‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 92 sur 98 · XV. — Calme, aimable, gai sans être bruyant ; in · texte numérisé non relu

XV. — Calme, aimable, gai sans être bruyant ; in

sinuant sans insinuation * ; observateur des faiblesses du monde, mais ne les trahissant jamais par ses discours ; fier avec les personnes fières, mais fier avec courtoisie, de manière à leur faire sentir qu'il connaissait son rang et le leur ; — ne disputant jamais la priorité, Juan ne souffrait ni ne réclamait la supériorité.

XVI. — C'est-à-dire avec les hommes ; — avec les femmes, il était ce qu'elles voulaient qu'il fût ou devînt, et leur imagination suffit bien pour cela : pourvu que l'esquisse soit passable, elles achèvent la figure, — et verbum sat. — Si leur caprice s'empare une fois d'un sujet triste ou joyeux, elles peuvent faire des transfigurations plus brillantes que celle de Raphaël 2.

XVII. — Adeline, juge peu profond des caractères, était assez portée à prêter aux autres un coloris de sa façon. C'est ainsi que la bonté commet d'aimables erreurs, et la sagesse aussi, comme l'expérience l'atteste. L'expérience est le grand philosophe, mais le plus triste de tous quand sa science est approfondie. Les sages persécutés prouvent leur folie aux écoles, en oubliant qu'ils parlent à des fous.

XVIII. — Ne l'éprouvas-tu pas, illustre Locke ? et toi, Bacon, plus grand et plus illustre? et toi, divin Socrate ? et toi, plus divin encore 3, dont le sort est

* C'est-à-dire sans y penser, sans user de moyens insinuatifs.

2 Le tableau de la Transfiguration passe pour le chef-d'œuvre de Raphaël.

5 Comme il est nécessaire aujourd'hui d'éviter toute ambiguïté, je déclare que j'entends parler ici du Christ. Si jamais Dieu fut homme, ou si jamais homme fut Dieu, Christ fut l'un et l'autre. Je n'ai jamais accusé sa croyance, mais l'usage ou l'abus qu'on en a fait. M. Canning cita un jour le christianisme pour sanctionner la traite des nègres, et M. Wilberforce eut peu de chose à répliquer. Et Christ fut-il donc crucifié pour que les noirs fussent

d'être mal compris par l'homme qui fait servir ta pure doctrine à la sanction de tout mal ? Toi, qui rachetas les mondes pour être immolé par des fanatiques, — quelle fut, hélas ! ta récompense ? — Nous pourrions remplir des volumes avec de semblables exemples; mais nous en appelons à la conscience de tous les peuples.

XIX. — Je me place sous un plus humble promontoire, au milieu des vicissitudes variées de la vie. Peu jaloux de ce qui est appelé du nom ironique de gloire, je laisse errer mes yeux au hasard, et je médite sur ce qui convient et sur ce qui ne convient pas à mon histoire ; ne me fatiguant jamais par aucun effort pour rimer, je vais toujours en avant, et j'écris comme je parlerais avec un ami en me promenant.

XX. — Je sais qu'il ne faut pas grand talent pour multiplier ces vers sans ordre ; mais j'y trouve une espèce de conversation facile qui me fait passer une heure de temps en temps. Je suis du moins sûr qu'il n'y a aucune servilité de ma part dans ces sons irréguliers. — Je devise sur ce qui me frappe, vieux ou nouveau, et conduit par l'impulsion de l'improvisateur.

« Omnia vult belle Matho dicere; — die aliquandô » Et bene, die neutrum, aliquandô malè *. »

XXI. — Le premier point est au dessus de la puissance des mortels ; le second peut se faire tristement

fouettés ? Il eût alors mieux fait de naître mulâtre, pour donner aux hommes des deux couleurs une chance égale de liberté ou du moins de salut.

« Oui, si la mort de Socrate fut d'un sage, la mort de Jésus- Christ est d'un Dieu! » j.-j. rousseau.

* a Mathon veut toujours tout dire élégamment ; — dis plutôt quelquefois bien, quelquefois ni élégamment ni bien, quelquefois mal. »

ou gaiement ; il est encore plus difficile de s'en tenir au troisième : nous voyons, nous entendons, nous pratiquons chaque jour le quatrième; le tout ensemble est ce que je voudrais vous offrir dans cette macédoine.

XXII. — Espérance modeste! mais la modestie est mon fort — et l'orgueil mon faible : — continuons à aller tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Je voulais d'abord que ce poëme fût très-court ; maintenant je ne puis dire où il s'arrêtera. Sans doute, si j'avais voulu faire ma cour aux critiques, ou saluer le soleil couchant * de la tyrannie, ma concision serait plus remarquable ; — mais je suis né pour l'opposition.

