‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 11 sur 67 · LARA · texte numérisé non relu

LARA

CHANT PREMIER

I. — Les serfs sont heureux dans le vaste domaine de Lara 2, et la Servitude ne pense plus à sa chaîne féodale. Ce seigneur est revenu lorsqu'on n'espérait

» Lara, commencé vers la fin de mai 1814, fut publié sans nom d'auteur le mois d'août suivant. Ce poëme fut considéré généralement comme une suite du Corsaire.

Lord Byron, en publiant le Corsaire, en janvier 1814, annonçait la résolution de se retirer, pour quelque temps du moins, de la carrière poétique; toutes les lettres de février et de mars suivants annoncent la même résolution. Dans la matinée du neuf avril il écrivait — « plus de vers pour moi — ou plutôt plus de vers à attendre de moi. J'ai pris congé de la scène, et je n'y reparaîtrai plus. » Le soir même, une Gazette extraordinaire annonça l'abdication de Fontainebleau, et le lendemain matin le poëte viola son vœu en composant une ode à Napoléon, que l'on trouvera dans les Miscellanées. Il publia cette ode immédiatement, quoique sous un pseudonyme. Il n'en persista pas moins dans sa première intention, et, découragé par les calomnies de ses ennemis, il prit la singulière détermination de racheter tout ce qui restait en magasin de ses ouvrages et de les livrer au feu. Mais ce sont là des résolution^ de poêle, et Byron tourna bientôt à un meilleur vent.

- U est peut-être bon do faire observer au lecteur que le nom de Lara étant espagnol, et aucune circonstance ne déterminant à ri 7.

plus le revoir, mais sans l'avoir oublié. Il est revenu après un long exil volontaire. La gaieté anime tous les visages dans son château, où règne la plus grande activité ; les coupes sont sur la table ; les bannières flottent sur les créneaux ; la flamme hospitalière du foyer longtemps éteint va se jouer en brillants reflets sur les vitraux peints de mille couleurs ; ce foyer rassemble un cercle bruyant qui donne un libre cours à sa joie et à sa loquacité.

II. — Le seigneur de Lara est donc de retour ! Pourquoi Lara a-t-il traversé les flots bondissants des mers ? Son père en mourant l'avait laissé maître de lui-même dans un âge trop tendre pour qu'il sentît une telle perte : héritage de malheur, dangereux empire de soi-même, dont l'homme abuse pour détruire la paix du cœur ! N'ayant personne pour le diriger, et sans amis pour le détourner des mille sentiers dont la pente nous entraîne au crime, c'était dans la fougue de la jeunesse, lorsqu'il aurait eu le plus besoin d'obéir, que Lara avait commandé aux autres.

A quoi bon le suivre pas à pas dans les détours de la carrière qu'il parcourut ? elle sembla courte à son impatience inquiète ; pourtant elle fut assez longue pour le perdre à demi.

III. — Lara a quitté, jeune encore, le séjour de ses ancêtres, et, depuis le moment de ses adieux, on a toujours ignoré de quel côté il a porté ses pas. Son souvenir est presque éteint : t Le père est mort, et le

quel pays ni à quelle époque la scène et le héros du poëme appartiennent, le mot a serf » aurait été employé mal à propos pour désigner les habitants du domaine de Lara, puisqu'il n'y a jamais eu en Espagne d'esclaves du sol.

Mais lord Byron indique ailleurs que Lara était un chef de la

fils est absent : » c'est tout ce que disent les vassaux ; c'est tout ce qu'ils savent. Lara ne paraît plus et n'envoie personne ; le grand nombre cesse de penser à lui ; quelques-uns se plaisent encore a former des conjectures. Son château n'entend plus prononcer son nom ; son portrait se noircit dans son cadre enfumé, un autre seigneur console celle qui devait être son épouse; les jeunes gens commencent à l'oublier, et les vieillards ne sont plus. Mais vit-il encore ? s'écrie son héritier impatient, qui soupire après un deuil qu'il ne doit pas porter. Cent écussons rouilles ornent l'antique demeure des Lara : un seul manque parmi tous les autres, qu'on ajouterait volontiers à ce gothique trophée.

