‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 84 sur 98 · XXXVII. — J'ai une autre figure sous la main · texte numérisé non relu

XXXVII. — J'ai une autre figure sous la main

— que diriez-vous d'une bouteille de Champagne, réduite par le froid à une liqueur glacée, qui ne laisse dans son centre que quelques gouttes de cette rosée immortelle, le contenu d'un verre à peu près, mais audessus de tout prix, et plus énergique que le vin le plus généreux exprimé de la grappe la plus mûre dans sa forme la plus développée ?

XXXVIII. — C'est tout l'esprit du vin réduit à sa quintessence; ainsi l'aspect le plus froid peut concentrer, malgré l'apparence, un nectar caché. Il en est beaucoup ; mais je ne veux parler que de celle qui me servira de texte pour le poëme moral dont la Muse prépare le début longtemps différé à son grand regret :

— vos gens froids sont inappréciables, quand vous avez une fois brisé leur glace maudite.

XXXIX. — Mais, après tout, ils sont un véritable passage nord-ouest, pour aller à l'Inde opulente de l'âme * ; et, comme les bons navires envoyés pour ce message n'ont pas encore exactement déterminé le pôle (quoique les efforts de Parry soient d'un heureux augure), on risque de courir sur un écueil; car si le

prouve qu'ivresse est ici le mot propre, et non l'ivrognerie qui n'est pas l'ivresse, mais l'habitude d'une sale ivresse. a. p.

* Ce serait trahir l'intention du poète que de ne pas traduire ici littéralement sa métaphore qui fait allusion à l'expédition du capitaine Parry. a. p.

pôle n'est pas ouvert, mais fermé par la glace ( au û chance à courir encore), c'est un voyage ou un navire perdu.

XL. — De même les jeunes débutants peuvent tout aussi bien commencer par une croisière tranquille sur cet océan... la femme, tandis que ceux qui ne sont pas des novices devraient avoir assez de bon sens pour gagner le port avant que le temps ne les rappelât par le signal de son pavillon grisonnant 4, lorsqu'il faut conjurer le temps passé, ce terrible fuimus de toutes les choses humaines, — et que le fil délié de la vie tire à sa fin entre l'héritier avide — et les tortures de la goutte.

XLI. — Mais il faut que le ciel s'amuse ; ses distractions sont parfois un peu cruelles ; n'importe : ne cherchons pas à expliquer ce qui nous paraîtrait contraire à sa justice. Le monde après tout (ne serait-ce que pour se consoler) mérite bien qu'on proclame que tout est bien ; et cette diabolique doctrine des Perses sur les deux principes 2 ne nous laisse pas moins dans le

* Par les cheveux blancs. a. p.

2 La croyance de Zoroastre s'offre naturellement à la raison abandonnée à elle-même, pour expliquer le mélange du bien et du mal dans le monde visible. Cette croyance, dans ses diverses modifications, suppose la co-existence d'un principe bienfaisant et d'un principe malfaisant, qui se combattent sans que ni l'un ni l'autre puisse décidément l'emporter ; cette croyance, dis-je, par la terreur et l'effroi qu'elle imprime dans l'esprit humain, conduit les hommes à adorer l'auteur du mal, si terrible dans les effets dont la crédulité voit en lui la cause première, autant que son grand antagonisle, aimé et honoré comme le père de tout ce qui est bon et bienfaisant. Telle est même la servile timidité de la nature humaine que les adorateurs déserteront plutôt l'autel de l'auteur du bien que celui d'Arimanes ; se confiant avec indifférence en la miséricorde bien connue de l'un, tandis qu'ils frémiraient à la pensée d'irriter la vengeance jalouse du terrible père du mal. Walter Scott, Démonologie.

doute qu'aucune autre de celles qui ont jamais embarrassé la foi ou l'ont soumise à leur joug.

XLII. — L'hiver anglais, — finissant en juillet pour recommencer au mois d'août, — était fini. C'est le paradis des postillons : les roues fuient, les chemins sont couverts; on voit passer et repasser des voitures sur toutes les routes, à l'est, au sud, au nord, à l'ouest. Mais qui plaint ces pauvres chevaux de poste ? L'homme garde sa pitié pour lui ou pour son fils, bien entendu que ce fils au collège * n'aura pas fait plus de dettes que de progrès dans les sciences.

XLIII. — L'hiver de Londres finit en juillet, — quelquefois plus tard. Je ne me trompe guère en ceci. De quelque autre bévue qu'on puisse m'accuser, je puis du moins comparer ma muse à un cristal météorologique. Car le parlement est notre baromètre : que les radicaux attaquent ses autres actes, ses sessions forment notre seul almanach.