XXIII. — Il faut ajouter que la mienne est toujours du côté du faible. Aussi je crois bien que, si ceux qui triomphent aujourd'hui étaient renversés, et si « les chiens avaient eu leur tour2 », je pourrais bien railler un peu les superbes déchus, mais je serais bientôt pour eux ; on me verrait un ultra-royaliste de loyauté, parce que je hais même la royauté démocratique.

XXIV. — Je crois que j'aurais fait un honnête mari, si je n'avais jamais fait l'épreuve de ce doux état; je crois que j'aurais prononcé des vœux monastiques, sans ma propre superstition particulière : je ne me serais jamais cassé la tête à rimer, ni celle de Priscien 3, et

i Setting sun : setting est en italique dans le texte; le verbe to set a plus de cent significations différentes en anglais : le poëte a pu avoir une double intention. a. p.

2 The cat will mew, the dog will hâve his day. Hamlet.

s Casser la tête de Priscien, est une expression proverbiale, pour dire qu'on parle ou écrit contre la grammaire; c'est dans le même sens que Molière dit :

. . . . Oa sue à souffrir ses discours : Elle met Vaugelas en pièces tous les jours.

Femmes savantes.

je n'aurais pas porté le manteau de fou * des poètes, si quelqu'un ne m'avait pas recommandé d'y renoncer 2. XXV. — Mais « laissez aller » ; — je chante les chevaliers et les dames tels que le temps me les montre. C'est un sujet où l'essor du poëte semble d'abord ne pas exiger une aile vigoureuse3 ni le secours de Longin ou du philosophe de Stagyre : la difficulté (en ne perdant pas de vue les proportions voulues) la difficulté consiste à donner des couleurs naturelles à des mœurs artificielles et à rendre général ce qui n'est que spécial.

Priscien de Césarée fut un célèbre grammairien du quatrième siècle, dont la grammaire servit de base à l'enseignement du latin, jusqu'à la renaissance des lettres. Priscien disait quelquefois qu'il souffrait autant d'entendre parler incorrectement que si on lui cassait la tête. A. p.

i The motley mantle, le manteau bigarré ; le costume des fous domestiques, semblable à celui d'Arlequin : l'épithète de motley< est souvent appliquée au fou lui-même :

The motley fool, etc. Shakspeare.

O that I were a fool!

I am ambitions for a motley coat as you likeit.

« Que ne suis-je un fou! je suis ambitieux, d'avoir un habit de diverses couleurs. » a. p.

2 Le lecteur sait dans quel style les critiques d'Edimbourg raillèrent les premières productions de Byron, et l'effet que cette critique produisit sur lui à cette époque; combien aussi il fut sensible au traitement beaucoup plus favorable qu'il reçut de la Monthly Review : mais cette dernière publication ne fut pas la seule qui encouragea le jeune lord poëte. Nous voulons parler d'un article sur les Heures de loisir, par J. H. Markland, esq., le savant éditeur des Chester Mysteries : cet article se termine ainsi : « Nous espérons sincèrement que la souffrance et l'abattement d'esprit qui dominent évidemment dans la plus grande parties de ces poésies sont entièrement dissipées, et nous ne doutons pas que Georges Gordon lord Byron n'occupe une niche remarquable dans la prochaine édition de royal and noble Author'S de Walpole. » Voyez le Gentleman' s Magazine, vol. lkxvi.

3 Une aile garnie de plumes par Longin et Aristole. a. p.

XXVI. — Il y a cette différence, qu'au temps jadis les hommes faisaient les usages, et qu'aujourd'hui les usages font les hommes, — qui sont parqués comme un troupeau, et tondus aussi dans leur bercail, ou du moins neuf et demi sur dix. Or cela doit, à tout événement, refroidir vos auteurs, condamnés à peindre des temps mieux peints déjà qu'ils ne pourraient le faire, où à se contenter du présent avec son costume de lieux communs.

XXVII. — Nous ferons de notre mieux pour en tirer le meilleur parti possible. — Marche, marche, ma Muse ! si tu ne peux voler, voltige du moins ; quand tu ne pourras être sublime, sois caustique, ou empesée comme les discours de nos ministres : nous trouverons sûrement quelque chose qui sera digne de nos recherches ; Christophe Colomb trouva un nouveau monde dans un cutter, ou un brigantin, ou une flûte des moins considérables, alors que l'Amérique était encore dans sa minorité1.