IV. — Il arrive enfin tout à coup. D'où vient-il? on l'ignore. Que vient-il faire ? on n'a pas besoin de le deviner. Ce n'est pas son retour qui doit étonner, c'est sa longue absence. Toute sa suite est composée d'un page dont l'air est étranger, et d'un âge encore tendre.

Les années se sont écoulées, et leur fuite est aussi rapide pour l'homme qui mène une vie errante que pour ceux qui n'ont pas quitté la terre natale. Mais le défaut de nouvelles des climats lointains d'où arrive Lara semble avoir ralenti le vol du temps ; on le voit, on le reconnaît ; et cependant le présent paraît douteux, et le passé comme un songe. Il vit, il est encore dans la force de l'âge, quoique ses traits soient altérés par les fatigues et le ravage des ans.

Quelles qu'aient été les fautes de sa jeunesse, les divers événements de sa vie ont pu les effacer de sa mémoire. On n'a rien appris depuis longlemps qui lui mérite blâme ou renom; il peut soutenir la gloire de sa famille.

Lara avait jadis fait éclater son orgueil ; mais ses

torts avaient été ceux d'un jeune homme amoureux des plaisirs ; et, à moins qu'ils ne l'aient égaré de plus en plus, ils doivent lui être pardonnes sans exiger d lui de longs remords.

V. — Mais Lara est bien changé ; quel qu'il soit, on reconnaît sans peine qu'il n'est plus ce qu'il a été. Les rides de son front sourcilleux offrent les traces des passions, mais de passions anciennes; on remarque en lui l'orgueil, mais non le feu de ses jeunes années, un aspect froid, et l'indifférence pour les louanges, une démarche altière, et un œil vif qui devine d'un regard la pensée des autres. Il avait ce langage léger et moqueur, arme poignante de ceux que le monde a offensés, et dont les coups lancés avec une fausse gaieté défendent la plainte à ceux qu'ils blessent. Voilà ce qu'on observait dans Lara, et quelque chose encore que son regard et l'accent de sa voix ne pouvaient révéler.

L'ambition, la gloire, l'amour, le but auquel tendent tous les hommes, et qui n'est atteint que d'un petit nombre, semblaient n'avoir plus d'accès dans son cœur ; mais on eût dit que c'était depuis peu ; et parfois un sentiment profond et secret, qu'on voulait en vain pénétrer, se trahissait un moment sur son front qui devenait livide.

VI. — 11 n'aimait pas qu'on lui fît de longues questions sur le passé ; on ne l'entendait point vanter les merveilles des déserts sauvages qu'il avait parcourus seul dans des climats lointains, et des mondes qu'il se plaisait à faire croire inconnus: en vain interrogeaiton ses regards, en vain s'adressait-on à son compagnon ; Lara évitait de s'entretenir de ce qu'il avait vu, comme peu digne d'intéresser un étranger; et si les questions se répétaient plus pressantes, son fronts© rembrunissait et ses paroles étaient plus rares,

VII. — Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour parmi les siens ; issu d'une antique famille, commandant à de nombreux vassaux, il visitait les seigneurs de la contrée, il assistait aux carrousels et aux jeux qu'ils célébraient ; mais, simple témoin de leurs fêtes ou de leurs ennuis, il ne partageait ni les uns ni les autres. On ne le vit point rechercher ce que tous poursuivaient , égarés par une espérance toujours trompeuse et toujours écoutée, la fumée des honneurs, l'or plus substantiel , la préférence des belles, ou le dépit d'un rival.

Autour de lui était tracé un cercle mystérieux qui l'isolait des hommes et leur défendait d'approcher. La sévérité de son regard tenait la frivolité à une distance respectueuse. Les âmes timides, qui le voyaient de près, l'observaient en silence , ou se communiquaient tout bas leurs craintes ; ceux qui témoignaient pour lui des intentions plus amicales, c'était le plus petit nombre, et les plus sages avouaient qu'il était meilleur que son air ne semblait l'annoncer.