XLIV. — Quand son vif-argent descend à zéro, — holà ! voiture, chariot, malle, bagage, équipage ! les roues tournent et roulent depuis le palais de Garlton jusqu'à Soho ; et heureux ceux qui peuvent trouver des chevaux. Les chemins à barrières sont couverts de poussière; la chevalerie de ce siècle laisse reposer Rotten-Row2; et les marchands avec de longs mémoires et des figures plus longues encore soupirent,

* C'est-à-dire à l'université ; les universités renferment un certain nombre de collèges. a. p.

2 On appelle Rotlen-Row une allée de Hyde-Park, où se promènent les gens à équipage et les cavaliers. Rotten est une mauvaise orthographe du vieux mot rotan, qui signifiait voiture. Il y a une chanson populaire qui commence par

Rotten-Row, iny sunday ride, « Rotten-Row, ma promenade du dimanche.

— en voyant les postillons attacher les traits de leurs chevaux.

XLV. — Eux et leurs mémoires, Arcadiens les uns et les autres1, ils sont renvoyés aux calendes grecques d'une autre session. Hélas ! privés d'argent comptant, quelle espérance leur reste-t-il ? L'espérance tout entière, ou un billet généreux octroyé comme un don, à une longue échéance, — qu'ils échangent contre un autre à échéance plus courte, — moyennant un escompte plus ou moins avantageux ; et ils ont aussi le dédommagement de grossir un autre mémoire.

XL VI. — Mais ce sont là des bagatelles. Milord est parti, sommeillant à côté de milady, dans son carrosse. « Fouette, postillon ! » Des relais, voilà tout ce qui se dit, voilà tout ce qui se répète, et les chevaux sont aussi vite changés que les cœurs après le mariage. L'officieux aubergiste est payé, les postillons n'ont aucun motif de se plaindre de leur étrenne ; mais, avant que les roues mouillées puissent rouler encore en sifflant, le garçon d'écurie demande un pourboire, petit gage de souvenir.

XLVII. — On le lui accorde; et le valet, ce gentilhomme 2 des lords et des gentilshommes, monte sur le siège de derrière avec la femme de compagnie de milady, malicieuse commère, mais d'une modestie que le poète ne saurait peindre ; — cosi viaggino i ricchi 3 ! — Pardonnez quelques mots étrangers qui échappent

i « Arcades ambo. »

2 Gentilhomme est ici employé comme titre de charge : le sort des mots comme celui des choses a des contradictions singulières; l'étymologie de gentilhomme est gentis homo, l'homme de lanation: il est devenu l'expression d'homme du prince avec un sens de domesticité dans certains cas : nous avons les gentilshommes de la thambre, les gentilshommes de M. le prince, etc. a. p.

* Ainsi voyagent les riches. A. p.

à ma plume par moment, pour prouver que j'ai voyagé-, et à quoi servent les voyages, si ce n'est à nous apprendre à citer et à critiquer ?

XL VIII. — L'hiver de Londres et l'été de la campagne étaient à peu près finis : c'est peut-êlre dommage, quand la nature porte la parure qui lui va si bien, de perdre les meilleurs mois dans une sombre cité, et d'attendre que le rossignol ne chante plus, pour écouter des débats qui ne sont pas plus instructifs qu'ils ne sont spirituels, tant que les patriotes oublient leur véritable patrie 4 ; mais il n'y a pas de gibier (si ce n'est la grouse 2) jusqu'en septembre.

XLIX. — Ma tirade est terminée -, le beau monde était parti ; les quatre mille personnes pour qui la terre fut faite 3 s'étaient absentées pour jouir de ce qu'on appelle la solitude, — c'est-à-dire avec trente valets pour cortège, et autant d'hôtes au moins, devant chacun desquels un couvert est mis chaque jour. Que personne n'accuse l'hospitalité de la vieille Angleterre, elle gagne en qualité ce qu'elle semble perdre en quantité.

L. — Lord Henri et lady Adeline partirent, comme le reste de leurs égaux 4 de la pairie, pour un château magnifique, — gothique Babel, vieux de mille ans. Nul ne pouvait se vanter d'une plus ancienne généalogie que la leur, qui depuis des siècles comptait des héros et d'illustres beautés. Des chênes aussi vieux

i Çountry signifie à la fois en anglais, patrie, contrée, campagne, province, etc. De là le calembourg intraduisible. a. p.

