III
LXÏ. — Ils virent Berlin, Dresde, et autres cités, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés sur les rives châtelées ' du Rhin : ô magnifiques scènes gothiques! cpmme vous frappez toutes les imaginations, sans en excepter la mienne ! Un vieux rempart, une ruine tapissée de verdure, une pique rouillée, transportent mon âme au delà de la ligne équinoxiale qui sépare le monde actuel des mondes passés, où elle plane au loin 2 sur leurs frontières aériennes.
LXII. — Mais Juan traversa en poste Manheim et Bonn, que Drachenfelds domine, comme un spectre couronné des anciens jours de la féodalité 3, sur lequel je n'ai pas à présent le loisir de faire aucun discours. De là il se rendit à Cologne, cité qui offre aux curieux onze mille virginités en os, le plus grand nombre que la chair en ait jamais connu 4
LXIII. — 11 visita La Haye, Helvoetsluys, cette humide patrie des Hollandais et des fossés, où le genièvre donne ses meilleurs sucs, et supplée aux richesses dont est privé le pauvre. Les sages et les sénats en ont condamné l'usage ; — mais il semble vraiment cruel de refuser à la population un cordial qui est trop souvent tout le vêtement, toute la nourri-
dire que les princes allemands fatiguent plusieurs sujets que les postillons allemands leurs chevaux? Sans nous prononcer, nous croyons avoir éclairci le sens de la phrase. Voyez l'octave lxxi. a. p.
1 Castellaled et caslled, couronnées de châteaux : cette expression poétique employée par Dryden, Warton, etc., a pour équivalent en français l'adjectif châtelé, qui appartient, il est vrai, au langage du blason, mais qui est préférable à un mot forgé. a. p.
- llalf-seas-over : expression consacrée, qui signifie au loin. Lç>rd Byron a déjà célébré les bords du Rhin dans le troisième chant de Ckilde-llarold. a. p.
s Réminiscence de Cliilde-Harold.
4 Sainte Ursule et ses onze mille vierges existaient encore en 1810, et peuvent fort bien exister encore aujourd'hui
ture, et tout le bois de chauffage que leur laisse un bon gouvernement.
LXIV. — Ici Juan s'embarqua sur un navire qui vogua à pleines voiles vers l'île des hommes libres, secondé par le souffle favorable d'une brise impatiente. L'écume jaillissait au loin, la proue plongeait dans les flots, et les passagers, craignant la mer, devinrent un peu pâles; mais Juan, ayant acquis un pied marin par ses précédentes traversées, se tenait sur le tillac pour épier les vaisseaux ou pour être le premier à apercevoir les rochers d'Albion.
LXV. — Enfin ils s'élevèrent, comme une blanche muraille, le long des bords de la mer d'azur ; et don Juan éprouva — ce qu'éprouvent assez vivement même les jeunes étrangers au premier aspect da la ceinture de craie d'Albion, — une espèce d'orgueil de se voir bientôt parmi ces fiers boutiquiers qui portaient leurs marchandises et leurs lois d'un pôle à l'autre, et soumettaient à contribution les vagues elles-mêmes.
LXVI. — Je n'ai pas grand sujet d'aimer cette contrée qui contient ce qui aurait pu être la plus noble des nations ; mais, quoique je ne lui doive guère que ma naissance, je sens un mélange de regret et de respect pour sa gloire mourante et ses anciennes vertus en décadence. Une absence de sept ans (terme ordinaire de la transportation) détruit tous les anciens ressentiments d'un citoyen quand sa patrie s'en va au diable.
LXV1J. — Hélas! si elle savait seulement combien son grand nom est partout méprisé ! combien toute la terre désire le moment qui exposera son sein découvert au glaive vengeur! et comment tous les peuples la croient leur plus cruelle ennemie, — et plus encore que leur ennemie, — leur fausse amie, adorée naguère, promettait la liberté au genre humain, et qui voudrait
maintenant enchaîner les hommes et jusqu'à l'âme humaine...
LXVIII. — serait-elle si fière, ou se vanterait-elle d'être libre, elle, la première des esclaves? Les peuples sont emprisonnés, — mais le geôlier, qu'est-il? en estil moins une victime asservie aux verrous, aux barres de fer ? Ce misérable privilège de tourner la clef sur le captif, — est-ce la liberté ? Ils sont également privés de la jouissance de la terre et de l'air, celui qui veille sur la chaîne et ceux qui la portent â.
LXIX. — Don Juan vit les premières beautés d'Albion 2 : tes rochers, ton havre et tes hôtels, cher Douvres; ta douane, dont les attributions sont si délicates; tes garçons d'auberge, courant comme des fous à chaque coup de sonnette ; tes paquebots, dont les passagers deviennent tour à tour une proie pour les habitants rie la terre et pour ceux de l'onde; enfin, ce qui n'est pas peu de chose pour les voyageurs encore sans expérience, tes longs, tes si longs mémoires sans réductions.
LXX. — Juan, quoique insouciant, jeune , magnifique, riche en rubis, en diamants, en argent comptant, et en crédit, ne réduisant jamais ses mémoires, s'étonna toutefois, mais il paya : sonMaggiorduomo, Grec adroit et subtil, faisait l'addition imposante devant lui, et la lui lisait ; néanmoins, comme l'air anglais est libre, quoique rarement échauffé par le soleil, sans doute le droit de le respirer vaut de l'argent.