CIV. — Telle est la victoire et tels sont les hommes
— les neuf dixièmes du moins de ceux à qui nous donnons ce titre. Dieu doit avoir un autre nom pour la moitié des êtres que nous appelons des êtres humains,
— ou ses voies sont étranges. Mais revenons à notre sujet. Un brave Khan de Tartarie, ou sultan (comme le dit, en parlant de ce chef, l'auteur dont la prose sert
de guide à ma muse docile), — - un brave Khan ne pouvait consentir à se rendre.
GV. — Entouré de cinq fils valeureux (la polygamie a cet avantage qu'elle produit des guerriers par vingtaines dans les pays où personne n'est poursuivi pour le prétendu crime de bigamie) ; entouré de cinq fils, il ne voulait point croire à la prise de la ville tant que le courage avait un reste d'espoir *. — Est-ce un fils de Priam, de Pelée ou de Jupiter que je célèbre? non; — mais un vieillard bon, simple et flegmatique, combattant à l'avant-garde avec ses cinq fils.
GVI. — Il s'agissait de le prendre. Les vrais braves, quand ils voient les braves opprimés par un nombre inégal, sont touchés du désir de les sauver et de les protéger ; ils sont moitié bêtes féroces et moitié demi-dieux ; — tantôt furieux comme la vague, tantôt sensibles à la pitié : — comme on voit quelquefois l'arbre noueux se courber, docile au gré du vent d'été, un cœur sauvage se laisse fléchir par la compassion.
GVII. — Mais le Khan ne voulait pas être pris; et il répondait à chaque proposition qui lui était faite de se rendre, en fauchant les chrétiens autour de lui; aussi obstiné que Charles XII à Bender 2. Ses cinq braves fils ne défiaient pas moins l'ennemi; aussi la sensibilité russe finit par s'émousser : car c'est une vertu qui, comme la patience terrestres est très-sujette à se lasser des moindres provocations.
GVIII. — En dépit de Johnson et de Juan, qui pro-
» « Le sultan périt clans l'action en brave homme, digne d'un meilleur destin; ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque l'ennemi pénétra dans la place ; ce sultan, d'une valeur éprouvée, surpassait en générosité les plus civilisés de sa nation ; cinq de ses fils com • battaient à ses côtés; il les encourageait par son exemple. » Hist de la Nouvelle Russie.
2 Voyez Voltaire, Hist. de Charles XII.
diguaient toute leur phraséologie turque afin de le supplier, pour l'amour du ciel, de montrer tout juste un peu moins d'ardeur pour servir d'excuse à leurs bonnes intentions envers un ennemi si désespéré, — il tranchait comme les docteurs en théologie quand ils disputent avec des sceptiques; et il frappait ses amis, en jurant, comme les petits enfants battent leurs nourrices.
CIX. — Bien plus, il blessa, quoique légèrement, et Don Juan et Johnson, qui alors, le premier avec un soupir, le second avec un juron, fondirent ensemble sur sa farouche Sultanerie ; avec eux se précipitèrent tous les braves qui les suivaient, furieux contre un infidèle aussi tenace. Les coups tombèrent sur lui et sur ses fils comme une grêle, mais ils y résistèrent comme une plaine de sable qui absorbe toute l'eau du ciel.
GX. — Enfin ils périrent ». — Le second fils du Khan fut renversé par une balle ; son troisième fut sabré, et le quatrième, le plus chéri des cinq, périt par les baïonnettes. Le cinquième, qui, élevé par une mère chrétienne, avait été négligé, maltraité de toutes les manières, parce qu'il était contrefait, mourut cependant avec un fier courage, pour sauver un père qui rougissait de l'avoir engendré.
CXI. — L'aîné était un vrai Tartare indomptable, méprisant les Nazaréens autant qu'aucun martyr élu par Mahomet. Il ne voyait que les houris aux yeux noirs et aux voiles verts, qui préparent au paradis la couche de ceux qui refusent de recevoir quartier sur
* « Ses cinq fils furent tous tués sos ses yeux; il ne cessa point de se battre, répondit par des coups de sabre aux propositions de se rendre, et ne fut atleint du coup mortel qu'après avoir abattu de sa main beaucoup de Kosaks des plus acharnés à sa prise; le reste de sa troupe fut massacré. » llist. de la Nouvelle Russie.
terre ; quand une fois elles se sont fait voir, comme toutes les autres jolies créatures, ces houris font tout juste de nous ce qui leur plaît, grâce à leur piquante physionomie.