2 La grouse est une espèce de gelinotte ou plutôt de tétras trèscommune dans les comtés du nord et en Ecosse. a. p.

5 L'aristocratie anglaise. A. p.

iCompeers, collègues : ce mot anglais ne saurait être rendu par notre mot familier compère, il n'est jamais employé que dons un sens noble. Milton, Philips, Dryden ; etc. a. p.

que leur origine étaient chacun la date et le monument d'un de leurs ancêtres.

LI. — Un paragraphe fut consacré dans chaque journal à parler de leur départ ; telle est la gloire moderne l ; il est fâcheux qu'elle n'offre rien de plus solide qu'un avertissement de gazette ou à peu près : hélas ! avant que l'encre soit sèche le nom est oublié. Le Morning- Post fut le premier à proclamer cette grande nouvelle :

— « Aujourd'hui est parti pour sa maison de campagne lord H. Amundeville avec lady A.

LU. — « On dit que ce magnifique seigneur se propose de recevoir cet automne une partie 2 nombreuse et choisie de ses nobles amis, parmi lesquels (nous le tenons d'une source recommandable) sera le duc de D... qui y passe la saison de la chasse, avec plusieurs autres personnages de rang et fashionables ; de ce nombre est un illustre étranger, l'envoyé de la mission secrète russe. »

LUI. — Ainsi nous voyons — (qui doute de ce que dit le Morning-Post, dont les articles sont comme les trente-neuf articles* ?)nous voyons notre joyeux Russe- Espagnol briller du reflet des rayons de son hôte, avec ceux qui, comme dit Pope, osent dîner grandement 4. Il est singulier, — mais vrai pourtant — que, lors de

i Les journaux anglais annoncent assez exactement le départ ou l'arrivée des personnes de distinction : l'article de ces nouvelles importantes est intitulé Fashionable mouvements : le Morning- Post n'est pas plus exact là-dessus que le Morning-Chronicle et les autres gazettes. a. p.

2 A party, mot consacré pour dire une société déplaisir. a. p»

s L'église anglicane a aussi ses articles de foi : ces articles, au nombre de trente-neuf, furent adoptés sous Elisabeth en 1562, et confirmés par le parlement en 1571. a. p.

* Voulant dire sans doute dîner chez les grands, comme l'explique l'octave suivante. a. p.

la dernière guerre, les gazettes aient été plus remplies de ces dîners que de la liste des blessés ou des morts; LIV. — comme par exemple :

— « Jeudi il y eut un grand dîner, auquel assistèrent les lords A. B. G. », comtes, ducs, annoncés avec leurs noms et leurs titres aussi pompeusement que le héros de la victoire ; puis au dessous et dans la même colonne,

— Date de Falmouth :

— « Nous avons eu dernièrement ici le régiment tout à bas i, si cher à la gloire, et dont nous regrettons les pertes dans la dernière action ; les places vacantes sont remplies. — Voyez la gazette... »

LV. — Le noble couple partit pour Norman-Abbey2, vieux, très-vieux monastère jadis, et aujourd'hui château plus vieux encore, d'un style d'architecture gothique riche et rare, tel que, de l'aveu des artistes, il est peu de monuments du même genre qui puissent lui être comparés 3 : il est situé peut-être un peu bas,

xSlapdash, interjection, exprimant un coup violent. a. p.

2 Le poëte va décrire son propre château de Newstead *. a. p.

3 La façade de l'abbaye de Newstead est d'un aspect noble et majestueux ; l'édifice a la forme de l'extrémité occidentale d'une cathédrale, qui est ornée de riches sculptures et de pinacles hardis.

« Quel délicieux, spectacle offraient l'onde transparente et ces restes religieux qu'aucune architecture n'égale peut-être dans tout le royaume, excepté celle de la cathédrale dYork, relevés par tout ce que la campagne offre de beautés, beautés variées par les accidents du terrain.

Thoknton, Notttnghamshire.

* Byron était trop bon de sa nature pour ce qu'il voulait être. Il ne pouvait faire égoutter de ses veines tout le sang des vieux cavaliers; dl ne pouvait cacher entièrement sous le bonnet rouge la cour mne ielord. De là cette mélancolie, ce reproche intérieur qui traversait continuellement son esprit ardent en ses mauvais vouloirs; delà ces sombres déchirements de l'âme qu'il dut éprouver en écrivant dans sa Tillegiatura italienne, cette glorieuse description de la demeure de ses ancêtres désormais perdue pour lui. Lockhart, 1824.

parce que les moines préféraient avoir une colline derrière eux, pour mettre leur dévotion à l'abri du vent.

