‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 58 sur 98 · CHANT NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHANT NEUVIÈME

I. — 0 Wellington (ou Vilainton 2? — car la Renommée prononce ces héroïques syllabes de ces deux manières; la France ne put même conquérir 3 votre grand nom, et le réduisit à ce calembour fâcheux. Victorieuse ou vaincue, il faut que la France rie) ! — vous avez obtenu de bonnes pensions et beaucoup de louanges ; si quelqu'un osait contester une gloire

1 Les chants 9, 10 et 11 furent composés à Pise, et publiés à Londres par M. John Hunt en août 1823.

2 Faut qu'lord Vilain-ton ait tout pris,

N'y a plus d'argent dans c'gueux de Paris.

DE BllRA.NGER.

s Dans sa langue. a. p.

comme la vôtre, l'humanité se lèverait, et crierait d'une voix de tonnerre : Nay (non) M

II. — Je ne crois pas que vous en ayez tout à fait bien agi avec Kinaird dans l'affaire de Marinet 2. — A vrai dire, ce fut un vilain trait de votre part, qui, comme quelques autres, ne serait pas bon à mentionner sur votre tombe, dans l'antique abbaye de Westminster. Quant au reste, ce n'est pas la peine d'en parler tant; de tels contes sont bons à faire autour d'un tapis à l'heure du thé. Mais, quoique vos années, comme homme, s'approchent de zéro, dans le fait Votre Grâce n'est encore qu'un jeune héros 3.

* Demande : Ne faut-il pas lire Ney ? (Le compositeur *.)

*Byron, en plaçant cette question dans la bouche du compositeur d'imprimerie, va au-devant de ceux qui ne comprendraient pas cette pointe. Dans la poésie anglaise Nay (non) se prononce comme Ney, le nom du maréchal que Wellington laissa fusiller, au mépris des capitulations les plus solennelles. a. p.

2 L'affaire Marinet fit du bruit en 1817 et 1818 ; mais plus cette époque s'éloigne de nous, plus une note devient nécessaire. L. Joseph Marinei, avocat à Lyon, et puis à Dijon, avait servi avec zèle le gouvernement impérial des cent-jours, en qualité d'auditeur au conseil d'État. Poursuivi comme conspirateur par le gouvernement royal, et condamné à mort par coutumace, il s'était fixé à Bruxelles, et y vivait sous le nom de Nicol. Lorsqu'une explosion eut brisé à Paris la glace de la voiture de lord Wellington, Sa Grâce, qui ne rêvait qu'assassinats, reçut une lettre de lord Kinaird, luidemandant un sauf-conduit pour M. Marinet, lequel avait prétendu pouvoir dévoiler un complot contre les jours du général de Waterloo. Le sauf-conduit fut accordé, ce qui n'empêcha par Marinet d'être arrêté et retenu en prison pendant quinze mois, malgré les réclamations et les pétitions de lord Kinaird, dont la parole avait été engagée. Habilement défendu par l'avocat général, Marinet fut enfin libre de retourner en pays étranger. Ses révélations, dont le motif est resté inconnu, roulèrent sur des faits vagues : tous les accusés furent mis hors de cour ; il ne resta de cette affaire que la seconde preuve donnée par Wellington, qu'il fallait peu compter sur la parole du grand homme. a. p.

s Wellington naquit en 1769. a. p.

III. — La Grande-Bretagne vous doit (et vous paye) beaucoup ; cependant il n'est pas douteux que l'Europe vous doit davantage : vous avez réparé la béquille de la légitimité, — soutien qui n'est plus aussi sûr que jadis. L'Espagne, la France et la Hollande ont vu et senti combien vous restaurez solidement. Waterloo a rendu le monde votre débiteur (je voudrais que vos poètes chantassent un peu mieux cette bataille «).

IV. — Vous êtes — « le meilleur des coupegorges 2; » — ne tressaillez pas, la phrase est de Shakspeare, et je ne l'applique pas mal ; la guerre est un art de casse-tête et d'égorgeur, à moins que la justice n'en sanctifie la cause. Si vous avez jamais joué un rôle généreux, le monde le décidera et non les maîtres du monde, et je serai ravi de savoir qui a gagné par Waterloo, à part vous et les vôtres.

V. — Je ne suis pas flatteur, vous avez été rassasié de flatterie : on dit que vous l'aimez, — ce n'est pas merveille : celui dont toute la vie a été une suite d'assauts et de canonnades, lassé à la fin du tonnerre, doit avaler la louange plus volontiers que la satire ; il aimera à se faire louer pour chacune de ses heureuses bévues, et à se faire appeler « le sauveur des nations » non encore sauvées, et le « libérateur de l'Europe » — encore esclave.

