dans sa soixantième année...) ou considérait-il quels devaient être mes sentiments, quand il me fallait sacrifier sur l'autel des lois, épouse, enfants, sœur, nom, réputation, patrie ? — et cela dans un moment où ma santé déclinait, où ma fortune était embarrassée, où mon esprit avait été ébranlé par tous les genres de désappointements ? — lorsque jeune encore je pouvais réformer ce qu'il y avait de blâmable dans ma conduite, et rétablir l'ordre dans mes affaires ! Mais il est dans la tombe, elc. »

[Lettres, 7 juin 1819.)

i Allusion au roman de miss Anna Moore, Cœlebs in search of a wife.

2 Voyez la description des vertus incomparables de l'huile de Macassar, dans l'avertissement qui accompagne chaque fiole de celte liqueur répandue dans toute l'Europe.

ils donc les douze heures de la journée ?) Aussi don José, descendant d'Eve en ligne directe, allait cueillir çà et là divers fruits sans la permission de sa femme.

XIX. — C'était un de ces hommes insouciants qui n'ont guère de goût pour la science ni pour les savants. Il ne se gênait pas pour aller partout où bon lui semblait, sans s'inquiéter de ce qu'en penserait sa dame. Le monde, qui, selon l'usage, trouve un maJ.in plaisir à voir sens dessus dessous un royaume ou une famille, disait tout bas que don José avait une maîtresse ; quelques-uns lui en donnaient deux : mais une suffit pour allumer la guerre dans un ménage.

XX. — Or dona Inèz, avec tout son mérite, avait une haute opinion de ses bonnes qualités; il faut être une sainte pour se voir patiemment négligée de son mari : dona Inèz en était bien une ; mais pourtant elle r.vait une diable de tête qui mêlait souvent les rêves aux réalités ; aussi elle laissait échapper peu d'occasions de îaire tomber son seigneur et maître dans un piège.

XXI. — C'était chose facile avec un homme qui était souvent dans son tort et jamais sur ses gardes. Les hommes les plus prudents eux-mêmes ont beau faire, ils ont des moments, des heures, des jours, où ils sont si mal préparés, qu'un coup d'éventail de leurs femmes suffirait pour les assommer ; et quelquefois les dames frappent assez fort *. J'ai vu des éventails se changer en massue dans de jolies mains... Quand et pourquoi? c'est ce qu'on ignore.

XXII. — C'est pitié de marier de doctes vierges avec des gens sans éducation, ou avec des messieurs qui, quoique bien nés et bien élevés , s'ennuient des

» Allusion à une expression de Shakspearo.

conversations savantes. Je ne veux pas en trop dire sur ce chapitre : je suis un homme simple, et je vis dans le célibat ; mais dites-nous vrai, messieurs les maris de dames intellectuelles, n'est-ce pas la poule qui bat le coq ?

XXIII. — Don José et sa femme se prirent de querelle. Pourquoi? c'est ce que personne ne put deviner, et cependant mille gens officieux voulurent y mettre le nez ; ce n'était ni leur affaire ni la mienne. Je hais le vice ignoble de la curiosité ; mais, s'il est une chose dans laquelle j'excelle, c'est à arranger les affaires de mes amis, n'ayant moi-même aucun soin domestique.

XXIV. — Je voulus donc me mêler des querelles de don José et de sa femme. J'avais les meilleures intentions du monde ; mais je reçus un accueil peu aimable. Je crois que ces deux époux avaient le diable au corps, car je ne pus jamais les trouver chez eux ; leur portier, il est vrai, m'avoua plus tard... Mais peu importe ; ce qu'il y eut de pire pour moi, c'est qu'un jour le petit Juan, sans crier gare, m'arrosa la tête avec le seau d'eau de la chambrière.

XXV. — Ce Juan était un petit drôle à cheveux frisés, franc vaurien, et malin comme un singe depuis sa naissance. Ses parents n'étaient d'accord que pour gâter en lui le plus turbulent de tous les petits diables. S'ils avaient eu leur bon sens , au lieu de se quereller, ils vous auraient envoyé à l'école ce mauvais garnement, ou ils lui eussent donné le fouet d'importance pour lui apprendre à vivre.

