‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 80 sur 98 · CHANT TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TREIZIÈME

I. — J'ai maintenant l'intention d'être sérieux ; — il en est temps, puisque le rire aujourd'hui passe pour un crime trop grave ; oui, une plaisanterie de la vertu sur le vice est appelée un crime, et dénoncée comme dangereuse par les critiques ! D'ailleurs la tristesse est une source du sublime, quoique, si elle se prolonge, elle tende un peu à nous ennuyer. Airîsi donc, mes chants seront augustes et solennels comme un temple antique réduit à sa dernière colonne.

II. — Milady Adeline Amundeville (c'est un vieux nom normand facile à trouver dans les généalogies pour ceux qui parcourent encore le dernier terrain du gothique), milady Adeline Amundeville était de noble origine, riche par le testament de son père, et belle même là où abondent les belles, dans cette Grande- Bretagne, — que ses fidèles et zélés patriotes proclament, comme de raison, le sol le plus précieux en corps et en âmes.

III. — Je ne les contredirai point ; ce n'est pas mon affaire ; je les laisse à leur goût, qui est sans doute le meilleur. Un œil est un œil, noir ou bleu, peu importe : c'est donc une absurdité de disputer sur les couleurs ; — les plus tendres devraient être prises comme objet de comparaison. Le beau sexe doit être toujours beau ; aucun homme, jusqu'à trente ans, ne devrait s'apercevoir qu'il existe une femme non jolie.

IV. — Après cette époque de calme et d'ennui, cette transition à des jours plus paisibles, lorsque notre lune n'est plus dans son plein, nous pouvons critiquer ou louer ; l'indifférence commence à endormir nos passions, et nous suivons les voies de la sagesse. Quelque chose aussi dans notre tournure et notre visage nous avertit qu'il est temps de céder la place aux galants plus jeunes que nous.

V. — Il en est, je le sais, qui voudraient bien différer ce moment, semblables à tous les gens en place qui ne cèdent leur poste qu'à contre-cœur ; ils ne nourrissent qu'une chimère, car ils ont passé la ligne équinoxiale de la vie ; il leur reste , pour se consoler, leur bordeaux et leur madère pour arroser l'aride déclin de leurs jours, et puis les assemblées de comté et les séances du parlement, et la dette ; et que ne leur restet-il pas !

VI. — N'ont-ils pas la religion, la réforme , la paix, la guerre, les taxes, et ce qu'on appelle la nation ? l'espoir de devenir le pilote du vaisseau de l'État pendant l'orage? les spéculations de l'agriculture et de la bourse ? — enfin les plaisirs de la haine mutuelle pour se tenir chaudement, au lieu de l'amour, cette hallucination i véritable ? Or, la haine est, certes, de tous les plaisirs le plus durable. Les hommes aiment à la hâte, mais ils détestent à loisir.

VII. — Le bourru Johnson, le grand moraliste, déclarait très-franchement » qu'il aimait l'homme qui savait franchement haïr 2 » ; seule vérité qui ait été avouée depuis mille ans et plus. Peut-être ce malin vieillard ne le disait qu'en plaisantant : — pour moi, je ne suis qu'un simple spectateur, et je considère le palais ou la chaumière un peu avec les sentiments du Méphistophélès de Goethe.

VIII. — Mais je n'aime ni ne hais à l'excès, quoique ce ne fût pas ainsi jadis. Si je raille de temps en temps, c'est parce que je ne puis faire moins, et que parfois cela fait bien dans mes vers. Je serais trèsporté à redresser les torts, et je préférerais prévenir le crime plutôt que le punir, si Cervantes, dans sa trop véridique histoire de Don Quichotte, n'avait montré l'inutilité d'un semblable dessein.

IX. — De tous les romans c'est le plus triste, — et d'autant plus triste, qu'il nous fait sourire. Son héros est homme de bien, est ne cesse de chercher le bien \ — humilier les méchants et son seul objet, combattre les plus forts sa récompense : c'est sa vertu seule qui

* Illusion. a. p.

2 / love a good hâter. — J'aime un bon haïsseur. J'ai donné, dans le Perroquet de Walter Scott, l'analyse du caractère original du docteur Samuel Johnson. A. p.

le rend fou ! mais ses aventures sont pénibles à lire ; plus pénible encore est la grande morale qui résulte de cette véritable épopée * pour tous ceux qui ont réfléchi.

