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Les Turcs frappent des mains pour appeler leurs esclaves

2 C'est la coutume dans le Levant de jeter des fleurs sur le corps de ceux: qui viennent d'expirer, et de placer un bouquet dans la main des jeunes femmes.

le sourire semble ne les avoir quittées que pour un moment. Hélas ! le linceul funèbre, les boucles tombantes de ses beaux cheveux qui s'échappaient jadis des guirlandes qui les couronnaient, pour flotter au grc des zéphyrs, la pâleur de ses joues, tout annonce que la tombe la réclame. Elle n'est plus ; que fait Conrad auprès d'elle?

XXI. — Conrad n'a plus rien à demander. Le premier regard qu'il a jeté sur ce front inanimé lui a tout appris. Elle est morte ; qu'importe comment ! c'est assez. L'amour de sa jeunesse , l'espoir d'un avenir plus heureux, la source de ses désirs les plus doux et de sa plus tendre sollicitude ; le seul être vivant qu'il n'a pu haïr, tout lui est ravi ! Conrad mérite son sort, mais il n'en sent pas moins l'amertume. L'homme vertueux se tourne, dans ses disgrâces, vers ces régions d'où le crime est à jamais repoussé ; l'orgueilleux et le méchant, qui ont fondé tout leur bonheur sur les objets d'ici-bas, et ne voient aucune douleur au delà de la tombe, perdent tout en perdant ce qui les attache à la terre ; c'est peu de chose peut-être ; mais qui peut se voir arracher avec résignation ce qui faisait son unique bonheur ?

Que de fronts stoïques et sévères servent de masque à des cœurs qui ont épuisé toutes les infortunes ! Que de tristes pensées sont dissimulées mais non perdues dans le sourire de ceux à qui un air chagrin conviendrait davantage l

XXII. — Ceux qui sentent le plus vivement, expriment mal le désordre d'un cœur souffrant qui cherche dans toutes ses pensées un refuge qu'il ne trouve dans aucune. Il n'est point de mots qui suffisent pour peindre l'état secret de l'âme. Les véritables douleurs demeurent silencieuses ; celles de Conrad ont comblé la

mesure. Immobile de stupeur, il est devenu si faible que ses yeux attendris se remplissent de larmes comme ceux d'une femme : aveu d'un malheur irréparable l Personne ne vit les pleurs qui inondaient ses joues ; devant des témoins peut-être ils n'auraient pas coulé. Mais bientôt sa main les essuie, et il s'éloigne, le cœur brisé et inconsolable... Le soleil paraît; le jour est sombre pour Conrad. La nuit vient ;ses ténèbres ne le quitteront plus. Il n'est point d'obscurité comme celle que répandent sur les yeux les nuages de l'âme. Aucun aveuglement n'est comparable à celui du malheureux qui ne peut et n'ose voir, et qui, fuyant vers les ombres les plus épaisses, refuse le secours d'un guide.

XXIII. — Le cœur de Conrad , formé pour la douceur, avait été violemment entraîné aux actes criminels. Trahi de trop bonne heure et abusé trop longtemps, ses sentiments les plus purs avaient eu le sort de l'eau qui se durcit comme la grotte dans laquelle elle tombe goutte à goutte, moins claire peut-être après avoir traversé le filtre de la terre, glacée et pétrifiée. Mais enfin bientôt la foudre vient briser le rocher miné déjà parle souffle des tempêtes ; le cœur de Conrad a été frappé d'un choc semblable.

Une fleur croissait à l'abri de ce roc escarpé, dont l'ombre l'avait protégée jusqu'à ce jour ; le même tonnerre a anéanti le roc et le lis. Cette belle plante n'a pas laissé une feuille pour dire ses malheurs ; toutes ont été flétries et consumées ; et les débris de son froid protecteur sont répandus çà et là sur une plage aride.