XXVI. - don José et la dona Inèz menèrent pendant quelque temps un genre de vie bien malheureux, désirant non le divorce, mais la mort l'un de l'autre ; cependant , en apparence , ils vivaient comme mari et femme , d'une manière très- décente ; leur conduite

était celle des gens comme il faut, et ne révélait rien des querelles domestiques ; mais enfin le feu, quelque temps étouffé, éclata, et il ne resta plus aucun doute sur la chose.

XXVII. — Inèz assemble un beau matin quelques apothicaires et quelques docteurs delà faculté, et veut prouver que son pauvre mari a le cerveau fêlé i ; mais, comme il avait un peu trop souvent des moments lucides, elle se contenta plus tard de déclarer qu'il n'avait qu'un mauvais cœur. Cependant, quand on lui demanda ses preuves, on ne put en tirer aucune explication ; elle protestait seulement que son devoir envers Dieu et envers son prochain lui commandait celte conduite: ce qui parut très-bizarre.

XXVIII. — Elle tenait un journal où tous les torts de don José étaient consignés»; elle ouvrit certains livres et certaines lettres qu'on pouvait citer au besoin ; d'ailleurs elle avait pour témoins toute la ville, et de plus sa vieille grand'mère (qui radotait). Ceux qui entendirent ses raisons les répétèrent, et s'en firent les avocats, puis les inquisiteurs et les juges ; les uns pour s'amuser , les autres pour satisfaire d'anciennes rancunes.

XXIX. — Cette femme modèle de douceur et de bonté, supporta les chagrins de son mari avec le flegme de ces dames Spartiates qui, apprenant la mort de leurs époux, prirent la noble résolution de ne plus en parler désormais Elle entendit avec tant de calme les rapports que la calomnie dirigeait contre don José, elle vit son angoisse avec un courage si sublime, que

i Lady Byron, en répondant à un passage de l'ouvrage de Thomas Moore sur son mari, avoue qu'elle avait pensé d'abord que lord Byror. avait le cerveau dérangé. L'allusion à lady Lyron est ici directe, et ce n'est pas la seule.

tout le monde s'écriait : a Quelle magnanimité ! »

XXX. — Ah! sans cloute, il n'est rien de philosophique comme cette patience de nos amis pendant que le monde nous accable de sa malédiction ! Il est doux aussi de passer pour magnanime , surtout en arrivant à nos secrètes fins. Certes, une bonne conduite ne nous rend pas coupables de ce que les légistes appellent malus animus. La vengeance qu'on prend soi-même n'est certes pas une vertu ; mais si d'autres vous blessent, est-ce ma faute?

XXXI. — Et puis , si nos querelles ont fait revivre de vieux contes de commères, embellis d'un ou deux petits mensonges additionnels, pouvez-vous m'en blâmer ? pouvez-vous en blâmer qui que ce soit ? Ces histoires sont devenues une tradition ; d'ailleurs elles servent à relever nos vertus par un contraste heureux; et c'est tout ce que nous pouvons désirer. La science enfin peut faire tourner cette résurrection l à son profit : les scandales exhumés sont d'excellents sujets de dissection.

XXXII. — Les amis des deux époux tentèrent de les réconcilier ; leurs parents voulurent s'en mêler ensuite : ils ne firent que gâter encore les affaires (il serait difficile de dire, dans une occasion semblable, à qui il vaut mieux avoir recours : pour moi je n'ai pas grand'chose à dire en faveur des amis et des parents). Les hommes de loi firent tout ce qu'ils purent pour amener un divorce ; mais, malheureusement pour eux, don José mourut lorsqu'ils n'avaient encore reçu qu'un

» Le mot de résurrection est évidemment employé ici dans le sens d'exhumation : on appelle en Angleterre murrectiomen « les hommes de la résurrection, » ceux qui font métier de déterrer les cadavres pour les amphithéâtres d'anatomie. a. p.

léger à-compte sur les frais des premières poursuites.

XXXIII. — Il mourut, et malheureusement, ai-je dit : car, d'après toutes les informations que j'ai pu recueillir de gens habiles dans les procès (quelque obscurs et circonspects que soient ces gens-là dans leur langage), sa mort priva le barreau d'une cause admirable. Il faut aussi bien plaindre la sensibilité du public, qui, dans cette circonstance, s'était manifestée avec éclat.

