LXVI. — Je n'ai jamais pu deviner pourquoi Julia
était si bien avec dofia Inèz. Il y avait bien peu de sympathie entre leurs goûts : Julia n'avait jamais touché une plume de sa vie. Quelques gens disent tout bas... mais il mentent, à coup sûr, et les mauvaises langues voient partout de criminels motifs ; quelques gens disent qu'avant qu'Alfonso fût marié, Inèz avait oublié avec lui sa haute sagesse.'
LXVII. — Cultivant toujours, dit-on, cette ancienne amitié, que le temps avait rendue plus chaste, elle pris aussi dona Julia en affection : c'était ce qu'elle avait de mieux à faire ; elle lui accordait le titre flatteur de sa protégée, et félicitait don Alfonso sur son bon goût. Parce moyen, si elle ne put pas, eh! qui le peut? imposer silence aux médisants, elle laissa moins de prise à leur méchanceté.
LXVIII. — Je ne puis dire si Julia vit la chose avec les yeux de tout le monde ; si elle fit quelque découverte, elle n'en témoigna rien, et chacun l'ignore : peut-être ne savait-elle rien en effet, ou se souciait-elle fort peu de ce qui se passait, soit par indifférence, soit par habitude. Je suis vraiment dans l'embarras pour me décider dans mon opinion, tant elle sut bien dissimuler ses pensées î
LXIX. — Julia vit Juan, elle le caressait volontiers comme un enfant aimable et joli. Certainement il n'y avait là aucun mal ; rien de plus innocent lorsqu'elle n'avait que vingt ans et Juan treize ; mais, ma foi ! je n'aurais guère pu en sourire de même, lorsque Juan fut parvenu à sa seizième année, et Julia à sa vingttroisième. Quelques années suffisent pour amener de grands changements, surtout chez les peuples du Midi.
LXX. — Quoi qu'il en fût, Juan et Julia étaient devenus tout autres : la dame se montra plus réservée, le jeune homme plus timide : tous deux tenaient leurs
yeux baissés ; leurs rencontres étaient presque muettes, et leurs regards exprimaient un grand embarras. Je suis bien sûr que quelques-uns ne douteront pas que dofia Julia ne sût la raison de tout ceci ; mais pour Juan il n'y connaissait rien, pas plus qu'on ne peut se former une idée de l'Océan quand on ne l'a pas vu.
LXXI. — Cependant il y avait encore de la bonté dans la froideur de dona Julia ; sa main s'éloignait en tremblant de celle de son jeune ami, mais elle l'avait pressée d'abord doucement. Cette étreinte était à la fois si tendre et si légère, qu'elle laissait l'âme de Juan dans le doute. Jamais la baguette d'Armide n'opéra un changement semblable à celui que ce doux serrement de main fit naître dans le cœur de Juan.
LXXII. — Venait-elle à le rencontrer, elle ne lui souriait plus ; mais son regard mélancolique avait plus de charme que son sourire, comme si son cœur brûlant renfermait en lui-même des pensées secrètes qu'elle ne devait pas révéler, mais que cette contrainte ne lui rendait que plus chères. L'innocence elle-même a ses petites ruses ; elle n'ose pas toujours se livrer à la franchise : en naissant, l'amour apprend déjà à être hypocrite.
LXXIII. — Mais c'est en vain que la passion dissimule, l'obscurité dont elle s'entoure la révèle ellemême ; comme le ciel le plus noir annonce le plus terrible orage, de même elle se trahit par ses yeux qui voudraient s'observer en vain. De quelque masque qu'elle veuille se couvrir, c'est toujours la même hypocrisie. Indifférence, colère, haine ou mépris, c'est toujours trop tard qu'elle a recours à une dissimulation maladroite.