XXIV. — L'aurore avait paru; il est peu des compagnons de Conrad qui osent interrompre sa solitude- Anselme se décide enfin à pénétrer dans sa tour ; il n'y était plus, il n'était pas sur le rivage. On s'alarme , on.

parcourt toute l'île avant la nuit; le matin suivant amène de nouvelles recherches, son nom fatigue les échos. C'est en vain qu'on visite les montagnes , les grottes, les cavernes, les vallées. On trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque. L'espérance renaît, on suit ses traces sur la mer ; tout est inutile ; les jours succèdent aux jours ; Conrad ne revient pas ; il ne reviendra plus. Aucune nouvelle , aucun indice qui instruise de son sort, qui prouve qu'il existe encore, ou que le tombeau a mis fin k son désespoir !

Ses compagnons le pleurèrent longtemps, eux seuls pouvaient le pleurer. Un monument fut élevé à son amie. Quant à lui, aucune pierre funéraire n'attesta sa mort ou la suite d'une vie qu'on ignorait.

Il laissa au temps à venir le nom d'un corsaire chargé de mille crimes, à qui il restait une vertu.

APPENDICE

Je vais tenter do prouver que le point d'honneur dont Conrad donne un exemple n'a pas été poussé au delà des bornes de la probabilité; je veux citer à l'appui l'anecdote d'un flibustier, confrère de mon pirate.

Nos lecteurs connaissent tous ces expéditions dirigées contre les corsaires de Barrataria ; mais peu d'entre eux sont instruits de la situation, de l'histoire, ou de la nature de cet établissement. Voici pour eux le récit des principaux faits, que nous devons à un ami qui a été sur les lieux. Ce récit ne peut manquer d'intéresser.

Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de Mexique, qui traverse une contrée riche, mais plate, jusqu'à un mille du fleuve Mississipi, quinze milles en dessous de la Nouvelle-Orléans. Cette baie a des branches innombrables, où l'on peut se dérober aux plus exactes recherches : elle communique, au sud, avec trois lacs, et ces trois lacs avec un autre du même nom, qui, contigu à lamer, forme avec elle une île. Cette île fut fortifiée en 1811,. dans les points de Test et de l'ouest, par une bande de pirates que commandait un certain Lafitte.

La plupart de ces pirates provenaient de cette partie de la population de la Louisiane, qui avait fui de Saint- Domingue lors des troubles qui y survinrent, et qui trouva un asile dans l'île de Cuba. Ce fut dans la dernière guerre entre la France et l'Espagne qu'ils furent forcés de s'en exiler, dans le terme de quelques jours; sans autre cérémonie, ils entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans

la Louisiane, accompagnés de tous les nègres. Le gouverneur leur notifia l'article de la Conslitution qui défend l'importation des esclaves, mais en les assurant en même temps qu'il ferait tout pour leur obtenir du congrès le privilège d'en conserver la propriété.

L'ile deOarrataria est située à 29 degrés de latitude et à i>2 de longitude. Elle est aussi remarquable par le bon air qu'on y respire que par les excellents poissons qui abondent clans ses parages. Le chef de cette horde, comme Charles de Moore, avait quelques vertus mêlées parmi ses vices. Dans l'année 1814, sa troupe, par son audace et ses attentats, avait fixé l'attention du gouvernement de la Louisiane, qui, pour ruiner l'établissement, résolut de commencer par frapper le chef; il offrit donc cinq cents dollars de récompense pour la tête de Laffitte. qui était bien connu des habitants de la Nouvelle-Orléans, ayant exercé jadis avec réputation dans cette ville l'art de l'escrime qu'il avait appris dans les troupes de Bonaparte, ayant servi comme capitaine.