LVI. — Cet édifice était dans le sein d'un heureux vallon couronné par des coteaux boisés, où le chêne druidique s'élevait, semblable à'Caractacus au moment de rallier ses soldats, avec ses larges rameaux étendus comme pour braver la foudre. De son épais feuillage, on voyait au point du jour s'élancer les habitants de la forêt ; — le cerf armé de ses bois sortait du taillis à la tête de son troupeau, pour se désaltérer dans une onde qui gazouillait comme un oiseau l.

LVII. — Devant le château s'étendait un lac limpide, vaste nappe d'eau transparente, sinon profonde, entretenue par une petite rivière, qui traçait son cours ralenti à travers l'onde plus calme ; l'oiseau sauvage faisait son nid dans la bruyère et les joncs, et couvait sur ce lit liquide ; les arbres s'inclinaient sur les bords et tenaient leurs têtes verdoyantes fixées sur le cristal transparent.

LVIII. — L'eau de la rivière s'échappait ensuite de ce lac en une cascade étincelante d'écume, calmant peu à peu ses échos les plus bruyants, comme un enfant que sa nourrice apaise ; — quand ses chutes devenaient moins rapides, elle glissait en ruisseau limpide et poursuivait son cours, tantôt brillant à la lumière, tantôt cachant ses détours à travers les bois, tantôt clair, tantôt azuré, suivant les couleurs que lui envoyaient les cieux.

LIX. — Une magnifique ruine d'un temple gothique (consacré jadis au culte de Rome) s'élevait un peu à

* Le superbe parc de Newstead, autrefois peuplé de deux mille sept cents têtes de daims, et orné d'un nombre infini de grands ehênea, est maintenant divisé et subdivisé en fermes.

Thornton, Nottinghamshire.

l'écart ; c'était une grande voûte qui avait couvert les ailes de la nef. Ces ailes avaient disparu, — véritable perte pour l'art ; — mais cette voûte jetait encore une ombre superbe sur le sol, et inspirait une émotion irrésistible au cœur le plus dur, qui ne pouvait s'empêcher de regretter les ravages du temps ou des tempêtes, à l'aspect de cette ruine vénérable.

LX. — Près du faîte, dans une niche, douze saints avaient autrefois été sanctifiés en pierre ; mais ils étaient tombés, non pas quand tombèrent les moines, mais dans la guerre qui précipita Charles de son trône, alors que chaque maison devint une forteresse, comme nous l'apprennent les annales de maintes familles éteintes, — ces braves Cavaliers l qui combattirent en vain pour ceux qui ne savaient ni abdiquer ni régner.

LXI. — Dans une autre niche plus élevée, on voyait seule, mais couronnée, la Vierge mère de l'enfant- Dieu, avec son fils dans ses bras divins 2. — Elle avait été épargnée, je ne sais par quel hasard, quand tout avait été détruit, et elle semblait sanctifier le sol audessous d'elle. Ceci peut bien être superstition, faiblesse, ou folie; mais les moindres débris d'un temple, n'importe de quel culte, réveillent toujours quelques idées religieuses.

LXII. — Triste par le vide de son centre, une vaste fenêtre est encore là comme béante, privée de ses vitraux de mille couleurs, à travers lesquels étaient admis jadis les rayons adoucis du soleil, semblables à la clarté que voilent les ailes d'un séraphin. Tantôt

Les Cavaliers, les royalistes du temps de Charles 1er. A. P. 2 Sur la croisée gothique de la salle, on voit encore les armes du prieuré de Newstead, à savoir : Angleterre avec chef d'azur, et au milieu, la Vierge Marie avec enfant Jésus or. »

Thornton, Nottinghamshire.

bruyant, tantôt plus faible, le souffle de la bise siffle à travers les sculptures, et souvent le hibou répète son chant lugubre là où les anciens choristes sont aujourd'hui réduits au silence avec leurs alléluias, étouffés comme le feu sous la cendre.

LXIII. — Mais, au clair de la lune, et quand le vent souffle d'un certain point du ciel, s'élève un étrange son qui n'a rien de terrestre ; — c'est une musique mourante qui se prolonge sous la voûte immense, expire et renaît encore. C'est, disent les uns, l'écho lointain de la cascade apporté par le vent de la nuit et rendu harmonieux par l'antique enceinte du chœur.