VIII. — Quel changement étrange! cet homme dans sa jeunesse était tout mouvement et tout vie ! Amoureux des plaisirs, aimant les combats, faisant tour à tour ses délices de l'amour, du champ d'honneur, de l'océan, de tout ce qui lui promettait une jouissance ou un danger, il avait tout goûté, il avait épuisé toutes les sources du bonheur et du chagrin ; ennemi de la fade modération, et voulant échapper par l'ardeur de ses sentiments à ses propres pensées ! Les tempêtes de son cœur défiaient avec mépris les orages des éléments, et ses transports demandaient au ciel s'il avait des ravissements qui leur fussent comparables. Esclave de toutes les passions extrêmes, comment se réveillat— il de ses rêves étranges? Hélas ! il ne s'en vantait

pas, mais il maudissait sans doute son cœur flétri qui ne voulait pas encore se briser.

IX. — Les livres paraissaient exciter davantage sa curiosité, lui dont le seul livre avait été jusque-là l'homme lui-même. Souvent, dans un soudain caprice, il so séparait de tout le monde ; et alors les gens du château, dont il réclamait rarement les soins, prétendaient qu'il marchait d'un pas précipité le long* delà galerie où les portraits de ses ancêtres représentaient une longue suite d'antiques personnages ; on entendait (ceci se disait tout bas) le son d'une voix qui n'était ni la sienne, ni celle d'un habitant de la terre : « Oui, en » rira qui voudra, ajoutait-on, on avait vu on ne savait » trop quoi, mais enfin rien que d'extraordinaire. Pour- » quoi arrêtait-il ainsi ses regards sur cette tête en- 55 levée aux tombeaux par des mains profanes, et placée 2> à côté de son livre comme pour effrayer et éloigner j> tout le monde excepté lui? Pourquoi ne dormait-il » pas quand les autres dormaient? Pourquoi fuir les » sons de l'harmonie et ne pas recevoir d'hôtes? Tout » cela n'était pas bien ; mais où était le mal? quelques- » uns le savaient sans doute, mais ce devait être une t longue histoire ; — et ceux d'ailleurs qui en étaient » instruits avaient assez de discrétion et de prudence d pour dire que leurs conjectures étaient seulement » de vagues soupçons. — S'ils voulaient parler cependant, ils le pourraient! » — Tels étaient les propos que les vassaux tenaient dans le château de Lara.

X. — Il est nuit : rien ne trouble le cours tranquille de la rivière qui parait immobile et s'écoule cependant peu à peu comme le bonheur ; le pur cristal de ses ondes réfléchit, comme un tableau magique, les astres immortels de la voûte céleste ; ses rives sont ornées d'arbres au vert feuillage, et des plus belles fleurs qui

puissent attirer l'abeille : telles étaient celles dont Diane, encore enfant, formait des guirlandes ; et l'Innocence n en voudrait point offrir d'autres à l'Amour. L'eau se perd dans des canaux dont les détours figurent les replis brillants et tortueux du serpent ; tout sur la terre et dans l'air est si serein et si doux, que l'apparition d'un esprit n'eût point effrayé, tant il eût paru impossible qu'un génie malfaisant pût se plaire dans ces lieux enchanteurs. Au milieu d'une nuit si belle, les bons seuls étaient appelés à jouir ; ainsi pensait Lara, qui s'éloigna soudain pour porter ses pas vers son château. Son âme ne pouvait plus contempler des tableaux qui lui rappelaient d'autres temps, des cieux plus purs, des astres plus éclatants encore, des nuits plus douces, et des cœurs qui aujourd'hui... Non, non, l'orage peut gronder sur sa tête sans lui causer la moindre émotion ; mais une nuit si belle n'est qu'une amère dérision pour- une âme comme la sienne.

XI. — Il marche à grands pas dans les appartements solitaires ; son ombre gigantesque le suit le long des murs tapissés de ces tableaux représentant des hommes d'autrefois. C'est tout ce qu'ils ont laissé de leur vertus ou de leurs crimes, avec une vague tradition, les sombres caveaux où dorment leurs cendres, leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne du registre pompeux des âges où la plume de l'histoire distribue le blâme et la louange, en donnant ses mensonges pour d'incontestables vérités.