XXVIII. — Lorsqu'Adeline, appréciant un peu mieux le mérite et la situation de Juan, éprouva enfin un vif intérêt pour lui, peut-être un peu parce que c'était pour elle une sensation nouvelle, ou peut-être parce qu'il avait un air d'innocence, cruelle tentation pour l'innocence elle-même ! comme les femmes n'aiment pas les demi-

i Trois petits vaisseaux étaient apparemment tout ce que Colomb avait demandé. Deux d'entre les trois n'étaient que de légères barques, appelées caravelles, et qui n'étaient pas supérieures aux barques des fleuves et des côtes, dans les temps plus rapprochés de nous. Que des expéditions si longues et si périlleuses aient été entreprises avec des vaisseaux sans ponts, et qu'ils aient pu résister aux violentes tempêtes dont ils étaient fréquemment assaillis, c'est ce qui restera parmi les circonstances étranges de ces voyages audacieux.

mesures, après tout, elle commença à réfléchir au moyen de sauver son âme.

XXIX. — Elle faisait beaucoup de cas des bons conseils, comme tous ceux qui en donnent et qui en reçoivent gratis, service dont le prix courant est toujours un remercîment bien léger, quelle que soit la qualité de l'article. Elle réfléchit donc sur ce sujet deux ou trois fois, et décida moralement que l'état le plus favorable à la morale et aux mœurs est l'état du mariage : aussi conseilla-t-elle sérieusement à don Juan de se marier.

XXX. — Juan répondit, avec toute la déférence convenable, qu'il avait une prédilection pour le nœud conjugal : mais que, pour le moment, eu égard à ses affaires, il pourrait y avoir quelques difficultés ; sans compter qu'il fallait consulter à la fois et son goût et celui de la personne à laquelle il pourrait s'adresser; qu'il se marierait bien volontiers avec telle ou telle dame, si elles n'étaient pas toutes mariées déjà.

XXXI. — Après le soin de se marier elle-même, ses filles, ses frères, ses sœurs, ses parents et ses parentes, qu'on aime à arranger comme des livres sur le même rayon, il n'est rien qu'une femme (semblable à un agioteur pendant la hausse des fonds) préfère au plaisir de faire des mariages en général. Ce n'est pas un péché, certes, mais un préservatif contre le péché, et voilà sans doute le pourquoi et le comment de cette manie.

XXXII. — Mais (excepté naturellement les objections d'une demoiselle non mariée, et celles d'une dame qui ne le sera jamais, ou qui l'est déjà) jamais il n'exista de chaste dame qui n'ait eu dans sa tête quelque drame avec les unités conjugales observées aussi strictement à la table et au lit que celles d'Aristote, quoique cette

conception classique devienne quelquefois mélodrame ou pantomime.

XXXIII. — Les femmes ont toujours quelque fils unique, quelque riche rentier, quelque ami d'une ancienne famille, quelque joyeux sir John, ou quelque grave sir Georges, avec lequel peut-être finirait une race entière au détriment de la postérité, si un mariage ne venait au secours de l'avenir et des mœurs ; — et puis elles ont à portée une abondance de fiancées charmantes.

XXXIV. — Dans le nombre elles auront soin de choisir une héritière pour celui-ci, une beauté pour celui-là ; pour l'un une musicienne qui n'a aucun défaut, pour l'autre une femme qui promet d'être bien docile ; pour un cinquième, une dame que personne ne saurait rejeter, et dont les qualités seules vaudraient une dot. Elles en vantent une à cause de ses excellentes relations de famille; une autre parce qu'on n'y peut faire d'objection.

XXXV. — Quand Rapp l'harmoniste mit l'embargo sur le mariage ? dans son harmonieux établissement — (qui, chose étrange, est encore assez florissant, parce qu'on n'y souffre pas plus de bouches qu'on n'en peut nourrir, et qu'on y évite toutes ces tristes dépenses qui nuisent à la chose que la nature encourage le plus naturellement), — pourquoi Rapp appela-t-il harmonie

* Cette singulière colonie allemande en Amérique n'exclut pas entièrement le mariage comme les trembleurs (shakers) ; mais elle y met telles restrictions qui empêchent de passer un quantième de naissances pour un certain nombre d'années. Ces naissances, comme l'observe M. Hulme, arrivent généralement le même mois. Les harmonistes, ainsi appelés du nom de leur établissement, sont représentés par les différentes personnes qui ont écrit sur l'Amérique, comme une secte florissante, calme et pieuse.

un état sans mariage ? Or, je tiens ici mon prédicateur et lui pose une question difficile.

XXXVI. — Voulait-il se moquer de l'harmonie ou du mariage en les séparant avec tant de bizarrerie ? mais que le révérend Rapp ait appris cela en Allemagne ou ailleurs, on dit que sa secte est riche et sainte, pieuse et pure, bien plus qu'aucune des nôtres qui produisent plus librement. Mon objection s'adresse à son titre et non à son rituel, quoique je m'étonne de voir qu'on ait pu s'y faire.

