LXXVI. — Eurêka ! je l'ai trouvé ! non pas que je
i Love in idleness : cette fleur est une espèce de violette. Shakspeare donne à son nom une origine toute poétique, et compose une fiction à la louange d'Elisabeth : c'est Oberon qui, dans le Songe d'une Nuit d'été, raconte que le trait de Cupidon, dirigé contre le sein d'Elisabeth, alla tomber sur une petite fleur blanche de l'occident, qui depuis ce temps est devenue tachée de pourpre par la blessure de l'Amour. — A little western flower before milk white now purple with love's wound. a. p.
veuille dire que l'amour est la même chose que l'oisiveté ; mais je prétends que dans l'amour l'oisiveté entre comme un accessoire nécessaire, comme j'ai des raisons pour le dire ; le travail est un mauvais entremetteur ; vos hommes d'affaires ne sont pas très-forts pour exprimer la passion, depuis que le vaisseau marchand l'Argo porta Médée comme son subrécargue,
LXXVII. — Beatus Me qui procul negotiis 4, dit Horace : ce grand petit poëte a tort ; son autre maxime, noscitur a sociis 2, est plus d'accord avec ses vers. Et celle-ci serait encore parfois trop cruelle, à moins qu'on ne fréquentât trop longtemps la bonne société ; mais malgré lui, je soutiens que, quel que soit leur rang, trois fois heureux sont ceux qui ont une occupation.
LXXVIII. — Adam quitta son paradis pour se faire laboureur, Eve fit la couturière avec des feuilles de figuier ; — art le plus ancien qu'ait reconnu l'Église, au nombre des fruits de l'arbre de toutes connaissances : et depuis ce temps il n'est pas difficile de démontrer que la plupart des maux dont s'afflige l'homme, et la femme encore plus, proviennent de ce qu'on néglige d'employer quelques heures pour rendre les autres plus agréables.
LXXIX. — Aussi voilà pourquoi la haute société n'est qu'un vide effrayant, une torture de plaisirs
1 Beatus ille qui, procul negotiis, Utprisca gensmortalium, Paterna rura bobus exercet suis, etc.
Hor., Epod., od. ir.
Heureux celui qui, loin des affaires, comme la race antique deJ mortels, cultive avec ses bœufs l'héritage de ses pères, etc.
2 « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. » A. p.
contre laquelle il nous faut inventer quelque contrariété pénible. Que les poètes chantent ce qu'ils voudront du contentement y ce mot peut se traduire par satiété ; et de là naissent les malheurs du sentiment, les diables bleus *, les bas bleus, et des romans mis en pratique et exécutés comme des contredanses.
LXXX. — Je déclare, sous serment 2, que je n'ai jamais lu de romans comme ceux que j'ai vus, et il en est que je pourrais publier sans que personne voulût en croire la vérité ; mais je n'y ai jamais songé : toute vérité n'est pas bonne à dire, surtout celles qui auraient l'air de mensonges : je ne traite donc que de généralités.
LXXXI. — « Une huître peut être malheureuse en amour 3. » Et pourquoi? parce qu'elle rêve oisive, dans son écaille, et qu'elle pousse un soupir sous l'eau 4, comme celui d'un moine dans sa cellule. — Et à propos de moines, leur piété a trouvé difficile de vivre avec la paresse : ces végétaux du culte romain sont très-portés à faire graine.
LXXXII. — 0 Wilberforce ! homme de renommée noire, dont on ne saurait trop célébrer le mérite, — tu as renversé un immense colosse, ô toi, le Washington moral de l'Afrique ; mais il te reste encore une autre petite chose à faire, dans un jour d'été, pour rétablir les droits de l'autre moitié de la terre : tu as affranchi les noirs, — maintenant enferme les blancs.
LXXX1II. — Enferme cet Alexandre fanfaron, chauve
» Blue-devils, les vapeurs; blue stockings , les femmes pédantes, etc, a. p.
* Vpon an affidavii, jurer sur un affidavit ; serment écrit entre les mains d'une personne désignée par le tribunal. a. p.
» Voyez le Critique, de Shéridan.
* Subteraqueous, sous-aqueux. a. p.
comme une poule d'eau * ; embarque pour le Sénégal les trois saints alliés ; apprends-leur que la sauce pour l'oie et la sauce pour l'oison ne sont qu'une même sauce 2, et tu leur demanderas ensuite comment ils se trouvent en captivité : enferme chaque salamandre héroïque mangeant le feu gratis (la solde est si médiocre !) ; enferme, — non, n'enferme pas le roi, mais ferme seulement le pavillon, ou il nous coûtera un million encore 3.