X. — Redresser les torts, p unir l'injustice, aider la femme timide, détruire le méchant, attaquer seul les forts réunis, délivrer du joug étranger les peuples qu'on opprime ; hélas ! faut-il que les plus nobles desseins, comme une vieille légende, ne soient plus qu'un sujet poétique pour les jeux de l'imagination ! une plaisanterie, une énigme, un rêve de gloire ! Et Socrate ne fut-il que le Don Quichotte de la sagesse ?

XI. — Le rire de Cervantes anéantit la chevalerie espagnole 2; une plaisanterie priva sa patrie de son bras droit ; — depuis lors l'Espagne a eu rarement des héros. Aux jours où les romans de chevalerie la char-

i Le titre d'épopée donné au Don Quichotte n'est point une nouveauté ; Fielding avait aussi réclamé ce titre pour son Tom Jones. Le roman est peut-être le vrai poëme épique des temps modernes, où le sublime est essentiellement lié au prosaïque, quelquefois même au grotesque.

2 « M. Spence, l'ingénieux auteur du dernier Tour en Espagne, semble penser que Cervantes aurait écrit son livre dans le but de ridiculiser la chevalerie errante, et que, malheureusement pour son pays, sa satire mithorsde mode non-seulement les absurdes écarts de l'esprit d'héroïsme, mais cet esprit sacré lui-même. La chevalerie errante, si jamais il y a eu rien de pareil, était, comme on n'en peut douter, tombée en désuétude longtemps avant le siècle où parut le Don Quichotte. Quant à l'esprit d'héroïsme, je ne crois pas que beaucoup de personnes sympathisent avec le critique qui croit possible qu'un individu, à plus forte raison une nation, ait pu puiser du mépris pour ce principe ou pour tout autre principe élevé de notre nature, dans les pages énergiques de Cervantes. Un des plus grands triomphes de l'auteur de Don Quichotte est l'art avec lequel il nous empêche toujours de confondre les absurdités du chevalier errant avec les inspirations généreuses du gentilhomme, qui nous font respecter Don Quichotte, même au milieu de sa folie. »

Lockhart Préface du Don Quichotte, 1823.

maient, l'univers ouvrait un passage à ses brillantes phalanges : tel est le mal produit par l'ouvrage de Cervantes que toute sa gloire comme composition littéraire a été payée bien cher par la ruine de sa patrie.

XII. — Me voilà « dans mes vieilles lunes * », les digressions, et j'oublie lady Adeline Amundeville, la belle la plus fatale que Juan eût jamais rencontrée, quoiqu'elle ne fût ni méchante ni désirant de lui nuire. Mais le destin et la passion tendirent le piège ( le destin est une bonne excuse pour nos propres volontés), ils y furent pris ; — et qui n'est pas pris à ce piége-là? Mais je ne suis pas Œdipe, et la vie est un sphinx.

XIII. — Je raconte l'histoire telle qu'on me l'a racontée, sans oser risquer aucune explication : Davus sum 2 et je continue mes vers sur ce couple.

La douce Adeline, au milieu du joyeux bourdonnement du monde, était la reine-abeille, un miroir de beauté, dont les charmes faisaient parler tous les hommes et rendaient toutes les femmes muettes. — Ce dernier effet est un miracle ; il passait pour tel, et depuis ce temps il est resté sans exemple.

XIV. — Chaste au point de désespérer la médisance, lady Adeline était l'épouse d'un homme qu'elle avait aimé de tout son cœur, — d'un homme connu dans les conseils de sa nation, froid, imperturbable, franc Anglais, quoique assez enclin à agir avec feu dans la circonstance, fier de lui-même et d'elle. Le monde n'avait pas le mot à dire contre eux ; ils semblaient l'un et l'autre parfaitement tranquilles, elle dans sa vertu, lui dans sa hauteur.

* « Your husband is in his old lunes argain. »

Merry Wives of Windsor.

« Davus sum, non OEdipus. Térence.

XV. — Le hasard fit que des relations diplomatiques, concernant des affaires d'État , rapprochèrent souvent don Juan et le lord anglais. Quoique réservé, difficile à séduire par des dehors heureux, — la jeunesse de Juan, sa patience et son talent firent impression sur cet esprit altier, et lui inspirèrent cette estime qui finit par rendre les hommes amis selon le langage de la politesse.

XVI. — Lord Henry avait autant de circonspection que pouvaient lui en donner son orgueil et sa réserve habituelle ; il ne se pressait pas de juger les hommes, mais une fois que son jugement était porté en bien ou en mal sur un ami ou sur un ennemi, il avait toute l'opiniâtreté de l'orgueil qui ne connaît point d'appel de ses décisions impérieuses, et qui aime ou hait, en dédaignant tout conseil, et n'écoutant que son bon plaisir.