CXII. — Que leur plut-il de faire du jeune Khan, dans le ciel ? c'est ce que j'ignore, et ce que je ne prétends pas deviner ; mais sans doute elles préfèrent un joli garçon à de vieux héros farouches. Elles n'ont pas tort ; voilà pourquoi si nous visitons l'horrible solitude d'un champ de bataille, pour un cadavre de vétéran durci et hâlé dans les combats, nous trouvons dix mille corps de jolis fats égorgés.
CXIII. — Les houris prennent plaisir encore naturellement à effacer de la liste des vivants les nouveaux mariés avant que les joyeuses heures de l'hymen soient toutes écoulées, et que la triste seconde lune ramène les nuages, ou que le repentir et l'ennui aient eu le temps de faire regretter parfois l'état de célibataire. Par là (peut-être), votre houri réclame les premiers fruits de ces fleurs éphémères.
GXIV. — C'est ainsi que le jeune Khan, ayant les houris devant les yeux, ne songeait pas aux charmes de ses quatre jeunes épouses de ce monde, et se précipita bravement vers sa première nuit céleste. Bref, quoique notre croyance meilleure en plaisante , ces vierges aux yeux noirs font battre les musulmans comme s'il n'y avait qu'un seul ciel, tandis que si tout ce qu'on nous dit du ciel et de l'enfer est vrai, il doit au moins y en avoir six ou sept.
CXV. — La vision était si brillante à se s yeux, que lorsque la lance lui perça le cœur il s'écria « Allah ! » et il vit le paradis entr'ouvert, son voile mystérieux écarté et la radieuse éternité qui se montrait tout entière à son âme, — semblable à une aurore sans fin ;
il reconnut les prophètes, les houris, les anges, les saints, dans un jour voluptueux, — et il mourut.
GXVI. — Il mourut avec l'expression d'un céleste ravissement sur son visage. Le bon vieux Khan avait depuis longtemps cessé de voir des houris, et n'avait plus guère des yeux que pour sa brillante postérité, qui croissait autour de lui comme de jeunes cèdres. Quand il vit son dernier héros honorer de sa chute la terre, sur laquelle il tomba comme un arbre frappé de la hache, il s'arrêta un moment et jeta un regard sur ce fils égorgé, le premier et le dernier de ses enfants.
CXVII. — Les soldats qui le virent baisser son cimeterre s'arrêtèrent aussi comme prêts encore une fois à lui faire quartier, pour peu qu'il consentît à l'accepter. Il ne fit nulle attention à cette suspension du combat ni à leurs signes ; son cœur était déchiré ; — il fut ébranlé comme un roseau — cet homme inébranlable jusqu'alors, lorsque ses regards se fixèrent sur ses enfants sans vie, et qu'il sentit avec amertume, — décidé lui-même à périr, — qu'il était seul.
GXVIII. — Mais ce fut une douleur passagère. — D'un élan impétueux il se précipita sur l'acier des Russes, aussi intrépidement que le papillon vole vers la clarté qui dévore sa vie ; il se frappa en quelque sorte lui-même avec les baïonnettes qui avaient immolé ses fils ; il tourna sur leurs corps inanimés son regard attristé... — et son âme s'échappa par une large blessure.
CXIX. — Étrange circonstance ! — ces grossiers et farouches soldats, qui dans leur furie n'épargnaient ni âge, ni sexe, furent touchés un moment de l'héroïsme de ce vieillard, lorsqu'ils le virent étendu à leurs pieds, près de ses enfants. Aucune larme ne coula de leurs yeux teints de sang et enflammés ; mais ils honoré-
rent un ennemi aussi audacieux dans son mépris du trépas.
CXX. — Le bastion continuait son feu ; le Pacha y maintenait son poste avec calme. Plus de vingt fois il fit reculer les Russes et déjoua les efforts de toute leur armée. Enfin il condescendit à s'informer si le reste de la ville était en leur pouvoir. — Quand il apprit qu'ils en étaient les maîtres, il envoya un Bey à Ribas pour répondre à la sommation qu'il lui avait faite de se rendre.