LXXXIV. — Enferme tout le monde en masse, et fais sortir les locataires deBedlam; tu seras peut-être surpris de voir que tous suivront exactement les mêmes routes aujourd'hui avec les gens soi-disant sages : c'est ce que je prouverais clairement s'il restait un grain de bon sens parmi les hommes ; mais, jusqu'à ce que le point d'appui soit trouvé, — hélas ! comme Archimède, je laisse la terre comme elle est 4.
LXXXV. — Il manquait quelque chose à notre aimable Adeline, son cœur était vacant, quoique bien digne d'être occupé ; sa conduite avait été très-régulière, elle n'avait rien rencontré qui réclamât son penchant à l'expansion. Un esprit chancelant tombe plus aisément, sans doute, qu'un autre moins fragile qui est assuré
i Chauve comme une poule d'eau *, Le cotée, en anglais coot, espèce d'oiseau des marais. D'après Cotgrave et Salerne, Cotée est synonyme de poule d'eau : fulica choropus.
2 Sauce for goose is sauce for gander :
C'est le 4070e proverbe de la collection de Fuller. a. p.
3 Le pavillon de Brighton, ce pavillon chinois, où Georges IV a souvent résidé avec lady Coningham. a. p.
* Donnez-moi un levier, et j'ébranlerai le monde, disait Archimède dans son enthousiasme pour la théorie des leviers et la mécanique. a. p.
* L'empereur Alexandre était chauve.
sur sa base; mais, quand celui-ci s'ébranle et se mine, son craquement intérieur est comme le travail d'un tremblement de terre.
LXXXVI. — Elle aimait ou croyait aimer son mari ; mais cet amour lui coûtait un effort : c'est une pénible tâche, un vrai rocher de Sisyphe, dès que nous faisons marcher nos sentiments contre la pente du terrain. Adeline n'avait aucune plainte, aucun reproche à faire ; il n'existait pour elle aucune brouille matrimoniale. L'union de ce couple était un modèle de calme, de dignité — conjugale, mais froide.
LXXXVII. — Il n'y avait entre eux qu'une légère différence d'âges, mais une grande différence de caractères ; cependant point de choc ; ils ressemblaient à deux astres unis dans leurs sphères, ou au Rhône rafraîchi par les eaux du Léman, dans lequel — le fleuve et le lac paraissent à la fois mêlés et séparés ; le Rhône précipitant son cours azuré à travers le Léman limpide qu'on dirait chercher à endormir le jeune fleuve, comme un nourrisson *.
LXXXVIII. — Or, quand Adeline avait une fois pris intérêt à quelque chose (quoiqu'elle pût se flatter que ses intentions étaient pures, les intentions bien prononcées sont dangereuses), ses impressions étaient bien plus fortes qu'elle ne pensait, — elles allaient grossissant goutte à goutte dans son esprit ; d'autant plus qu'elle ne se laissait pas trop facilement impressionner.
LXXXIX. — Mais quand elle s'y était livrée, elle avait ce rusé démon d'une nature double, et aussi appelé d'un double nom, à savoir, fermeté chez les héros,
* C'est la môme idée qu'on retrouve dans le troisième chant do Childe-Harold. a. p.
les rois et les navigateurs, c'est-à-dire quand ils réussissent , mais blâmé et traité &' obstination chez l'homme et la femme quand ils échouent ou que leur étoile pâlit : — il est fort embarrassant pour le casuiste en morale de fixer les vraies limites de cette qualité dangereuse.
XG. — Si Bonaparte avait vaincu à Waterloo, elle eût été en lui de la fermeté; comme les choses ont tourné, elle devint de l'obstination. Faut-il donc que l'événement en décide? Je laisse à vos gens sagaces le soin de tirer la ligne de démarcation entre le vrai et le faux, si la chose est possible à l'homme ; je n'ai affaire qu'avec lady Adeline qui était aussi une héroïne dans son genre.
XCI. — Elle ne connaissait pas elle-même son cœur ; — comment le connaîtrais-je, moi? Je ne crois pas qu'elle fût alors amoureuse de Juan, — ou elle aurait eu la force de fuir cette sensation exaltée, nouvelle pour elle ; elle éprouvait tout simplement pour mi une sympathie ordinaire (je ne dirai pas si elle était vraie ou fausse), parce qu'il était, croyait-elle, en danger, — et qu'il était l'ami de son mari, le sien, jeune et étranger.
XCII. — Elle était ou pensait être son amie, — et cela sans la farce de l'amitié, ou sans le roman du platonique, par lequel sont si souvent égarées les dames qui n'ont étudié l'amitié qu'en France ou qu'en Allemagne, où les gens s'embrassent purement. Adeline n'allait pas jusque-là; mais elle était capable, autant qu'une femme peut l'être, de cette amitié qui peut régner entre hommes.
XGIII. — Sans doute que la secrète influence du sexe dans une telle amitié, comme dans les nœuds du sang, rendra les rapports et plus doux et plus tendres.