XXXVII. — Mais Rapp est l'opposé des zélées matrones qui, malgré Malthus, favorisent la génération,

— se montrant professeurs de cet art créateur, et patronnes de tout ce qu'il y a de modeste dans la propagation de l'espèce. L'espèce, après tout, se reproduit si vite que la moitié de ses produits tend à l'émigration ; triste résultat des passions et des pommes de terre1,

— deux mauvaises herbes qui embarrassent nos Catons économistes.

XXXVIII. — Adeline avait-elle lu Malthus? je ne saurais le dire. Je le désirerais ; son livre est le onzième commandement qui dit : — « Tu ne te marieras pas »,

— si ce n'est bien. Voilà ce que Malthus (si je le comprends) voulait dire. Ce n'est pas mon dessein de m'étendre sur ses vues, ni de répéter ce qu'a tracé une main si «éminente2. » Mais, certes, c'est favoriser la

i Les pommes de terre sont la nourriture principale des Irlandais; et la population de l'Irlande, pauvre et malheureuse, pourrait être citée à l'appui des qualités prolifiques du solarium tuberosum.

* Le libraire Jacob Tonson, selon M. Pope, était accoutumé à appeler ses auteurs plumes habiles, personnes d'honneur, et surtout mains éminentes. Voyez la correspondance de Pope. « Peutêtre serais-je beaucoup plus charmé si l'on me disait que vous m'avez appelé votre petit ami, que si vous me complimentez du

vie ascétique, ou faire un calcul arithmétique du mariage.

XXXIX. — Mais Adeline, qui probablement présumait que Juan avait une fortune suffisante, en cas que la séparation de biens devînt nécessaire, — car, après tout, il y a quelque probabilité que les jeunes mariés, après quelque temps de noviciat, rétrograderont un peu dans la danse du mariage — (qui pourrait faire la réputation d'un peintre, comme la Danse de la Mort1 fit celle de Holbein2, — il est vrai que c'est la même chose) ;

XL. — Mais Adeline détermina dans sa tête le mariage de Juan, et c'en est assez pour une femme. — Mais avec qui? Il y avait la sage miss Reading, miss Raw, miss Flaw, miss Flowman, miss Knowman, et les deux belles héritières Giltbedding. Adeline exaltait beaucoup le mérite de Juan ; et tous ces partis ne pouvaient être sujets à aucune objection ; — une fois bien monté, le mariage de Juan irait comme une montre.

XLI. — Il y avait miss Millpond, douce comme la mer, un beau jour d'été ; cette merveille souvent citée, fille unique, paraissait une véritable crème de mansuétude, à la surface du moins ; — car plus profondément restait un lait aqueux avec une légère teinte d'azur3. Mais peu importait cela; l'amour est libertin; — le mariage doit être paisible, et, comme il est naturellement

titre de grand génie ou de main êminente, comme fait Jacob avec tous ses auteurs. » Pope à Steele.

* Voyez d'israeli, Curiosités de littérature.

2 Peintre allemand, qui devint le peintre d'Henri VIII. Sa Danse de la Mort, sujet bizarre, a été souvent gravée en Angleterre. Cette Danse de la Mort, qu'on trouve sur les murs d'un cimetière de Bâle lui a été faussement attribuée. A. p.

* Allusion à l'éternel blue -stocking. A. P.

atteint de consomption, la diète laiteuse lui est ordonnée.

XLII. — Après miss Millpond venait miss Audacia Shœstring, brillante demoiselle-, dune grande fortune, dont le cœur était fixé sur une étoile ou sur un cordon bleu; mais, soit que les ducs anglais deviennent rares, soit qu'elle n'eût pas mis la main sur la véritable corde de l'instrument par lequel de semblables sirènes peuvent séduire nos grands, elle a fini par s'unir à un cadet étranger, un Russe ou un Turc : — l'un vaut l'autre.

XLIII. — Il y avait encore, — mais pourquoi aller plus loin, à moins que les dames ne s'en aillent tout de bon ?

Il y avait en effet une certaine beauté, une beauté de fée, de la meilleure classe, et meilleure que sa classe, — Aurora Raby, jeune astre qui commençait à briller, mais image trop pure pour se réfléchir dans le miroir de la vie ; charmante créature à peine formée, bouton de rose dont les plus douces feuilles n'étaient pas encore épanouies.

XLIV. — Elle était riche, noble, mais orpheline, enfant unique, laissée à la garde de bons et généreux tuteurs. Tout son aspect respirait pourtant un air de solitude : le sang n'est pas de l'eau, dit le proverbe * ; et où trouverons-nous des sentiments de jeunesse comme ceux que la mort a éteints, lorsque nous restons seuls, hélas ! et condamnés à reconnaître, dans des palais étrangers, qu'une maison maternelle nous manque, et que nos liens les plus doux sont dans la tombe ?

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