GXXI. — En attendant il s'assit, les jambes croisées, avec un grand sang-froid au milieu des ruines embrasées, fumant sa pipe sur un petit tapis. — Troie ne vit rien de plus affreux que la scène qu'il avait sous les yeux ; — néanmoins ce guerrier stoïque conserva sans altération son austère philosophie. — Passant doucement une main sur sa barbe, il répandait autour de lui les bouffées odorantes de sa pipe, comme s'il avait eu trois vies aussi bien que trois queues *.
CXXII. — La ville est prise. — Peu importait maintenant qu'il résistât dans son bastion ; son opiniâtre valeur cessait d'être un bouclier... Ismaïl n'est plus ! Le croissant d'argent pâlit et s'affaisse, — et la croix couleur de pourpre brille sur le champ de victoire ; mais le sang qui la teint n'est pas un signe de rédemption. — La lueur des rues embrasées se réfléchit dans
* « Quoique les Russes fussent répandus dans la ville, le bastion de pierre résistait encore ; il était défendu par un vieillard, pacha à trois queues, et commandant les forces réunies à Ismaïl. On lui proposa une capitulation : il demanda si le reste de la ville était conquis ; sur cette réponse, il autorisa quelques-uns de ses officiers à capituler avec M. de Ribas. »
« Pendant ce colloque, il resta étendu sur des tapis placés sur les ruines de la forteresse, fumant sa pipe avec la même tranquillité et la même indifférence que s'il eût été étranger à tout ce qui so passait. » Hist. de la Nouvelle Russie.
une mer de sang, comme la lune se réfléchirait dans l'onde.
CXXIII. — Tous les excès qui révoltent l'âme, tous les maux dont l'homme est l'auteur, tout ce que nous lisons, entendons ou rêvons de ses détresses, tout ce que ferait le diable s'il devenait fou enragé, tout ce que la plume ne pourrait exprimer, tout ce qui sert à peupler l'enfer, ou des lieux plus tristes que l'enfer, tous les abus de la force enfin... voilà à quoi fut condamnée Ismaïl ; voilà tout ce qu'on trouvera dans toutes les villes prises d'assaut *.
CXXIV. — Si çà et là quelque trait rare de pitié put être cité, si quelque noble cœur, violant les cruels décrets de la guerre, sauva peut-être un enfant, ou bien deux vieillards malheureux et infirmes, — qu'est cela dans une ville détruite, où dix mille liens d'amour et de devoir sont brisés? Cockneys 2 de Londres,
* « On ne saurait décrire cette nuit d'horreur. L'humanité d'ailleurs n'en supporterait pas le récit. Les féroces vainqueurs, que l'héroïque défense de la garnison aurait dû remplir d'admiration, de respect, étaient si exaspérés par le carnage des leurs durant l'assaut, que leur fureur ne connut aucun frein. Des monceaux de ruines et des flots de sang ne purent assouvir leur vengeance. Le massacre universel était rendu encore plus affreux par les détonations continuelles de l'artillerie, l'obscurité de la nuit, les gémissements des mourants, les cris des enfants et des femmes. Pendant cette terrible nuit, ni ordres ni commandements ne furent écoutés ; les officiers s'efforcèrent en vain d'arrêter le massacre et le pillage. Des milliers de Turcs, incapables de supporter la vue de ces scènes de destruction, où tout ce qui leur était cher était enveloppé, se précipitaient en désespérés sur les baïonnettes de l'ennemi, tandis que ceux qui avaient pu atteindre le Danube s'y plongeaient pour trouver la mort. Les rues était tellement obstruées par des monceaux de morts et de mourants, que la marche des vainqueurs acharnés au pillage était considérablement retardée. »
Dr Lawrence, Ann. Reg. 1791.
Badauds a. p.
muscadins * de Paris, — considérez quel pieux passetemps est la guerre !
GXXV. — Réfléchissez quele plaisir de lire une gazette est acheté par mille angoisses et mille crimes ; ou, si cela ne vous émeut pas, n'oubliez pas que l'avenir vous prépare peut-être un pareil sort. Cependant les taxes, Gastlereagh et la dette publique sont des avertissements aussi bons que des sermons ou des vers. Lisez dans vos propres cœurs, et consultez l'histoire actuelle de l'Irlande, et puis... dites-nous si ls* gloire de Wellington y console de la famine*.