LX1V. — D'autres prétendent que c'est quelque artifice de construction, ou peut-être un effet accidentel des ruines, qui a doué ce vieil édifice d'une voix musicale (moins étendue sans doute que celle de la statue de Memnon, à qui, pendant une heure fixée, le soleil d'Egypte prêtait les sons d'un instrument). Cette harmonie triste mais douce retentit parmi les arbres et dans la tour; j'en ignore la cause, je ne puis l'expliquer; — tel est le fait : — je l'ai entendue et peut-être trop entendue autrefois *.

LXV. — Au milieu de la cour, une source s'échappait d'une fontaine gothique 2 et d'une forme symétrique, mais ornée de sculptures bizarres, — d'étranges figures semblables à des masques, ici un monstre, et là un saint. L'eau sortait de bouches de granit faisant la grimace, et pétillait dans des bassins où son petit tor-

i « Près de l'appartement qu'on appelle encore la chambre du roi Edouard III, parce que ce prince y coucha, on voit la galerie sonore, ainsi nommée à cause de l'écho extraordinaire qui s'y trouve. » Beautés de l'Angleterre, article Neivstead.

2 Des fenêtres de la galerie on a vue sur la cour des cloîtres, dont le centre est occupé par un bassin qui sert de vivier, etc.

'oîO ŒUVRES DE LORD BYRON

rent s'épuisait en milles bulles, comme la vaine gloire de l'homme et ses soucis plus vains encore...

LXVI. — Le château lui-même était vaste et vénérable lf avec plus de traces de sa destination monastique qu'on n'en a conservé ailleurs : les e'oîtres existaient encore, les cellules aussi et le réfectoire, je crois ; une charmante petite chapelle encore entière décorait l'édifice; le reste avait été détruit, changé ou transposé, et rappelait plus le baron que le moine.

LXVII. — De hautes salles, de longues galeries, des chambres spacieuses, jointes ensemble par une union nullement légitime des arts 2, pouvaient choquer un connaisseur, mais formaient un tout qui, malgré l'irrégularité de ses parties, produisait' sur l'esprit une noble impression, sur ceux du moins qui voient avec les yeux du cœur. Nous admirons un géant pour sa taille, et nous ne cherchons pas d'abord s'il est selon la nature.

LXVIII. — Des barons bardés de fer, convertis dans la génération suivante en comtes parés de soie et chevaliers de la jarretière, ornaient les murs dans leurs cadres assez bien conservés; des ladys Maries avec leur fraîcheur et leurs longs cheveux de jeunes filles étaient restées aussi à leur poste, avec des comtesses d'un âge plus mûr éclatantes de perles, et

1 « Les cloîtres, sur une moi»s grande échelle , ressemblent exactement à ceux de l'abbaye de Wesminster, et possèdent, s'il est possible, un aspect plus vénérable encore. C'étaient les cloîtres de l'ancienne abbaye, et un grand nombre de ses anciens habitants dorment maintenant sous les dalles. La vieille chapelle est encore entière; sa nef est un beau modèle des arches élancées du style gothique. Ilid.

* Join'd

By no quite laivful marriage of the arts. A. p.

quelques-unes de ces beautés de sir Peter Lely *, dont la draperie nous invite à les admirer librement.

LXIX. — Là encore étaient des juges dans leur très-redoutable hermine et avec des figures qui ne devaient guère faire croire à l'accusé que leurs seigneuries condescendraient à n'écouter que la justice. Au même rang on remarquait des évêques qui n'avaient pas laissé un seul sermon ; des procureurs-généraux d'un aspect peu rassurant, et qui (si je ne me trompe) paraissaient plus partisans de la chambre étoilée 2 que de Yhabeas corpus.

LXX. — Il y avait maints généraux, dont quelquesuns armés de pied en cap rappelaient ce siècle de fer où le plomb n'était pas encore le plus meurtrier des métaux 3. D'autres avaient la tête couverte de la perruque du temps de Marlborough, douze fois plus épaisse que celles de notre âge dégénéré ; venaient ensuite des gentillâtres avec leurs cannes blanches et leurs clefs en or ; des Nemrods 4, dont la toile contenait à peine le coursier ; et plus loin on remarquait un patriote fier et austère qui n'avait pu obtenir la place qu'il désirait.

LXXI. — Mais çà et là, pour consoler la vue fatiguée de ces gloires héréditaires, étaient placés un Carlo Dolce ou un Titien, ou un groupe plus sauvage

* Peintre dont les beautés ornent encore le château de Windsor. Voyez le Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Ecosse, tome i. a. p.