Lafiite, pour répondre au gouverneur, offrit quinze mille dollars pour la tète de celui-ci. Le gouverneur lit marcher sur l'île de Lafiite une compagnie de soldats avec l'ordre de tout brûler, de tout saccager et d'amener à la Nouvelle- Orléans tous les bandits; cette compagnie, sous le commandement d'un homme qui avait été l'ami de l'audacieux capitaine, s'approcha sans résistance jusqu'aux premières fortifications de l'ile, lorsque tout à coup on entendit le coup d'un sifflet assez semblable à celui dont se servent les contre-maîtres, Les soldats furent tous entourés par des hommes armés qui s'élancèrent des secrètes avenues de la baie; ce fut ici que ce moderne Charles de Moore se distingua par unnoble trait, car non seulement il épargna la vie de celui qui était venu attaquer la sienne et détruire tout ce qu'il avait de plus cher, mais encore il lui offrit une somme considérable qui eût procuré à ce brave homme une existence aisée pour le reste de ses jours. Ces dons furent refusés par celui-ci avec indignation, mais il lui fut permis de retourner à la ville. Cet événement et quelques autres prouvèrent que la bande de pirates ne pouvait être détruite par terre. Nos forces navales ayant toujours été peu nombreuses dans ces contrées, il fallait attendre

qu'elles reçussent des renforts pour les faire agir contre les brigands. Aussitôt qu'une augmentation de troupes le permit, l'attaque eut lieu, et la ruine totale des pirates en fut le résultat. Aujourd'hui que ce point presque inabordable des États-Unis, qui est la clef de la Nouvelle-Orléans, est délivré de cet ennemi, espérons que le gouvernement y tiendra une force militaire respectable.

Extrait d'une gazette américaine.

On trouve dans la continuation du Dictionnaire biographique de G ranger un singulier passage au sujet de l'archevêque Blackbourne. Comme il a quelques rapports avec la profession du héros de mon poëme, je ne puis résister à la tentation d'en donner ici l'extrait.

« Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le caractère du docteur Blackbourne. Les événements de sa vie ne sont qu'imparfaitement connus, et le bruit a couru qu'il avait été boucanier. On ajoute qu'en arrivant en Angleterre, un de ses confrères dans ce premier métier ayant demandé ce qu'était devenu son vieux camarade Blackbourne, fut fort surpris d'apprendre qu'il était archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé sous-doyen d'Exeter en 1694 ; qu'après avoir résigné ce titre, et l'avoir obtenu de nouveau en 1704, il devint doyen l'année suivante, et, en 1714, archi-doyen de Gornwal : ce fut le 24 février 1716 qu'il fut consacré évoque d'Exeter, et transféré en 1724 à York, en récompense, selon la chronique scandaleuse de la cour, de sa complaisance à unir Georges Ier à la duchesse de Munster. Ceci paraît cependant une pure calomnie. Gomme prélat il se conduisit avec une grande prudence, et fut aussi respectable comme administrateur des revenus de son siège. Le bruit circulait tout bas qu'il n'avait point renoncé aux vices de sa jeunesse, et que son goût pour le beau sexe formait un item dans la liste de ses faiblesses; mais loin d'avoir été convaincu par soixante et dix témoins, il n'a pas été accusé directement par un seul; en un mot, je considère tous ces soupçons comme ceux de la malignité. Gomment un boucanier aurait-il eu la science qu'on ne pouvait refuser à Blackbourne, qui avait une connaissance si parfaite des classiques et surtout des tragiques grecs, qu'il les lisait

comme il eût lu Shakspeare? Ne lui avait-il pas fallu du temps, du loisir et de bons maîtres pour parvenir à cette érudition? Il avait été au collège du Christ, à Oxford, c'est un fait positif. On le citait comme un homme très plaisant, ce qui ne fut pas en sa faveur ; car il donna lieu à dire qu'il gagnait plus de cœurs que d'àmes.»

« La seule voix qui pouvait calmer les passions du sauvage Alphonse III, c'était celle d'une épouse aimable et vertueuse, seul objet de son amour: c'était la voix dedona Isabella, fille du "duc de Savoie, et petite-fille de Philippe II, roi d'Espagne. Ses derniers accents firent sur sa mémoire une impression profonde ; son cœur altier fondit en larmes, et, après ce dernier embrassement, Alphonse se retira dans son appartement pour pleurer sa perte irréparable et méditer sur les vanités de la vie humaine.»

(Œuvres mêlées de Gibbon)*

N DU COltS MUE.

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