LXXIV. — Vinrent ensuite les soupirs, qu'on cachait mal en voulant les étouffer, et puis les regards à
la dérobée, que le mystère rendait plus doux ; on rougissait en se voyant, toutefois sans se sentir coupable; on tremblait quand on se trouvait tête à tête ; on était triste quand il fallait se dire adieu. Tels sont les petits préludes qui annoncent que la passion conduira bientôt à des faveurs plus tendres ; hélas !- ils ne servent qu'à prouver combien l'amour est embarrassé et craintif quand il naît au cœur d'un novice.
LXXV. — Le cœur de la pauvre Julia était dans une étrange situation ; elle le sentait s'échapper, et se promettait bien de faire les plus nobles efforts pour ellemême et pour son époux ; elle appelait à son secours l'honneur, l'orgueil, la religion, la vertu : ses résolutions étaient certainement très-magnanimes, et elles auraient fait hésiter un Tarquin ; elle implora la protection de la Vierge Marie, comme le meilleur juge des peines d'une femme.
LXXVI. — Un soir elle fit le vœu de ne plus voir Juan, et le lendemain elle alla rendre visite à sa mère; on ouvre la porte, Julia de tourner la tête avec inquiétude : Louée soit la Vierge ! ce n'est pas lui ! elle remercie la sainte, et se sent triste cependant; on ouvre; ce ne peut être que lui... c'est Juan cette fois ! non... Je crois bien que ce soir-là Julia ne pria plus la Vierge1.
LXXVII. — Elle se dit enfin qu'une femme vertueuse devait braver et surmonter la tentation; la fuite était une lâcheté indigne d'elle : aucun homme ne ferait plus naître la moindre émotion dans son cœur, c'està-dire qu'il ne pourrait lui inspirer d'autre pensée que cette préférence d'usage que tout le monde éprouve
Questo giorno Non più leggemmo avanti. DANTE.
dans l'occasion pour des gens plus agréables que d'autres ; mais ce n'est qu'une bienveillance purement fraternelle.
LXXVIII. — Et si, par hasard,... car qui peut ^ire?... le diable est un si rusé compère! si, par hasard, elle allait découvrir que tout n'est pas dans }'ordre, et que, libre encore toutefois, tel ou tel amant pourrait lui plaire peut-être... Eh bien! une femme vertueuse bannit vite de telles pensées, et sort avec gloire de cette courte lutte contre son propre cœur... Mais si cet homme demande... on refuse... je conseille aux jeunes dames d'essayer.
LXX1X. — « Et puis, n'existe-t-il pas un sentiment semblable à l'amour divin, brillant d'une flamme pure et innocente, tel que celui des anges du ciel et de ces pieuses matrones qui n'en sont pas moins en sûreté ; n'existe-t-il pas un amour platonique et parfait... un amour tel que le mien, enfin?... » Ainsi raisonnait Julia, et elle le croyait sans aucun doute : pour moi, c'est ainsi que j'aurais voulu qu'elle pensât, si j'avais été l'heureux mortel qui lui inspirait ces rêveries célestes.
LXXX. — Un amour de cette espèce est très-innocent, et peut exister sans danger entre de très-jeunes gens : on peut baiser une main d'abord, et ensuite une joue. Gela m'est tout à fait étranger; mais on prétend que ces petites libertés sont tout ce que se permettent ceux qu'un semblable amour tient sous sa loi ; si on va au delà, c'est un crime... je vous en avertis; ainsi ce ne sera pas ma faute si vous l'oubliez.
LXXXI. — L'amour, mais l'amour contenu dans des limites convenables, fut donc le sentiment auquel Julia résolut de se livrer pour le jeune don Juan. Cet amour, pensait-elle, pourra même lui être utile dans l'occasion; guidé par ce flambeau allumé sur un autel trop chastj
pour que sa flamme céleste soit obscurcie , quelles douces leçons recevra don Juan de son amie!... J'ignore toutes celles qu'il pouvait recevoir, Julia n'en savait pas davantage.
LXXXII. — Armée de ces pieuses intentions, et défendue par la pureté de son âme, Julia ne douta plus de sa force ; et, convaincue que son honneur était un rocher ou une citadelle inexpugnable, elle cessa de s'imposer une importune contrainte : mais Julia n'avaitelle pas trop de confiance en sa vertu?... c'est ce que prouvera le reste de l'histoire.