2 Star chamber, tribunal d'équité dont les attributions étaient très-étendues et très-arbitraires ; il fut aboli sous Charles Ier. Les arrêts de la chambre étoilée sont mis en opposition à la loi libérale de Yhabeas corpus. a. p.

3 II y a dans le texte un calembour intraduisible, ère the lead had taken the lead; lead plomb et to take the lead; se mettre à la tête. A. p.

* Des chasseurs. A. p.

du sauvage Salvator * ; ici dansaient les enfants de l'Albane, et la mer brillait des clartés océaniques de Vernet ; ailleurs les histoires des martyrs vous frappaient de respect comme si l'Espagnolet avait trempé son pinceau dans le sang de tous les saints.

LXXII. — Un paysage de Claude Lorrain s'étendait dans un délicieux horizon. Le Rembrandt avait rendu ses teintes sombres rivales de la lumière : et les teintes plus noires du sombre Garavage retraçaient le corps maigre et cuivré d'un stoïque anachorète. — Mais voilà Teniers qui vous invite à de plus riants tableaux ; son verre me rend presque altéré comme un Danois ou un Hollandais 2 : — qu'on me serve un flacon de vin du Rhin !

LXXIII. — 0 lecteur ! si tu sais lire, — et si tu sais surtout qu'il ne suffit pas de savoir épeler et même lire pour constituer un lecteur, — il y a des vertus dont j'ai besoin comme toi. Il s'agit d'abord de commencer par le commencement (quelque difficile que soit cette clause); secondement il faut continuer ; troisièmement, ne pas commencer par la fin, — ou du moins il faut, dans ce cas, finir par le commencement.

LXXIV. — Mais, lecteur, tu viens d'avoir bien de la patience, pendant que moi, sans remords de rime ou de crainte, j'ai décrit un vieil édifice avec tant de détail que Phébus pourait me prendre pour un huissierpriseur. Les poètes, il est vrai, le furent de tout temps comme moi ; c'est ce qui est prouvé par « le catalogue des vaisseaux » d'Homère ; mais un simple moderne doit être modéré, — je t'épargne la description du mobilier et de la vaisselle.

* Salvator Rosa.

2 Si je ne me trompe, votre Danois fait partie du Catalogue des nations exquises pour boire, comme dit Iago.

LXXV. — L'automne vint, et avec cette saison arrivèrent les hôtes attendus pour jouir de ses plaisirs. Le blé est coupé, — la campagne pleine de gibier. Le chien d'arrêt bat les terres, suivi du chasseur en veste brune : — le chasseur a un œil de lynx, sa gibecière s'emplit, et ses exploits sont miraculeux. Ah ! perdrix, couleur de noisette, et vous brillants faisants! — mais arrêtez-vous, braconniers, ce n'est pas ici un amusement de paysans.

LXXVI. — Quoique privée de vignes et de ces festons de pampre qui, dans les pays plus favorisés du dieu de la lumière et des vers, entourent la rouge grappe et décorent les sentiers, — un automne anglais a pourtant un choix des meilleurs vins achetés, tels que le léger bordeaux et l'énergique madère. Si la Grande-Bretagne se plaint de son climat, nous lui dirons qu'une cave est la meilleure des vignes.

LXXVII. — Ensuite si elle n'a pas ce déclin serein des jours de l'automne du Midi, dont la douceur ferait croire qu'à l'été va succéder un second printemps plutôt qu'un sombre hiver1, — la Grande-Bretagne possède une mine de jouissances in térieures, — le feu de houille 2, le plus précoce de l'année ; et en dehors.

A Hère scatter'd oft, the arliest of the year,

By hands unseen, are showers of violets found; The redbreast loves to build and warble hère, And little footsteps lightly print the ground.

« Là souvent des mains invisibles sèment une plaie de violettes les plus précoces de l'année; là le rouge-gorge aime à bâtir son nid et à gazouiller, et ses petites pattes laissent une légère empreinte sur la terre. »

Cette stance, omise par Gray, me semble aussi belle qu'aucune autre de son élégie. Je m'étonne qu'il ait eu le courage de l'omettre. Byron, Journal, février 1821.

zSea-coal. Les Anglais appellent le charbon de terre sea coal, charbon de mer, parce que c'est surtout par eau que Londres re-

elle peut bien se compléter aussi en fait de maturité, puisque ce qu'on perd en vert on le regagne en jaune *.

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