XXXIV. — Mais hélas ! il mourut. Avec lui furent ensevelis les profits des avocats et la sensibilité du public. Sa maison fut vendue, ses domestiques congédiés : un juif prit une de ses deux maîtresses ; un prêtre se chargea de l'autre, à ce qu'on dit du moins.

Je demandai au médecin quelle était la maladie de don José : il mourut de la fièvre lente tierce, et laissa sa veuve en proie à la haine qu'elle lui avait vouée.

XXXV. — C'était cependant un homme honorable que don José, je puis le dire, moi qui le connaissais bien. Je ne lui chercherai donc plus de défauts; je ne pourrais guère lui en trouver beaucoup d'autres. Si ses passions l'entraînaient parfois au delà des bornes de la sagesse, et si elles n'étaient pas aussi calmes que celles de Numa (appelé aussi Pompilius) *, on peut dire, pour le justifier, que l'éducation de don José avait été mal dirigée, et qu'il était né bilieux.

XXXVI. — Quels que fussent ses mérites ou ses défauts, le pauvre homme ! il avait eu aussi sa part de chagrins, avouons-le, puisque cela ne peut faire ni bien ni mal ; ce fut un moment bien trisle que celui où José

Primus qui legibus urbem Fundabit, Curibus parvis et paupere terra, Missus in imperium magnum. vihg.

se trouva solitaire et désolé auprès de son foyer et au milieu des débris de tous ses dieux domestiques '. Une triste alternative restait à son orgueil et à sa sensibilité; la mort ou les doctors commons 2 : il mourut.

XXXVII. — Gomme il était décédé intestat, Juan fut l'unique héritier d'un procès pendant devant la cour du chancelier 3, de ses maisons et de ses terres, qui, grâce à une longue minorité et à une excellente administration, promettaient de fructifier en bonnes mains. Inèz fut sa seule tutrice. Ce titre lui revenait de droit, et la nature le réclame justement pour une mère. Un fils unique élevé par une veuve est toujours plus sagement dirigé qu'un autre 4.

XXXVIII. — Inèz, la plus sage des femmes, et même des veuves, résolut de faire de Juan un cavalier accompli, et digne de la plus noble origine. (Son père était de Castille et sa mère d'Aragon.) Elle prétendit lui donner tous les talents d'un vrai chevalier, en cas

* Dans une lettre, datée de Venise (l'auteur écrivait alors le chant premier), lord Byron s'exprime ainsi : « J'aurais pardonné le poignard et le poison, tout, hors les affronts dont on m'a accablé de sang-froid, quand je restais seul au coin de mon foyer avec mes pénates brisés autour de moi. Croyez-vous que j'aie pu oublier ou pardonner ces choses? Non, ce souvenir a absorbé en moi tout autre sentiment, et je ne suis plus qu'un spectateur indifférent sur la terre, jusqu'au jour d'une décuple rétribution. » a. p.

- Cour ecclésiastique de Londres qui juge en matière de divorce. A. P.

5 Chancery court. C'est le grand chancelier qui est le juge protecteur des mineurs et devant qui on* plaide leurs causes, comme en général tout ce qu'on appelle causes d'équité. a. p.

* J'ai pensé quelquefois à une circonstance singulière : — Ma fille, ma femme, ma sœur consanguine, ma mère, la mère de ma sœur, ma fille naturelle et moi-même, nous sommes ou nous étions tous enfants uniques. Cette série d'enfant^ isolés est bizarre et semb'.e tenir de la fatalité; mais les animaux les plus farouches sont ceux qui mettent bas le moins grand nombre de petits, témoins les lions, les tigres et même les éléphants, etc. b. {Journal 1821.)

ni -1

que le roi notre seigneur l voulut faire la guerre. Il apprit donc l'équitation, l'escrime et le tir des armes à feu ; on lui enseigna comment on escalade une citadelle ou un couvent.