LXXXIII. — Elle croyait son plan praticable et innocent. Un garçon de seize ans ne pouvait donner prise aux caquets de la médisance... et d'ailleurs, satisfaite de ne viser qu'à un but louable, son cœur était sans inquiétude... une bonne conscience nous rend si tranquilles! Les chrétiens ont été jusqu'à se brûler les uns les autres, persuadés qu'ils étaient que tous les apôtres auraient agi comme eux.
LXXXIV. — Et si, dans l'intervalle, son mari venait à mourir... Dieu préserve que cette pensée vînt troubler, même en songe, l'âme de Julia! Elle ne pourrait jamais survivre à une telle perte ; et à cette idée un soupir s'échappait de son sein oppressé. — Mais supposons seulement qu'une telle chose arrivât ; je dis supposons inter nos. (C'est entre nous que je veux dire, car Julia pensait en espagnol, et j'ai été l'esclave de ma rime.)
LXXXV. — Je dis donc : permettons-nous un moment cette supposition; Juan, devenu alors un homme mûr, serait un parti sortable pour une veuve de condition! au bout de sept ans... ce ne serait pas encore trop tard ; dans cet intervalle (pour suivre l'idée de notre belle rêveuse), il n'y aurait pas grand mal à ce m 3
que Juan apprît de sa bouche les principes de l'amour... je veux parler de cet amour séraphique qu'on peut avouer dans le ciel.
LXXXVI. — En voilà assez pour Julia ; parlons un peu de don Juan. Le pauvre garçon ! il n'avait aucune idée de ce qui se passait en lui, et ne pouvait deviner la cause de son inquiétude. Aussi prompt dans ses sentiments que miss Médéa d'Ovide *, il cherchait à définir une chose qui lui semblait nouvelle et étrange, sans se douter que cette chose était toute naturelle, nullement alarmante, et qu'avec un peu de patience elle deviendrait une source de délices.
LXXXVII. — Silencieux et pensif, rêveur et agité, il s'éloignait souvent de la maison pour aller s'égarer à pas lents dans un bois solitaire. Le mal inconnu qui le tourmentait aimait la solitude comme l'aiment tous les chagrins profonds... Et moi aussi, j'aime la solitude... Mais doucement, expliquons-nous : par solitude j'entends celle du sultan ; ce n'est pas une grotte d'ermite que j'aimerais, ce serait le séjour d'un harem.
LXXXVIII. — « 0 dieu d'amour ! c'est dans une « semblable solitude que le transport et la sécurité « s'entrelacent; c'est là que l'on trouve l'empire de tes « plaisirs parfaits; c'est là que tu es vraiment un dieu « divin. » Le poëte que je viens de citer 2 fait de jolis vers. J'en excepte cependant le second de ceux-ci ; et cet entrelacement du transport et de la sécurité me semble une pensée tant soit peu équivoque.
i Voyez l'Art d'aimer d'Ovide.
s Campbell. Voici les quatre vers qui sont tirés du poëme de Gertrude de Wyoming.
0 love in such a wilderness as this, Where transport and security entwine, Hère is the empire of thy perfect bliss And hère thou art a god divine.
LXXXIX. — Le poète voulait dire, sans doute, et je ne vois que ce commentaire qui puisse le réconcilier avec le bon sens et les sens des lecteurs, il voulait dire que personne ne se soucie d'être dérangé à table ou dans ses amours. C'est ce que tout le monde éprouve, c'est ce que tous ont éprouvé ou éprouveront dans l'occasion... Allons, je n'en dirai pas davantage sur cet entrelacement ou ce transport; nous savons tous ce qu'il en est, et je demande que la sécurité ferme la porte.
