‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 61 sur 98 · LXII. — Bien qu'un peu grosse, grasse, et cruelle · texte numérisé non relu

LXII. — Bien qu'un peu grosse, grasse, et cruelle

1 Le mot distique, en anglais couplet, signifie deux vers rimant ensemble; la poésie anglaise a aussi son triplet comme la poésie italienne. a. p.

Suwarow n'est pas moins remarquable pour le laconisme de son style que pour la rapidité de ses conquêtes. A la prise de Tourtourkaya en Bulgarie, il n'écrivit à l'impératrice que ces deux, lignes de poésie russe :

« Slawo Bogon! slawo bowam!

Tourtourkaya aviala, ia tain.

Gloire à Dieu ! gloire à vous

Tourtourkaya est à nous, j'accours. » Tooke.

quand elle était en colère, elle était, dans ses moments de bonne humeur, aussi agréable que l'on peut trouver une femme mûre, mais fraîche encore, si on les aime telles et si on a toute sa vigueur. Elle savait payer avec usure chaque regard amoureux, et à son tour elle avait l'habitude d'exiger rigoureusement à vue le montant de ses billets d'amour, sur lesquels elle ne vous faisait pas d'escompte.

LXIII. — Le dernier article, quoique parfois convenable, n'était pas si nécessaire, car on dit qu'elle était belle; quoique fière, elle avait un sourire plein de mansuétude, et elle traitait toujours bien ses favoris. Si vous pénétriez une fois dans l'intérieur de son boudoir, votre « fortune » était en bon chemin dentier l'homme, comme dit Sir Giles Overreach f. Elle voulait, il est vrai, faire des nations de veuves , mais elle aimait l'homme comme individu.

LXIV. — Quelle étrange chose est l'homme ! et quelle chose plus étrange encore est la femme ! quel tourbillon est sa tête, et quel gouffre plein d'écueils dangereux est tout le reste de sa personne ! Mariée, veuve, fille oumère, elle peut changer son esprit comme le vent : tout ce qu'elle a dit ou fait n'est rien auprès de ce qu'elle dira ou fera ; le plus ancien des êtres, elle est toujours nouvelle.

LXV. — 0 Catherine (car parmi toutes les interjections, ô et ah t'appartiennent de droit en amour et en guerre) ! quelles singulières relations ont entre elles les pensées humaines qui se heurtent dans leur course ! Les tiennes, dans le moment où je les considère, étaient de trois sortes. Premièrement, la priso d'Is-

1 His fortune swells him ; it is rank, he's married. « sir Giles Overreach; Massinger's. » New way to pay old Debts.

maïl occupa ton esprit ; secondement, la glorieuse fournée i des nouveaux chevaliers ; troisièmement, celui qui t'apportait la dépêche.

LXVI. — Shakspeare parle du héraut Mercure descendu sur une montagne baisant le ciel 2 ; de semblables visions charmaient Sa Majesté , pendant que sen jeune héraut restait à genoux devant elle. Il est vrai que la montagne semblait trop haute pour être gravie par un lieutenant, mais l'art aplanit même les rochers du Simplon; et, par la grâce de Dieu, avec la jeunesse et la santé, tous les baisers sont des baisers du ciel l.

LXVII. — Sa Majesté abaissa ses regards, le jeune homme leva les siens, — et ce fut ainsi qu'ils se prirent d'amour : Catherine pour la ligure de Juan, pour sa grâce, pour son je ne sais quoi. La coupe de Cupidon enivre du premier coup, elle contient une quintessence de laudanum qui vous fait perdre la tête sans la sale ressource des verres pleins à rasade; car l'œil, en amour, absorbe et tarit toutes les ressources de la vie (excepté les larmes).

LXV1II. — Juan, de son côté, s'il ne fut pas amou-

i Balch. a. p.

* The herald Mercury.

New lighted on a heaven-kissing hill.

Hamlet, acte m, se. 4.

Heaven-kissing signifie trés-élevé; mais, pour comprendre le commentaire quA Byron attache à cette citation, il faut décomposer le mot, tout en évitant une paraphase trop poétique qui ne serait nullement dans la pensée du poëte. Quand au verbe to light, dans aucun cas il ne signifie s'élever : suivi de la particule on, il exprime l'action de descendre dans une direction marquée : en effet, Mercure venant du ciel porter son message ne saurait s'élever sur la montagne. Ce passage a été si mal compris par un traducteur de mauvaise foi que celte note peut n'être pas inulile.

s Heaven-kissing est pris ici dans le sens de dignes du ciel. A. P.

reux, tomba dans une passion non moins impérieuse, l'amour-propre ; — car, si quelque être au-dessus de nous, une chanteuse, une danseuse à la mode, ou une duchesse, une princesse, une impératrice, daigne éprouver (expression de Pope) un vif désir ou plutôt un désir téméraire pour une seule personne sur mille, — nous croyons bien en valoir un autre.