XXXIX. — Mais il était une chose à laquelle dona Inèz tenait avant tout ; elle y veillait tous les jours avant l'arrivée des savants professeurs qu'elle payait pour son fils. Dona Inèz voulait que son éducation fût strictement morale. Elle s'informait donc de tout ce qu'on lui faisait étudier;- on lui soumettait chaque leçon au préalable; arts, science, tout était enseigné à Juan, tout, excepté l'histoire naturelle.

XL. — Il devint habile dans toutes les langues, surtout dans les langues mortes; dans les sciences, et surtout les abstraites ; dans les arts, ou du moins dans tous ceux qui ne sont pas d'un usage commun; mais de peur que Juan ne devînt vicieux, on ne mettait jamais entre ses mains aucun ouvrage trop libre, ou qui fit la moindre allusion à la propagation de l'espèce.

XLI. — Ses études classiques firent naître plus d'un embarras, à cause des indécentes amours de ces dieux et de ces déesses qui avaient causé tant de bruit dans les premiers âges du monde, et qui jamais ne portèrent ni pantalons ni corsets. Ses vénérables pédagogues recevaient plus d'une remontrance, et se voyaient forcés de faire une étrange apologie de leurs Enéides, de leurs Iliades et de leurs Odyssées... Dona Inèz redoutait la mythologie.

XLII. — Ovide n'est qu'un libertin, comme le prouve la moitié de ses vers ; la morale d'Anacréon est encore pire ; à peine si Catulle a fait un poëme décent; je ne crois pas que l'ode de Sapho soit d'un bon exemple,

* El rey nueslro scnor, formule espagnol. a. p.

quoique Longin prétende qu'il n'est point d'hymne où le sublime prenne un essor plus élevé * ; mais les chants de Virgile sont purs, excepté toutefois cette horrible églogue qui commence par : Formosum pastor Corydon.

XLIII. — L'irréligion de Lucrèce est trop forte pour que de jeunes estomacs en tirent une nourriture salutaire; quoique le but de Juvénal fût louable, je ne puis m'empêcher de croire qu'il avait tort de porter jusqu'à la rudesse la franchise qui règne dans ses vers : mais quel honnête homme pourrait aimer les dégoûtantes épigrammes de Martial?

XLIV. — Juan les lut dans la meilleure édition, faite par des érudits qui ont écarté judicieusement tout ce qu'il y aurait d'obscène pour un écolier ; mais craignant de défigurer un peu trop leur modeste poëte par ces omissions, ou ayant pitié de ses œuvres mutilées, ces messieurs ont eu le soin d'ajouter, en forme d'appendice, les épigrammes retranchées ; ce qui épargne la peine de faire un index 2.

XLV. — Par ce moyen, ces épigrammes obscènes sont réunies en un seul corps, au lieu d'être éparpillées dans les pages du livre. Elles sont rangées en bataille, défiant la raison ingénue de l'adolescence, jusqu'à ce qu'un éditeur moins rigide les remette chacune à leur place séparée, et ne les laisse plus se regarder face à face, comme autant de dieux des jardins, et avec plus d'indécence encore.

XL VI. — Le Missel (c'était le Missel de la famille) était orné comme le sont tous les anciens livres de

* Voyez Longin, section 10; « ïva ]xr\ ïv tt irepc aùr/jv, » etc.

2 Une édition telle queje l'ai décrite a réellement existé. On peut encore trouver de ces exemplaires où les épigrammes obscènes de Martial sont réunies à la fin du volume.

messe ; celui-ci renfermait toutes sortes de grotesques figures enluminées. Comment ceux qui voient ces images se donner le baiser de paix sur la marge de leurs livres peuvent-ils regarder le texte et penser à prier ? Je l'ignore; mais la mère de don Juan garda un jour ce Missel pour elle, et en donna un autre à son fils.

XL VII. — Il lisait des sermons, on en composait exprès pour lui. Il lisait des homélies et les vies de tous les saints. Accoutumé à méditer saint Jérôme et saint Chrysostome, il ne trouvait rien de pénible dans de pareilles études. Mais pour apprendre comment on acquiert la foi et comment on la conserve, aucun des saints que je viens de nommer n'est comparable à saint Augustin. Dans ses belles Confessions il fait envier ses erreurs à ceux qui les lisent.