XC. — Le jeune Juan errait sur les rives des ruisseaux transparents, occupé de mille pensées indicibles. il s'étendait sur l'herbe dans ces asiles des bois où croissent les sauvages rameaux du liège. C'est là que les poètes trouvent des sujets pour leurs vers; c'est là que nous allons parfois les lire et comprendre leur plan et leur poésie, à moins qu'ils ne soient inintelligibles comme Wordsworth.
XCI. — Il continua (Juan, veux-je dire, et non Wordsworth), il continua à méditer jusqu'à ce qu'à force de tourner et^de retourner toutes ses pensées, il parvînt à adoucir une partie de son mal, sinon la totalité, et fît enfin de son mieux pour se rendre maître de ses idées, si difficiles à gouverner. Sans s'en douter, il devint peu à peu, métaphysicien comme Coieridge.
XC1I. — Il méditait sur lui-même et sur l'univers ; il admirait l'homme, création merveilleuse, et puis les étoiles, en se demandant qui diable les avait placées dans le firmament. Il pensait aux tremblements de terre, au fléau des batailles, à la dimension que pouvait avoir l'orbe de la lune, aux aérostats, et aux difficultés qui s'opposent à la connaissance parfaite de l'immensité des cieux ; il pensait enfin aux yeux de dona Julia.
XCIIL — Au milieu de ce chaos de pensées, la sa-
gesse peut distinguer des désirs sublimes, des inspirations généreuses, dont quelques hommes reçoivent le germe en naissant, mais pour lesquelles la plupart se tourmentent bien gratuitement, et sans savoir pourquoi. Il est singulier qu'un homme, si jeune encore, pût s'inquiéter ainsi de ce qui se passe dans les astres. Si vous ne voyez là que de la philosophie, pour moi, je crois que l'époque critique de la puberté y était pour quelque chose.
XGIV. — Juan méditait sur les feuilles et sur les fleurs ; il entendait une voix dans tous les vents ; il rêvait aux nymphes des bois et aux immortels bocages où les déesses apparaissaient aux hommes d'autrefois. Il perdait sa route ; il oubliait l'heure ; puis, quand il regardait sa montre, il s'apercevait combien d'heures avait gagnées le vieux dieu du Temps, et il trouvait aussi qu'il avait manqué le dîner.
XGV. — Quelquefois il interrompait ses rêveries pour lire Boscan ou Garcilasso1... De même que le souffle de l'air vient soudain soulever la page frémissante du livre, il y avait dans son âme un souffle poétique et mystérieux qui soudain l'agitait, comme s'il eût été un de ces êtres sur lesquels les magiciens jettent leurs charmes en les confiant à l'haleine des vents, selon un conte de bonne vieille femme.
XGVI. — C'est ainsi que s'écoulaient les heures so-
i Juan Bosca Almogava, de Barcelonne, mourut vers 1545. De concert avec son ami Garcilasso, il introduisit le style italien dans la poésie castillane et commença sa carrière par des sonnets à la manière de Pétrarque.
Garcilasso de la Vega, d'une famille noble de Tolède, fut à la fois guerrier et poëte. Après avoir servi avec distinction en Allemagne, en Afrique et en Provence, il fut tué, en 1536, par une pierre, qu'on lui jeta du haut d'une tour et qui tcmba sur sa tète au moment où il menait un bataillon à l'assaut.
litaires de Juan. Il sentait qu'il lui manquait quelque chose, mais il ignorait ce qui lui manquait. Ses rêveries enthousiastes, les vers des poètes, rien ne pouvait donner à son esprit ce qu'il désirait. Que lui fallait-il donc ? un sein sur lequel il pût appuyer sa tête... un cœur dont il entendît les battements, gage d'un tendre retour... Il lui fallait... plusieurs choses encore que j'oublie, ou que du moins je n'ai pas besoin de mentionner ici.