LXIX. — D'ailleurs Juan était à cet âge heureux qui rend toutes les femmes égales, quel que soit leur âge, — alors que nous ne nous inquiétons guère avec qui nous pouvons nous engager, hardis comme Daniel dans la fosse aux lions, et tout prêts à apaiser notre soleil naturel dans le plus prochain océan qui peut amener un crépuscule... tout juste comme le feu d'Apollon s'éteint dans l'onde salée ou dans le sein de Téthys. l

LXX. — Catherine (nous devons le dire en sa faveur), quoique fière et cruelle, était une de ces femmes dont la passion passagère était surtout flatteuse, parce que chacun de ses amants semblait une espèce de roi, taillé sur un patron amoureux, un époux royal en tout, excepté Vanneau, — qui est la plus diabolique partie du mariage... Aussi on eût pu dire que l'aiguillon de l'abeille était ôté et que le miel restait.

LXXI. — Et si vous ajoutez à cela sa maturité nullement avancée, ses yeux bleus ou gris 2 — (les yeux gris, s'ils sont expressifs, sont presque aussi beaux, ou préférables même, suivant les meilleurs modèles ; les yeux de Napoléon et de Marie (reine d'Ecosse) prê-

* La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret, Si j'étais Apollon ne serait pas ma muse : Elle serait Téthys, et le jour finirait.

« Plusieurs personnes, qui vivaient à la cour de Catherine, affirment qu'elle avait les yeux très-bleus et non pas gris, comme M. Kulhières l'a prétendu. Tooke.

tent un lustre transcendant à cette couleur; Pallas la sanctionne elle-même, trop sage pour regarder avec des yeux noirs ou bleus),

LXXII. — le doux sourire de Catherine, son air majestueux, son embonpoint, sa condescendance impériale, sa préférence accordée à un adolescent sur des hommes de plus haute taille (des hommes que Messaline elle-même eût pensionnés), son été plein de force, et autres extra que nous ne mentionnerons point, — tous ces avantages, et chacun d'eux en particulier, suffisaient pour rendre un jeune homme très-vain.

LXXIII. — Et c'est assez, car l'amour n'est que vanité et égoïsme dans son commencement comme dans sa fin, excepté quand il est une simple folie, un esprit de démence qui voudrait se mêler au néant de la beauté, sur laquelle la passion elle-même semble compter; et de là quelques philosophes païens font de l'amour le principal ressort de l'univers.

LXXIV. — Sans parler de l'amour platonique, de l'amour de Dieu, de l'amour sentimental, de la tendresse des fidèles époux (ici, pour rimer avec love 1, j'ai besoin de dove; — la rime est une espèce de bateau à vapeur qui fait marcher les vers malgré la raison ; la raison ne fut jamais l'amie de la rime, et elle préfère le sens au son) ; sans compter tous ces motifs d'amour, il y a encore ce que le vocabulaire appelle les sens.

LXXV. — Ces impulsions de l'instinct perfectionné de nos corps rendent tous les corps jaloux de sortir de leur sablonnière pour s'unir à une déesse; car toutes les femmes sont d'abord des déesses sans doute. Que ce moment est beau ! et qu'elle est étrange cette fièvre qui précède la langueur et le déclin de nos sensations!

4 Love, amour ; dove, colombe. a. p.

quelle méthode curieuse d'enfermer les âmes dans de l'argile !

LXXVI. — La plus noble espèce d'amour est l'amour platonique, pour commencer ou pour finir; la seconde est celle qu'on peut baptiser du nom d'amour canonique, parce que le clergé s'en mêle ; la troisième, à noter dans notre chronique, comme ayant cours chez tous les peuples chrétiens, est celle de ces chastes matrones qui à leurs autres nœuds ajoutent le mariage déguisé l.

LXXVII. — Fort bien : nous ne voulons pas analyser ; notre histoire parlera elle-même : la souveraine fut éprise, Juan séduit par son amour ou parla luxure; je ne saurais effacer les mots que j'écris, et ces deuxlà sont tellement mêlés à la poussière humaine, que qui prononce l'un risque fort de parler de l'un et de l'autre s. Dans de semblables circonstances, la grande impératrice des Russes agissait comme une grisette.

LXXVIII. — Toute la cour se mit à chuchoter, chacun pariait à l'oreille de son voisin ou de sa voisine; les dames âgées froncèrent le sourcil ; les plus jeunes échangèrent des coups d'œil malins, et sourirent en se communiquant leurs observations; mais des larmes de jalousie vinrent humecter les yeux de toute l'armée des rivaux présents à ce spectacle.