XLVIII. — Or, ce livre était un de ceux qu'on tenait fermés pour le petit Juan. Je dois dire que sa maman avait raison, si cette éducation est la bonne. Elle ne perdait que rarement l'enfant de vue : ses servantes étaient vieilles; et, si elle en prenait une nouvelle, vous étiez sûr que c'était un épouvantail. Elle avait déjà cette habitude du vivant de son mari. Je la recommande à toute femme sage.

XLIX. — Le petit Juan croissait tous les jours en piété et en grâce. A six ans c'était un enfant charmant, et à onze il promettait d'avoir la plus jolie figure d'homme. Il étudiait avec zèle, faisait des progrès, et paraissait du moins marcher dans les vrais sentiers du ciel : car il passait à l'église une moitié de sa journée, et l'autre avec ses pédagogues, son confesseur, et sa mère.

L. — A six ans, ai-je dit, c'était un aimable enfant ; à douze c'était un beau garçon, et un modèle de sagesse : il avait été un peu espiègle dans son enfance ;

mais la sainte société dans laquelle vivait Juan tempérait sa vivacité. Ce ne fut pas en vain qu'on essaya de dompter son caractère naturellement mutin : on le crut du moins, et sa mère triomphait, en répétant partout combien son jeune philosophe était sage, tranquille et appliqué.

LI. — Quant à moi, j'avais conçu certains doutes, que je n'ai peut-être pas abandonnés. Ce que je veux dire n'est ni ceci ni cela : je connaissais son père, et je ne me trompe guère quand je forme un jugement... Pourtant ce ne serait pas bien de juger du fils par le père... sa femme et lui n'étaient pas trop bien assortis... je hais la médisance... Je proteste contre toute maligne interprétation, quand même elle serait faite en riant.

LU. — Je ne dis donc rien... non, rien... mais, ma foi, avouez... j'ai mes raisons... oui; si j'avais un fils unique à élever (et, Dieu soit loué ! je n'en ai pas), ce n'est pas avec une dona Inèz que je le laisserais pour apprendre son caléchisme... non... je l'enverrais au collège : c'est là que j'ai appris tout ce que je sais.

LUI. — C'est au collège qu'on apprend... ce n'est pas à moi de vanter ce que je sais... je n'en parlerai donc pas, ni même du grec, que j'ai oublié depuis. Je dis seulement que c'est au collège... mais verbum sat. Je crois bien que c'est là que j'appris aussi, comme tout le monde, certaines choses... peu importe... Je ne fus jamais marié... mais je pense et je sais que ce n'est pas ainsi qu'on doit faire élever son fils.

LIV. — Juan atteignit sa seizième année : il était grand, beau, un peu fluet, mais bien tourné ; il était vif, mais pas tout à fait aussi éveillé qu'un page ; tout le monde, excepté sa mère, le regardait presque comme un homme : mais si quelqu'un osait en faire la remarui 2.

que, dona Inèz se mettait en colère, et se mordait les lèvres de peur de jeter les hauts cris ; car être précoce, c'était à ses yeux la chose du monde la plus criminelle.

LV. — Parmi ses nombreuses connaissances, toutes choisies pour leur sagesse et leur dévotion, était la dona Julia. Dire qu'elle était jolie, ce serait ne donner qu'une faible idée de mille charmes aussi naturels chez elle que le parfum dans les fleurs, le sel dans l'Océan, la ceinture de la beauté à Vénus, l'arc d'amour à Cupidon (mais cette dernière comparaison est triviale et stupide).

LVI. — La couleur d'ébène de son œil oriental était un reste de son origine maure. Je dirai en passant que son sang n'était pas du sang pur d'Espagne. Dans ce pays, comme on sait, c'est une tache... Lorsque lafière Grenade fut prise, et que, forcé de fuir, Boabdil * versa des larmes, plusieurs des ancêtres de dona Julia se retirèrent en Afrique, d'autres restèrent en Espagne : la bisaïeule de sa grand'maman fut de ce nombre.