XGVII. — Ces promenades solitaires, ces rêveries si prolongées, n'échappèrent pas à la tendre Julia... Elle vit que Juan n'était pas à son aise ; mais ce qui doit surtout causer quelque surprise, c'est que dona Inèz n'importunât nullement son fils par ses questions, ou par une méfiance soupçonneuse. Ne vit-elle rien, ne voulut-elle rien voir, ou, comme tant de gens habiles, ne put-elle rien découvrir?
XGVIII. — Cela me semble étrange ; cependant rien n'est plus commun. Par exemple, ces bons messieurs dont les femmes se permettent d'outre-passer les droits écrits de la femme, et de violer le... quel est le commandement qu'elles violent? (j'ai oublié lequel, et il ne faut jamais citer à l'aventure, de peur de commettre une méprise ; ) ces messieurs donc, lorsqu'ils sont jaloux, font toujours quelques bévues que leurs dames ont soin de nous apprendre.
XCIX. — Un véritable mari est toujours soupçonneux ; mais ses soupçons n'en sont pas moins maladroits. De qui est-il jaloux? c'est souvent de celui qui ne pense pas à sa femme. Quelquefois il est tellement aveuglé qu'il prépare lui-même sa disgrâce en hébergeant quelque cher ami extrêmement vicieux : c'est même infailliblement ce qui arrive ; et puis, quand la femme et l'ami se sont enlevés, le crédule époux s'é-
tonne de leur perversité plutôt que de sa sottise. G. — De même les parents ont quelquefois la vue très-courte ; ils ont beau épier leurs enfants avec des yeux de lynx, ils ne peuvent découvrir ce que tout le méchant monde voit avec plaisir,... et quelle est la maîtresse du jeune Hopefull,ou l'amant de miss Fanny, jusqu'à ce que quelque maudite escapade vienne détruire le plan de vingt années, et que tout soit perdu! Alors la mère pleure, et le père jure en se demandant pourquoi diable il a eu des enfants.
CI. — Mais Inèz était si soupçonneuse et si clairvoyante que je suis tenté de croire qu'en cette circonstance elle avait quelque motif secret pour abandonner Juan à cette tentation nouvelle. Quel était ce motif ? c'est ce que je ne puis dire ici : peut-être voulait-elle finir par là l'éducation de son fils ; qui sait si elle ne voulait point aussi ouvrir les yeux de don Alfonso , en cas qu'il fût persuadé que sa femme était un trop rare trésor ?
"CIL — Un jour, c'était un jour d'été : c'est une dangereuse saison que l'été, et le printemps aussi, vers la fin du mois de mai ; la faute en est certainement au soleil. Quoi qu'il en soit, on peut dire, sans crainte d'être accusé de mauvaise foi, qu'il est des mois où la nature est plus portée à de joyeux caprices : mars a ses lièvres, mai doit avoir son héroïne *.
GUI. — On était donc dans l'été... le six de juin... J'aime les dattes exactes, non-seulement celles du siècle et de l'année, mais encore les dates du mois courant. Ce sont des espèces de maisons de poste où les destins changent de chevaux, forçant l'histoire de
* « March has its hares and May must hâve Us heroine. » Ou dit proverbialement : Fou comme un lièvre de mars.
changer de ton, piquant des deux à travers les royaumes et les empires, ne laissant guère sur leurs traces que la chronologie, excepté encore les post-obits de la théologie l.
GIV. — C'était le six de juin, à peu près sur les six heures et demie : il était peut-être sept heures ; Julia était assise sous un berceau de verdure aussi charmant que ceux qui abritent les houris dans le paradis païen décrit par Mahomet et par Anacréon Moore ; Moore, à qui les Muses ont prêté leur lyre, et qu'elles ont couronné des lauriers du Pinde. Il a bien mérité tous les trophées de la poésie î puisse-t-il en jouir longtemps !
GV. — Julia était assise, mais elle n'était pas seule; je ne sais pas bien comment ce tête- à-tête avait eu lieu, et, si je le savais, je ne le dirais pas ; on doit toujours être discret : n'importe comment cela était arrivé, Julia et Juan se trouvaient l'un vis-à-vis de l'autre. Quand deux visages comme les leurs sont ainsi en présence, il serait sage, mais bien difficile, que tous les deux fermassent les yeux.