VI. — J'ai fini; maintenant allez dîner avec la vaisselle, présent du prince du Brésil3, et envoyez à la

* Sir Walter Scolt et Southey. La bataille de Waterloo du premier est au-dessous du sujet; le poëme de Southey (le Pèlerinage de Waterloo) n'est pas meilleur. a. p.

* The best of cut-thorats. « Thou art the best o'the cut-throats. »

macbeth, acte 111, scène n.

* Après une victoire en Espagne. a. p.

sentinelle en faction à votre porte quelques rogatons de vos mets délicats *. Ce soldat a fait la guerre, et il y a longtemps qu'il n'a pas si bien dîné. Le peuple aussi, dit-on, souffre un peu de la faim. — Il est hors de doute que vous méritez votre ration ; mais, je vous en prie, rendez-en un peu à la nation.

VII. — Je ne prétends pas critiquer; — un homme aussi grand que vous milord-duc, est au-dessus de toute critique. Cette grande figure de Romain et de Cincinnatus n'a que peu de rapport avec l'histoire moderne ; quoique en bon Irlandais vous aimiez les pommes de terre 2, vous n'avez pas besoin de les planter de vos propres mains; cinq cent mille guinées pour votre ferme sabine, c'est assez cher! — J'espère ne pas vous offenser.

VIII. — Les grands hommes ont toujours dédaigné de grandes récompenses3. Épaminondas sauva sa Thèbes, et mourut sans laisser même de quoi payer ses obsèques. Georges V/ashington eut des remercîments et

i « Je fus placé à ce poste avec quatre autres. On nous envoya « briser des biscuits et taire une pâtée pour les chiens de lord Wel- « lington. J'étais tourmenté de la faim et je m'estimai très-heureux « de cette commission, car en brisant les biscuits, nous en man- « geâmes nous-mêmes, chose qui ne m'était pas arrivée depuis « quelques jours. Pendant cette occupation je ne pus m'empêcher « de songer à l'enfant prodigue ; et en donnant à manger aux « chiens, je gémis de mon humble état, de la ruine de mes espé- « rances. »

(Journal d'un soldat du 71e régiment, pendant la guerre

d'Espagne.)

2 La pomme de terre est excellente en Irlande, et c'est la ressource du peuple réduit à la misère par les lois atroces de l'intolérance anglaise (1&32). a. p.

3 « Lisez la vie des autres grands hommes, vous observerez que chacun d'eux dut sa renommée à une qualité brillante. Epaminondas réunissait toutes les qualités : force corporelle, éloquence, vigueur de l'esprit, mépris des richesses. » Diodore de Sicile, l;v. XV.

rien de plus, excepté la gloire pure et si rare d'affranchir son pays. Pitt eut aussi son orgueil, et, comme un magnanime ministre d'Etat,- il est renommé pour avoir ruiné la Grande-Bretagne gratis.

IX. — Jamais homme mortel n'eut une semblable occasion et n'en abusa davantage, Napoléon excepté ; vous auriez pu délivrer l'Europe déchue de l'unité des tyrans, et faire bénir votre nom de rivage en rivage ; — et maintenant — quelle est votre gloire ? — La muse la chantera-t-elle — maintenant — que les vaines acclamations de la canaille ont cessé ? Allez, écoutez les cris de votre patrie livrée à la famine, — voyez l'univers ! et maudissez vos victoires.

X. — Comme mes nouveaux chants traitent d'exploits belliqueux, c'est à vous que la Muse sincère daigne dédier les vérités que vous ne lirez pas dam-> les gazettes, mais qu'il est temps d'apprendre à la caste mercenaire qui s'engraisse du sang et des dettes de son pays. Voilà ce qu'il faut dire, et sans salaire : — vous avez fait de grandes choses, mais n'étant pas doué d'une grande âme, vous avez laissé les plus grandes à faire — et perdu le genre humain.

XL— -LaMort rit... Allez méditer sur le squelette par lequel les hommes figurent la chose inconnue qui cache le passé ; — semblable à un soleil couché qui va peut-être ailleurs faire naître une aurore plus brillante !... — La Mort rit de tout ce qui vous fait pleurer. — Regardez cet objet de la terreur universelle dont le glaive menaçant glace les mortels, même dans son fourreau ; observez comme sa bouche sans lèvres et sans souffle grimace horriblement1.

* Ce passage forme un pendant curieux à celui du second chant de Childe-Harold, stances v àx. a. p.

XII. — Observez comme la Mort rit avec dédain à votre vue ! Ce squelette était pourtant ce que vous êtes. On ne peut dire qu'il rit d'une oreille à l'autre, selon la phrase vulgaire ; — il n'est plus d'oreilles à ce visage. Cette figure grotesque a cessé d'entendre depuis longtemps, mais elle sourit encore, et, quand elle dépouille l'homme de la peau blanche, noire ou cuivrée, qui le couvre (ce manteau plus cher qu'aucun manteau du tailleur), — les os décharnés font la grimace.