LXXIX. — Les ambassadeurs de toutes les puissances demandèrent quel était ce nouveau jeune homme qui promettait démonter si haut dans quelques heures; et c'est aller vite, quoique la vie ne soit qu'un jour. Déjà on voyait la pluie d'argent des roubles tom-

* Mariage in disguise, mariage simulé. a. p.

2 Lust through certain strainers well refined, Is genlle love, and charms ail womank.nd. Pope.

ber dans son cabinet, sans compter les présents, les décorations et le don de quelques milliers de serfs.

LXXX. — Catherine était généreuse; toutes les dames de son caractère le sont : l'amour, ce grand dieu quoi ouvre le cœur et tous les chemins qui y conduisent, l'amour (quoiqu'elle eût une passion maudite pour la guerre, et qu'elle ne fût pas la meilleure des épouses, à moins que Clytemnestre ne l'ait été comme elle *), mais peut-être vaut-il mieux qu'un des deux époux meure que si tous les deux traînaient leurs fers;

LXXXI. — l'amour avait inspiré à Catherine de faire la fortune de tous ses amants, peu semblable à notre reine demi-chaste, Elisabeth, dont l'avarice était

* « Pierre III mourut en juillet 1762, une semaine après sa déposition. Sa mort est un de ces événements qui resteront probablement impénétrables aux yeux de l'homme, et ne sont connus que de celui à qui tous les cœurs sont ouverts. Les partisans qui pouvaient lui rester fidèles après sa chute ; les murmures de la populace, qui laisse tranquillement les révolutions s'accomplir, mais déplore ensuite leurs violences ; la difficulté de garder un prisonnier d'une aussi grande importance; tous ces motifs réunis sembleraient donner quelque poids à l'opinion qu'une main toutepuissante aurait abrégé les jours du monarque détrôné. Mais la conduite de Catherine avant cet événement, et pendant les trentecinq ans qu'elle régna ensuite, réfute suffisamment l'atroce calomnie qui voudrait lui imputer ce forfait*. » Tooke.

* Il est permis d'être d'un autre avis que M. Tooke, ministre de la factorerie anglaise de Saint-Pétersbourg en -(774. La mort de Pierre III restera imputée à Catherine. Le comte Alexis Orloff, dit le Balafré, que sa taille de géant et sa force herculéenne rendaient propre à l'emploi de bourreau, eut la direction de l'attentat. Accompagné de deux autres Orloff ses frères et de cinq conjurés, ils présentèrent au prince prisonnier un breuvage empoisonné qu'il but avec confiance; mais les effets du poison se faisant sentir il refusa un second verre, et alors les assassins se jetèrent sur lui et l'étranglèrent. Les faveurs dont ce même Alexis Orloff fut comblé depuis ne permettent pas de douter, que s'il n'avait pas les ordres précis de cette Sémiramis à plus d'un litre, il avait du moins son consentement : et ce consentement, même tacite, est un crime que l'histoire ne peut assez flétrir. Trente- quatre ans d'un règne grandiose n'ont point effacé cette tache de sang.

importunée de la moindre dépense, si l'histoire, cette grande menteuse, a dit vrai ; et, quoique sa vieillesse ait été peut-être abrégée par le regret d'avoir mis à mort un favori, son indécision lâche et ambiguë et sa mesquinerie font la honte de son sexe et de son rang.

LXXXII. — Après le lever, et quand le cercle se fut dissous, les ambassadeurs de tous les peuples commencèrent à se presser autour du jeune homme pour lui offrir leurs félicitations. On entendit aussi le frôlement du tissu plus doux des robes de soie, car les dames aiment à spéculer sur les jolis visages, surtout quand ces visages-là conduisent à de hautes places.

LXXXIII. — Juan qui se trouvait, sans savoir comment, l'objet de l'attention générale, fit ses réponses avec de gracieux saluts, comme s'il fût né pour le métier ministériel. Quoique modeste, il avait reçu de la nature l'air d'un homme comme il faut; il parlait peu, mais à propos, et ses manières étaient si nobles que les grâces semblaient accourir à son moindre geste.

LXXXIV. — Un ordre de Sa Majesté confia notre jeune lieutenant aux soins empressés de tous les gens en place. Chacun lui fit bon visage (ce n'est là souvent que le premier regard, la jeunesse ne devrait pas l'oublier).. 11 reçut même les sourires de mademoiselle Protasolf, appelée, d'après son emploi mystérieux, Péprouveuse, terme inexplicable pour la Muse.

LXXXY. — Ce fut avec elle, comme son devoir l'exigeait, que Don Juan se relira : et j'en ferai autant, jusqu'à ce que Pégase se lasse de fouler la terre. Nous venons de descendre sur une montagne baisant le ciel, et si haute que j'éprouve des vertiges, et toutes

mes idées qui tournent comme la roue d'un moulin sont, pour mes nerfs et mon cerveau, le signal que je dois conduire tout doucement ma monture sur le tapis vert de quelque sentier.

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