GVI. — Qu'elle était belle ! l'agitation brûlante de son cœur était exprimée par les vives couleurs de ses joues; et cependant elle ne se croyait pas coupable. 0 amour ! combien ton art mystique est parfait ! lu donnes la force au faible, tu foules aux pieds celui qui se croyait fort. Combien ils aiment à se tromper euxmêmes, ces mortels si sages que tu as fait tomber dans tes pièges séducteurs ! Julia se trouvait sur les
i C'est-à-dire du clergé : terme de la langue ecclésiastique. On appelle obits les prières ou les services que l'église dit pour les morts : il y avait autrefois dans les paroisses et il y a probablement encore le registre des obits. a. p
ords d'un précipice immense ; sa confiance dans sa ertu était plus grande encore.
CVII. — Elle pensait à sa force et à la jeunesse de Juan, aux folles craintes de la pruderie, à la vertu triomphante, à la foi conjugale, et enfin... aux cinquante ans de don Alfonso. J'aurais voulu que cette dernière pensée ne lui fût pas venue ; car, en vérité, ce nombre-là inspire rarement de l'affection. Dans tous les climats que brûle le soleil ou que couvrent les neiges, ce nombre sonne mal en amour, quoiqu'il n'en soit pas de même en finances.
CVIII. — - Lorsqu'une personne vous dit : « Je vous ai répété cinquante fois, » elle a l'intention de vous faire un reproche, et c'en est un. Lorsque les poètes vous disent : « J'ai fait cinquante vers, » ils vous menacent de vous les réciter. Les voleurs se mettent volontiers en bande de cinquante pour commettre leurs crimes. A cinquante ans amour pour amour est une chose rare ; mais alors il est vrai qu'on obtient beaucoup avec cinquante louis.
GIX. — Julia avait de l'honneur, de la vertu, de l'amour et de la fidélité pour don Alfonso ; elle faisait tout bas le serment de ne jamais profaner l'anneau conjugal qu'elle portait au doigt ; de ne pas se permettre même un désir que la sagesse pût réprouver; et, tout en prononçant ce serment et d'autres encore, elle laissait négligemment une main sur celle de don Juan... c'était une méprise... elle croyait ne toucher que son autre main.
GX. — Sans plus de réflexion, elle s'appuya sur cette autre main qui jouait avec les tresses de ses cheveux; par son air distrait elle semblait lutter contre une idée qu'elle ne pouvait étouffer en elle. C'était vraiment très-mal de la part de la mère de Juan de
laisser ce couple imprudent en tête-à-tête, elle qui pendant tant d'années avait surveillé son fils de si près... Je suis bien sûr que ma mère n'en eût point agi de même.
CXI. — La main de Julia avertit peu à peu celle de don Juan de son voisinage par une pression à peine sensible, qui semblait lui dire : « Retenez-moi, si vous voulez. » Cependant je ne doute pas qu'elle n'eût l'intention de serrer les doigts de son jeune ami avec une étreinte purement platonique : elle eût reculé avec effroi comme à l'approche d'un crapaud ou d'un aspic, si elle se fût imaginé qu'elle risquait d'exciter un sentiment capable de troubler la paix d'une sage épouse.
GXII. — Je ne sais trop ce qu'en pensa Juan ; mais ce qu'il fit, vous l'auriez fait comme lui. Ses lèvres vermeilles remercièrent cette jolie main par un tendre baiser ; et soudain, confondu de son bonheur, il recula, avec une sorte de désespoir, craignant de s'être rendu coupable. L'amour est si timide à son début ! Julia rougit et ne parut pas fâchée ; elle essaya de parler ; mais elle se tut, sa voix était devenue si faible...