CXXVI. — Il est encore pour un peuple patriote, qui aime tant sa patrie et son roi, un sujet sublime de joie et d'enthousiasme; — portez-le, Muses, sur vos plus brillantes ailes. Quoique cette formidable sauterelle, le ravage, dépouille vos champs de leur verdure, et s'attache à vos moissons, la maigre famine n'approchera jamais du trône : — l'Irlande peut mourir de faim ; le grand Georges pèse deux cents livres.
CXXVII. — Mais terminons ce sujet : — Ismaïi cessa d'être debout. — Malheureuse ville ! Ses tours en flammes brillaient au loin sur les eaux du Danube qui roulait sanglant vers son embouchure. Les horribles clameurs de la guerre et les cris aigus des mourants continuaient de frapper les airs : mais les tonnerres allaient s'affaiblissant. De quarante mille hommes qui avaient défendu les remparts, quelques centaines vivaient encore. Le reste était pour jamais silencieux.
1 Ce terme n'est presque plus parisien : Walter Scott l'a employé dans sa Vie de Napoléon, pour synonyme de fat, petit-maître (note datée de 1833). a. p.
2 Mot à mot : et engraisser sa famine avec la gloire de Wellington.
CXXVIII. — Il est juste toutefois d'accorder une louange méritée en cette occasion à l'armée moscovite. La vertu dont je veux parler est fort à la mode aujourd'hui, et par conséquent digne d'éloges. — Le sujet est délicat; — mon expression le sera de même. — Peut-être les rigueurs de la saison, les longs campements en plein air au cœur de l'hiver, le manque de repos et de vivres, avaient rendu les Russes chastes ; — ils violèrent très-peu 4.
CXXIX. — Ils tuèrent et pillèrent beaucoup; il se commit bien peut-être quelques violations d'un auljpe article du décalogue , — moins cependant que lorsque les Français2, cette nation libertine prend des villes d'assaut ; mais, excepté de l'attribuer au froid et à la pitié, je ne sais comment il se fit que toutes les dames, moins un ou deux cents, sortirent d'Ismaïl aussi vierges qu'avant le siège.
GXXX. — Quelques méprises étranges eurent lieu aussi dans l'obscurité, ce qui prouve un manque de
i a On égorgea indistinctement, on saccagea la place; et la rage du vainqueur se répandit comme un torrent furieux qui a renversé les digues qui le retenaient. Personne n'obtint de grâce, et trente-huit mille huit cent soixante Turcs périrent dans cette journée de sang. » Hist. de la Nouvelle Russie.
a Un grand nombre des chefs les plus expérimentés et les plus renommés de l'armée turque comptèrent parmi les morts. Six ou sept princes Tartares, de l'illustre ligne de Gherai, périrent également. Une centaine de prisonniers furent seuls épargnés, comme pour servir de monument à la destruction dont ils avaient été les témoins. D'après les recherches exactes faites par un officier supérieur ottoman, il paraît que le nombre total des Turcs qui périrent dans le sac d'Ismaïl se montait à trente-huit mille huit cent seize hommes.
Dr Lawrence.
2 Notre susceptibilité nationale aurait tort d'être irritée ici : c'est sans doute une épigramme indirecte contre l'Angleterre elle-même. Voyez la note sur Y hétérodoxie, dans la préface des chants vi, vu et suivants. a. p.
lanternes, ou un manque de goût. Dans le fait la fumée était si épaisse, qu'il était difficile de distinguer les amis des ennemis. D'ailleurs .de telles choses arrivent par trop de précipitation, alors même qu'une faible clarté sauve les vénérables dames chastes; mais six vieilles filles, de soixante et dix ans chacune, furent déflorées par divers grenadiers.
GXXXÏ. — Mais en somme la continence des vainqueurs fut grande ; si bien qu'il y eut quelque désappointement pour les dames qui avaient jusque-là préféré l'état incommode du bonheur isolé. Ce n'eût pas été leur faute, mais celle du destin, si elles avaient eu cette croix à supporter. Il est peu de ces prudes sur le retour qui n'aiment à faire une espèce de mariage sabin comme les premiers Romains, sans la dépense de la couche nuptiale.