LVII. — Elle avait épousé (j'ai un peu oublié sa généalogie), elle avait épousé un hidalgo qui transmit à sa postérité un sang moins noble que celui qui coulait dans ses veines. Cette alliance fit enrager sa famille ; car on y était si sévère sur cet article, qu'on s'épousait entre soi, et qu'il y avait de ses aïeux qui avaient épousé leurs cousines, leurs tantes, et même leurs nièces : mauvaise habitude qui fait dégénérer l'espèce, si elle la multiplie.

LVIII. — Ce croisement païen renouvela cette race d'hidalgos. S'il fit tort à la noblesse du sang, il embellit du moins la chair ; si bien que de la tige la plus affreuse

* Le dernier roi maure de Grenade. à. P.

de la vieille Espagne sortit une branche aussi belle que fraîche. Les garçons cessèrent d'être rabougris les filles d'être plates ; mais un bruit courait, que je voudrais bien faire taire : la grand'maman de Julia donna, dit-on, à son mari plus d'héritiers bâtards que d'enfants légitimes.

LIX. — Quoi qu'il en soit, cette race continua de se reproduire, se perfectionnant de génération en génération, jusqu'à ce qu'elle fût réduite à un seul fils, qui ne laissa qu'une seule fille : mon histoire doit avoir déjà suggéré que cette dernière ne peut être que Julia. J'aurai à en parler beaucoup. Elle était charmante, mariée, chaste, et âgée de vingt-trois ans.

LX. — Son œil (j'aime à la folie les jolis yeux), son œil était bien fendu et noir, ne laissant échapper qu'une partie de son feu, jusqu'à ce qu'elle parlât. Alors, malgré sa douce retenue, on voyait briller dans ses regards une expression de fierté plutôt que de colère ; mais l'amour y régnait plus que tout le reste : on y entrevoyait quelque chose qui n'était pas le désir, mais qui l'eût été peut-être, si son âme ne lui eût pas chastement imposé silence.

LXI. — Ses cheveux noirs se bouclaient sur un front dont rien n'égalait la douceur, et brillant d'intelligence. Ses sourcils dessinaient un arc gracieux comme celui d'Iris ; ses joues étaient colorées de l'incarnat de la jeunesse, qui devenait parfois une auréole transparente, comme si un feu subit eût circulé dans ses veines ; en un mot, Julia était douée d'une physionomie et d'une grâce au-dessus de toute expression. Sa taille était élancée... Je n'aime pas les femmes trop petites.

LXII. — Elle était mariée depuis quelques années à un homme de cinquante ans. Les maris de cette es-

pèce sont en majorité. Je crois pourtant qu'au lieu d'un homme de cet âge, il vaudrait mieux en avoir deux de vingt-cinq ans, surtout dans les contrées où le soleil est plus voisin de la terre ; et maintenant que j'y pense (mi vien in mente), les dames de la plus farouche vertu préfèrent un époux qui soit au-dessous de la trentaine.

LXIII. — C'est une triste chose, il faut l'avouer, et toute la faute en est à ce soleil libertin, qui ne peut laisser tranquille notre misérable machine, mais qui nous échauffe, nous grille et nous rôtit tellement, que, nous avons beau prier et jeûner... la chair est faible et l'âme s'égare. Ce que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère, est beaucoup plus commun dans les climats du Midi.

LX1V. — Heureuses les nations du climat moral du Septentrion ! Là règne la vertu, et la saison d'hiver chasse le péché, qui se sauve tout transi sans un haillon pour se couvrir. (Ce fut la neige qui mit saint Antoine à la raison.) Heureuses ces nations où des jurys décident ce que vaut une femme, en fixant l'amende qu'ils veulent contre le galant, qui en est quitte pour une somme honnête ! Car l'adultère a, dans ces pays, un cours sur le marché.

LXV. — Le mari de Julia se nommait Alfonso. C'était un homme qui avait bonne mine pour son âge. Si sa femme ne l'aimait guère, elle ne le haïssait pas non plus : ils vivaient ensemble comme la plupart des époux, supportant, par un mutuel accord, leurs faiblesses réciproques, et n'étant précisément ni un ni deux. Alfonso était jaloux néanmoins, mais il n'en laissait rien paraître, car la jalousie n'aime pas à mettre le public dans sa confidence.

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