CX1II. — Le soleil s'éclipsa, et la lune montra son disque couleur d'or pâle... Le diable est dans la lune pour notre malheur. Ceux qui l'ont appelée chaste ont commencé trop tôt leur nomenclature. 11 n'est pas de jour (pas même le plus long de l'année, le vingt-un de juin) qui soit témoin d'un aussi grand nombre de péchés que trois heures d'une nuit éclairée par la lune... et pourtant elle a un air si modeste dans les cieux !
CX1V. — Il règne un dangereux silence pendant le
clair de lune ; cette heure laisse à l'âme le loisir de
s'ouvrir tout entière, mais sans pouvoir rappeler la
force qui la rendait auparavant maîtresse d'elle-même.
in 3.
Cette lumière qui donne un charme si doux aux arbres des forêts et à la tourelle solitaire, qui embellit toute nature par ses reflets argentés, cette lumière pénètre aussi jusqu'au cœur, et y répand une langueur amoureuse qui n'est pas le calme du repos.
CXV. — Julia était donc assise auprès de don Juan; bientôt, en résistant à demi, elle se trouva serrée par un bras brûlant qui tremblait comme le sein sur lequel il s'était posé... Oui, elle dut croire que ce geste était encore innocent, sinon il lui eût été facile de s'échapper. Mais cette situation avait son charme... Bientôt... Dieu sait ce qui arriva... Je ne puis continuer, et j'ai presque regret d'avoir commencé.
CXVI. — 0 Platon, Platon ! tes maudites rêveries, et cet empire prétendu que ton système semble donner au cœur sur lui-même, ont ouvert plus de routes à l'immoralité que toutes les productions de la nombreuse troupe des poètes et des romanciers... Tu es un sot, un charlatan, un fat... et tu n'as été tout au plus qu'un entremetteur.
GXYII. — Julia perdit la voix ou ne put que soupirer jusqu'à ce qu'il eût été trop tard pour le plus sage discours. Les larmes coulaient de ses yeux charmants ; je désirerais de tout mon cœur qu'elle n'eût aucun motif d'en répandre ; mais hélas ! qui peut aimer et rester sage? Ce n'est pas que le remords oubliât de s'élever contre la tentation... elle résista un moment encore, gémit de son imprudence, et ce fut en disant tout bas : Je ne consentirai jamais ! qu'elle consentit.
CXVII1. — On dit que Xercès offrit une récompense à qui pourrait lui inventer un nouveau plaisir. Ma foi, Sa Majesté demandait une chose assez difficile et qui lui eût coûté un immense trésor. Pour moi, je suis un poète modéré dans mes désirs ; je ne veux
qu'un peu d'amour que j'appelle passe-temps. Je me soucie fort peu de plaisirs nouveaux... les anciens me suffisent... puissent-ils durer!
GXIX. — 0 plaisir ! tu es vraiment une chose bien douce, quoique nous devions un jour être damnés sans rémission par rapport à toi. Chaque printemps je fais un beau projet de réforme que j'oublie dès le premier mois. Quoique j'aie violé souvent ce chaste vœu, je le répète toujours avec la confiance que je l'observerai religieusement ; je suis désolé, je rougis de moi-même, et je me promets bien de me réformer enfin au premier hiver.
GXX. — Ici ma muse scrupuleuse va prendre une petite liberté. Ne tremble pas, lecteur plus scrupuleux qu'elle, ma muse promet de ne jamais oublier la décence. Cette petite liberté n'est qu'une licence poétique qui va occasionner quelque irrégularité dans mon plan ; et, comme je respecte infiniment Aristote et ses règles, il est juste que je demande pardon, au moment où je vais les violer.
CXXI. — Quelle est cette licence? la voici... J'espère que le lecteur voudra bien supposer que depuis le six de juin (ce jour fatal sans l'époque précise duquel toute ma science poétique serait mise en déroute, faute de faits), que depuis le six de juin, dis-je, jour du tête-à-tête de Julia et de don Juan, il s'est écoulé plusieurs mois. Nous serons maintenant en novembre. Je ne puis fixer le jour : cette date est un peu plus obscure que les autres.