Si elle est exempte de la passion, qui détruit toute espèce d'amitié, si elle apprécie vos vrais sentiments, il n'est pas sur la terre d'ami comme une femme, pourvu que vous n'ayez pas été amants, et que vous ne cherchiez pas à le devenir.
XCIV. — L'amour porte dans son sein le germe du changement ; et comment en serait-il autrement ? Tout ce qui est violent trouve bientôt un terme *, c'est ce que prouvent toutes les analogies de la nature ; et comment tout ce qu'il y a de plus violent serait-il durable? Voudriez-vous avoir d'éternels tonnerres dans les cieux ? il me semble que le nom seul d'amour vous en dit assez. Gomment voudriez-vous que la tendre passion fût jamais tenace?
XGV. — Hélas! j'en appelle à l'expérience de chacun — (et je ne fais que citer ici ce que j'ai entendu dire à tout le monde), il est rare que les amants n'aient pas à regretter la passion qui fit un niais de Salomon. J'ai vu aussi des femmes (pour ne pas oublier l'état conjugal, le meilleur ou le pire de tous les états), j'ai vu aussi quelques femmes qui, miracles des épouses, ont fait cependant le malheur de deux ou trois existences au moins.
XGVI. — J'ai vu aussi quelques amis femelles (chose singulière mais véritable, — et que je suis prêt à prouver au besoin), j'en ai vu qui, fidèles dans toutes les situations de la vie, chez l'étranger comme sur le sol natal, plus fidèles, dis-je, que l'amour le fut jamais, ne m'ont jamais abandonné quand l'oppression me fou-
i Thèse violent delights hâve violent ends, and in their triumph die.
Ces violentes jouissances ont une fin violente, et meurent dans leur triomphe.
(Romeo et Juliette.)
lait aux pieds, — et qui, bravant les traits de la médisance, ont combattu et combattent pour moi, en mon absence, malgré le bruit étourdissant de ce serpent à sonnettes, la société *.
XCVII. — Don Juan et la chaste Adeline devinrentils amis dans un autre sens? c'est ce qui sera discuté ailleurs. Pour le présent je suis charmé d'avoir un prétexte pour les laisser en suspens, afin de tenir aussi le lecteur sévère en haleine; — c'est le plus sûr moyen pour les dames et les auteurs d'amorcer les lecteurs et les amants.
XGVII1. — Se promenèrent-ils à cheval ou à pied; étudièrent-ils l'espagnol pour lire don Quichotte dans l'original, plaisir le plus charmant du monde; leurs entretiens furent-ils légers ou sérieux ? Tels sont les sujets que je dois exiler dans le chant suivant, où peut-être j'en dirai quelque chose, et où je déploierai peut-être encore beaucoup de talent dans mon genre.
XGIX. — Mais d'abord je supplie tout le monde de ne pas vouloir anticiper sur ce qui doit suivre. On ne commettrait que des méprises sur Adeline et sur Juan, sur ce dernier surtout. Je prendrai un ton plus sérieux que je n'ai fait jusqu'à présent dans cette satire épique ; il n'est pas clair qu' Adeline et Juan vont succomber; et s'ils succombent, ce sera leur perte.
G. — Mais de- grandes choses naissent des petites : — croiriez-vous que dans notre jeunesse, une passion aussi dangereuse que celle qui amène l'homme et la femme sur les bords du précipice, peut naître d'une occasion trop frivole pour faire prévoir qu'il en résulterait le lien le plus sentimental? — Vous ne devineriez
* On retrouve les mêmes idées dans une pièce de vers adressée à lady Jersey a. P.
jamais, je vous parie des millions, des milliards, — qu'une pareille passion naquit d'une innocente partie au billard.
CI. — C'est étrange, mais c'est vrai; car la vérité est toujours étrange, plus étrange que la fiction : si on pouvait dire combien les romans gagneraient à rechange, comme le monde paraîtrait autre qu'il ne paraît ! Le nouveau monde ne serait rien auprès de l'ancien, si quelque Christophe Colomb des mers morales montrait aux hommes les antipodes de leurs âmes.
Cil. — Que de vastes antres et de déserts improductifs l seraient découverts dans l'âme humaine! Combien de montagnes de glace 2 dans les cœurs des grands, avec l'amour-propre au centre comme leur pôle ! On verrait neuf anthropophages sur dix, parmi ceux qui tiennent les royaumes en tutelle. Ah! si les choses étaient seulement appelées par leurs noms, César lui-même aurait honte de la gloire !
* Othello, Act. I, scène m.
2 Icebergs ; c'est le nom de ces montagnes de glace que les navigateurs rencontrent dans les mers du Nord. Ces icebergs sont des espèces d'avalanches qui tombent d'un rivage escarpé. Voyez les Voyages du capitaine Ross et du capitaine Parry. a. p.