XVII. — Ses amitiés par conséquent, et de même ses aversions, semblables aux lois des Perses et des Mèdes, ne révoquaient jamais ce qu'elles avaient prononcé : elles étaient souvent bien fondées, ce qui ne faisait que confirmer ses préventions. Ses sentiments n'étaient pas de ces étranges accès des affections communes, semblables à des fièvres tierces, et qui font quelquefois gémir de ce qui ne devrait exciter que le rire : — véritables accès , dis-je, et alternatives de chaud et de froid.

XVIII. — « Il n'appartient pas aux mortels de com- « mander au succès ; mais faites mieux, Sempronius, « ne le méritez pas * », — et, croyez-m'en, vous n'en

* Parodie de ces vers du Caton :

T'is not in mortals to command success;

But we'lldo more Sempronius. — We'll deserve it.

« Il n'est pas au pouvoir des mortels de commander au succès ; nous ferons davantage, Sempronius, nous le mériterons. »

aurez ni plus ni moins : soyez prudent, épiez l'occasion, et profitez-en toujours , quand elle s'offre à vous. Cédez doucement, quand la presse est trop grande ; et quant à votre conscience, contentez-vous de la fortifier ; — car, semblable à un cheval de course ou à un boxeur, elle fera, si elle est bien exercée, de grands efforts sans éprouver beaucoup de fatigue.

XIX. — Lord Henry aimait aussi à exercer une supériorité, comme l'aiment tous les hommes, grands et petits ; le moins élevé en rang trouve toujours un inférieur, ou du moins quelqu'un qu'il pense l'être, pour faire peser sur lui sa grandeur ; car il est peu de choses plus fatigantes que le lourd, fardeau d'un orgueil solitaire, que les mortels voudraient partager généreusement en le mettant sur le dos des autres, pendant qu'ils vont eux-mêmes à cheval.

XX. — Juan étant l'égal de milord par la naissance, le rang et la fortune, milord ne pouvait réclamer aucune distinction sur lui, mais il avait l'avantage des années, et celui de sa patrie, croyait-il; — car les fiers Bretons ont la liberté de la langue et de la plume, que ne peuvent obtenir les nations modernes ; or, le lord Henry était un orateur si zélé au parlement, que peu de pairs quittaient la chambre plus tard que lui.

XXI. — C'étaient là des avantages ; et puis il pensait, — c'était son faible, mais nullement un vice, — que peu de personnes, ou personne même n'avait saisi aussi habilement que lui tous les mystères de cour, ayant lui-même été ministre : il aimait à enseigner ce

Cette pensée rappelle le beau vers cité par Démosthène, dans son Plaidoyer pour la couronne, et qui appartenait à l'inscription gravée sur le monument des braves morts à Chéronée.

Il n'est donné qu'aux dieux de réussir toujours I

qu'il avait appris, et brillait surtout à chaque remueménage. Réunissant toutes les qualités qui honorent l'homme, on trouvait toujours en lui le bon citoyen, et quelquefois l'homme en place.

XXII. — Il aimait l'aimable Espagnol à cause de sa gravité; il l'honorait presque à cause de son air docile, parce que, quoique jeune, Juan acquiesçait à ses avis avec douceur, ou ne le contredisait qu'avec une fière humilité. Il connaissait le monde, et ne voyait pas un signe de dépravation dans ces fautes qui prouvent quelquefois la fertilité du sol, pourvu que les mauvaises herbes ne survivent pas à la première récolte, car alors elles sont très-difficiles à extirper.

XXIII. — Et puis il parlait avec lui de Madrid, de Constantinople et autres cités lointaines, où les gens font toujours ce qu'on leur dit, ou ce qu'ils ne devraient pas faire, avec des grâces étrangères. Ils parlaient aussi chevaux ; lord Henry était bon cavalier, comme la plupart des Anglais, et il aimait les courses. Juan, en véritable fils de l'Andalousie, montait un cheval comme les despotes montent un Russe.

XXIV. — Ce fut ainsi que leur liaison devint de plus en plus intime, et dans les raouts de la noblesse, dans les dîners diplomatiques, et autres lieux de réunion ; — car Juan était à sa place partout, comme un frère en grade dans la franc-maçonnerie. Henry ne doutait nullement de ses talents; ses manières prouvaient qu'il était fils de noble mère ; et tous les hommes aiment à déployer leur hospitalité envers celui dont l'éducation marche de pair avec sa condition.

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