CXXX1I. — On ouït aussi les voix de quelques vertes commères d'un âge moyen : ces oiseaux depuis longtemps en cage étaient des veuves ayant la quarantaine. On les entendit s'étonner au milieu du tumulte, et s'écrier : « Pourquoi le viol ne commence-t-il pas? » Mais tant que la soif du sang et du pillage durait, il n'y avait guère de loisir pour les crimes superflus. — Cependant échappèrent-elles, ou n'échappèrent-elles pas ? — C'est un mystère qui reste enseveli dans les ténèbres. — Je ne puis qu'espérer pour l'affirmative de la première question.
CXXXIII. — Suwarow était vainqueur, — digne de rivaliser dans son métier avec Timour ou Zinghis. Les mosquées et les maisons étaient dévorées sous ses yeux par l'incendie comme un chaume , les canons tonnaient encore, lorsque sa main ensanglantée traça la première dépêche, dont voici exactement la teneur . « Gloire à Dieu, gloire à l'Impératrice ! » — Éternité 1
quelle alliance de noms! — « Ismaïl est à nous *. » CXXXIV. — Depuis mené, tekel et upharsin , ce sont, je crois, les mots les plus terribles qu'ait tracés la main ou la plume d'un conquérant. Dieu me bénisse, je ne suis guère théologal : ce que Daniel interpréta était l'écriture du Seigneur, sévère et sublime. Le prophète n'écrivit point de parodie sur le sort des nations ; — mais ce Russe spirituel rima comme Néron sur une ville en cendres 2.
GXXXV. — Il écrivit cette mélodie polaire et la nota avec les accompagnements des cris et des sanglots; — peu de gens la chanteront, j'espère, mais peu l'oublieront ; — car j'apprendrai, s'il est possible, aux pierres à se lever contre les tyrans du globe. Qu'il ne soit pas dit que nous resterons à jamais les ressorts dociles
i Dans l'original russe :
« Slava bogu ! Slava vam !
Krepost Vzala y ïa tam; »
espèce de couplet, car Suwarow était poëte !
* M. Tweddell, qui rencontra Suwarow dans l'Ukraine, en parle ainsi : « C'est le personnage le plus extraordinaire : il dîne tous les matins vers neuf heures ; il dort presque nu. 11 affecte une indifférence complète au chaud et au froid, et quitte sa chambre où l'on suffoque, pour passer la revue de ses troupes en mince jaquette de toile, et cela, quand le thermomètre de Réaumur marque dix degrés au-dessous de zéro. Ses manières correspondent à ses goûts. Je dînais avec lui ce malin, il me cria à travers la table : « Tweddell (son habitude est de m'adresser la parole par mon nom de famille tout court), les Français ont pris Portsmouth; je reçois à l'instant un courrier d'Angleterre. Le roi est prisonnier à la Tour et Shéridan protecteur. » L'affectation entre pour beaucoup dans la bizarrerie de son déportement. 11 voit qu'elle convient à ses soldats et aux gens à qui il a affaire. Je lui demandai si après le massacre d'ismaïl il avait été complètement satisfait de la conduite de ses troupes pendant la journée ; il me dit qu'il était rentré chez lui et avait pleuré dans sa tente. »
Fragments, p. 135. l. e.
Le Tartare Suwarow pleure sur les ruines d'ismaïl comme Scipion sur Carthage en feu! Quel hommage rendu à l'humanité!
des trônes; — mais vous, enfants de nos enfants, rappelez-vous ce qu'étaient les choses avant que e monde fût libre.
GXXXVI. — Ce bonheur n'est pas pour nous, mais pour vous ; et, comme dans l'allégresse de votre millénaire1, vous aurez peine à croire que ce qui a existé soit vrai, j'ai pensé à vous en faire le récit ; mais puisse la mémoire même en périr parmi vous ! — Cependant, si vous vous en souvenez, méprisez les hommes d'aujourd'hui plus que les sauvages de jadis, qui peignaient leurs membres nus, mais non avec du sang.