XIII. — C'est ainsi que la Mort rit. — Triste gaieté, mais c'est comme cela. Avec un tel exemple, pourquoi la Vie ne se contenterait-elle pas d'imiter sa supérieure en riant et en foulant aux pieds les riens qui s'évanouissent chaque jour comme des bulles d'eau sur un océan bien moins vaste que le déluge éternel, qui dévore les soleils comme des rayons, — les mondes comme des atomes, — les années comme des heures ?

XIV. — Etre ou n'être pas ! voilà la question, dit Shakspeare, qui est maintenant à la mode. Je ne suis ni Alexandre ni Éphestion ; je ne fus jamais Irès-passionné pour la gloire abstraite; mais j'aimerais mieux avoir de bons sucs digestifs que le cancer de Buonaparte. — Quand je pourrais courir à la honte ou à une haute renommée à travers cinquante victoires, mais privé d'appétit, — que me ferait un nom illustre?

XV. — 0 dura messorum ilia l ! 0 vous, dures entrailles des moissonneurs, — je traduis en faveur de ceux qui savent ce qu'est une indigestion, — cette furie intérieure qui fait couler tous les flots du Styx à travers un seul foie. La sueur d'un paysan vaut le do-

i Selon Horace, auquel M. le comte de Marcellus a donné un célèbre démenti gascon dans son ode à l'ail. A. P.

maine de son seigneur. Que l'un travaille pour avoir du pain, que l'autre se mette à la torture pour retirer ses rentes ; celui qui dort le mieux doit être le plus satisfait.

XVI. — « Etre ou n'être pas? » — Avantde décider, je voudrais bien savoir ce que c'est que d'être. Il est vrai que nous raisonnons à perte de vue, et nous croyons parce que nous voyons que nous sommes tout voyant ! Pour moi, je ne me rangerai d'aucun côté jusqu'à ce que je voie les deux côtés d'accord. Je suis cependant parfois tenté de penser que la vie est la mort, plutôt qu'une simple affaire de respiration.

XVII. — « Que sais-je ? » — était la devise de Montaigne, comme aussi celle des premiers académiciens ; un de leurs paradoxes favoris fut que tout ce que l'homme peut connaître est douteux. La certitude n'existe pas, c'est là encore un fait positif autant qu'aucune autre condition de l'humanité; nous savons si peu ce que nous faisons en ce monde, que je doute que le doute lui-même soit un doute.

XVIII. — C'est un agréable voyage peut-être de flotter, comme Pyrrhon ' sur une mer de spéculations philosophiques; mais comment faire si la voile qui nous pousse fait submerger le bateau? Vos sages n'entendent pas grand'chose à la navigation, et nager longtemps dans les abîmes de la pensée finit par fatiguer. — Une baie calme près du rivage, où l'on se baisse pour ramasser quelques jolis coquillages, est préférable pour les nageurs peu hardis.

i Pyrrhon, le philosophe d'Elis et le fondateur d'une école célèbre, prétendait que rien n'était susceptible de démonstration. L'axiome fondamental de sa doctrine a été rendu en latin par ces deux mots : Non liquet, « la chose n'est pas claire», ou, comme traduit Bayle, « qu'il soit plus amplement informé. »

XIX. — « Mais le ciel, comme dit Gassio £, est ait dessus de tout; » n'en parlons donc plus; prions,

— nous avons des âmes à sauver depuis le faux pas d'Eve et la chute d'Adm, qui entraînèrent tout le genre humain dans le tombeau, et de plus, poissons, bêtes et oiseaux. La chute du moineau est une providence spéciale, quoique nous ignorions comment il pécha- ; — probablement il était perché sur l'arbre dont Eve recherchait si avidement les fruits.

XX. — 0 vous, dieux immortels ! qu'est-ce que la théogonie? 0 tci, homme mortel! qu'est-ce que la philanthropie? 0 univers, présent et passé, qu'est-ce que la cosmogonie ? Quelques personnes m'ont accusé de misanthropie, et cependant je ne sais pas plus que l'acajou qui forme ce pupitre ce qu'ils veulent dire ! — Je comprends la lycanthropie3, car sans aucune transformation les hommes deviennent facilement des loups.

XXI. — Mais moi, le plus doux, le plus pacifique des hommes, comme Moïse ou Mélanchthon, qui n'ai jamais rien fait d'excessivement désobligeant pour les autres, — et qui ( quoique ne pouvant m'empêcher de suivre parfois le penchant de mon corps ou de mon esprit) ai toujours eu une tendance à la miséricorde ;

— pourquoi m'appelez-vous misanthrope? parce que les autres me haïssent, et non parce que je les hais ;

— et ici faisons une pause.

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