CXXXVII. — Quand les historiens vous parleront des trônes et de ceux qui y étaient assis, que ce soit pour vous ce que sont pour nous les ossements du Mammouth ; étonnez- vous que de telles choses aient pu exister dans le vieux monde, ou comparez-les aux hiéroglyphes des pierres d'Egypte, singulières énigmes proposées à l'avenir, — qui font naître tant de conjectures sur le but réel d'une pyramide.
CXXXVIII. — Lecteur, j'ai tenu parole, — au moins quant aux promesses de mon premier chant. — Vous avez eu des tableaux d'amour, de tempêtes, de voyages, de guerre ; — tableaux exacts, vous en conviendrez, et surtout épiques, si la vérité peut l'être ; car j'ai moins menti que mes devanciers. Je chante négligemment, mais Phébus de temps en temps me prête une corde de sa lyre,
CXXXIX. — avec laquelle je puis encore pincer de la harpe, critiquer ou jouer du violon 2.
i Les allusions au bonheur millénaire, appelé l'âge d'or mystique, sont fréquentes en Angleterre, où la secte des millénaires occupe maintes fois les journaux de ses rêveries. a. p.
* With which I still can harp, and carp and fiddle.
On nous pardonnera une noie détaillée sur ce vers peu important,
Je pourrais vous dire ce qui est arrivé ou ce qui arrivera peut-être encore au héros de cette grande énigme poétique ; mais cette fois il me plaît de m'arrêter au beau milieu, fatigué de battre en ruines les remparts opiniâtres d'Ismaïl, et pendant que don Juan est parti avec une dépêche, dont l'attente tient en suspens tous les habitants de Saint-Pétersbourg 4.
GXL. — Cet honneur spécial lui fut confié pour prix de son courage, — et pour prix aussi de son humanité, vertu que les hommes aiment quand ils ont le loisir d'interrompre leur férocité inspirée par la vanité. Sa petite captive lui valut des éloges pour l'avoir sauvée au milieu des fureurs du carnage. Et je crois
quelques admirateurs du Don Juan ayant voulu en exalter l'élégance au lieu d'excuser simplement ce que ce poëme a parfois de trivial. Ces admirations maladroites compromettent la gloire d'un poëte, et l'on peut les comparer à la prévenance de l'ours, qui écrase la tête de son ami avec une lourde pierre pour tuer une mouche. L'idée noble de Byron s'arrête aux mots with winch I still can harp « avec laquelle je puis pincer de la harpe»; quand il ajoute and carpe (ce qui est déjà une espèce de contraction de can harp) il change de ton : to cary signifie « critiquer en riant », et il termine par and fiddle, toujours dans le style bourgeois : le substantif fiddle, violon, sans être anti-poétique, est déjà un mot moins noble en anglais que harp, etc.; mais le verbe to fiddle, qui a ici un double sens, exprime l'action de plaisanter avec des gestes ridicules. C'est alors généralement le synonyme du verbe to tnjle. Dans ce passage, comme dans quelques autres, il est vrai de dire que Byron interrompt tout à coup une phrase noble par un terme vulgaire. Butler, Pope et Swift ont fait usage du mot fiddle dans le sens indiqué ici. Dans la poésie noble fiddle a aussi violin pour synonyme. a. p.
i L'indécente et fastueuse parade des trophées sanglants d'Ismaïl, qui furent quelque temps après exposés à Saint-Pétersbourg, était indigne de la grandeur, de la magnanimité et du caractère élevé de Catherine. Cette tragédie devait en rester à son dernier acte joué sur les lieux, et n'avait pas besoin de ce dégoûtant épilogue. On l'attribua moins à l'orgueil de l'impératrice elle-même qu'au désir qu'elle eut de gratifier l'excessive vanité de Potemkin.
Dr Lawrence, l. e.
que cette action lui fit plus de plaisir que l'ordre de Saint-Wladimir.
CXLI. — L'orpheline musulmane partit avec son protecteur; car elle était sans asile, sans parents et sans secours ; tous ses amis, comme la triste famille d'Hector, avaient péri dans les combats ou sur les remparts. Le lieu même de sa naissance n'était plus, — on ne devait plus y entendre la voix du Muezzin qui invite à la prière. — Juan versa des larmes, fit le vœu de la protéger, et fut fidèle à ce vœu.