La lune, qui perce à travers les obscurs vitraux, éclaire de ses rayons la pierre du plancher, les voûtes élevées et les figures des saints en prière, sculptés avec des attributs bizarres sur les fenêtres gothiques. Lara se promené en rêvant ; les boucles pendantes de ses cheveux, ses noirs sourcils, le mouvement de son pa-

nache agité ; tout semble l'entourer des attributs d'un fantôme et donner à son aspect la terreur des tombeaux.

XII. — Il est minuit : partout règne le sommeil ; la flamme incertaine d'une seule lampe semble prêter à regret sa clarté parmi les ténèbres. — Un bruit sourd se fait entendre dans le château ; c'est un cri d'alarme, un cri prolongé auquel succède le silence ; les serviteurs de Lara se réveillent en sursaut, ils se lèvent, et braves, quoique tremblants, ils accourent au lieu où cette voix appelle leur secours ; ils portent d'une main une torche à demi allumée, et de l'autre leurs épées nues : dans leur trouble et leur empressement, ils ont oublié le ceinturon.

XIII. — Ils trouvent Lara étendu sur le marbre, froid comme lui, et pâle comme les rayons de la lune qui tombent sur son visage ; son sabre à moitié tiré du. fourreau atteste un danger au-dessus des craintes de la nature ; il conserve encore sa fermeté, ou il l'a conservée jusqu'à ce dernier moment; le froncement de ses sourcils exprime sa fureur ; insensible, comme il est, au mouvement de terreur qui a fait frémir ses lèvres se môle le désir de répandre le sang ; des paroles menaçantes à demi articulées, et les imprécations d'un orgueilleux désespoir, semblent avoir expiré dans sa bouche ; son œil est à moitié fermé, mais le regard féroce du guerrier y brille encore, comme fixé dans un horrible repos.

On le relève, on le transporte : « Silence ! » Il respire ; il parle : les couleurs reviennent sur ses joues basanées ; ses lèvres recouvrent leur vermillon ; son œil encore terne roule dans son orbite, et ses membres recommencent peu à peu le jeu de leurs fonctions ; mais ses paroles sont dans une langue qui n'est pas celle de sa patrie; on les reconnaît aisément pour les

mots d'une langue étrangère, comme si elles s'adressaient à une oreille qui ne peut plus, hélas ! les entendre !

XIV. — - Son page s'approche, et lui seul paraît saisir le sens de ses paroles. Les altérations qu'éprouvent les couleurs de son teint témoignent que Lara n'avouerait pas de tels discours et que le page se garderait bien de les traduire. L'état dans lequel il trouve son maître l'étonné moins que tous ceux qui l'entourent : il se penche sur le corps de Lara et lui parle dans cette langue qui paraît être la sienne ; Lara l'écoute, et sa voix semble peu à peu calmer les horreurs de son rêve, si c'était un rêve qui accablait ainsi son cœur ! Hélas ! il n'avait pas besoin de malheurs fantastiques!

XV. — Quel que soit l'objet qu'il a vu en songe ou en réalité, c'est un secret enseveli dans son cœur ; s'il ne l'a point oublié, du moins il n'en parlera jamais.

L'aurore reparaît et rend la vigueur à son corps fatigué ; il n'implore ni les secours de la médecine ni ceux de la religion, et bientôt, toujours le même dans ses actions et dans son langage, il reprend ses occupations accoutumées. Son sourire n'en est pas plus fréquent ni son front plus attristé ; et, si le retour de la nuit devient moins agréable à Lara, il n'en fait rien paraître aux yeux de ses vassaux étonnés, dont les frissons disent assez que leurs craintes ne se sont pas dissipées si vite.

Ces serviteurs tremblants s'acheminent deux à deux (seuls ils n'eussent point osé) ; ils évitent la fatale galerie. La bannière qui se déroule dans les airs, le bruit de la porte, une tapisserie froissée, l'écho du plancher, les ombres que projettent les arbres d'alentour, le vol de la chauve-souris, !e sifflement de la bise : tout ce qu iis voient tout ce qu'ils entendent, les épouvante à mesure

que la nuit étend son voile sombre sur les murailles grisâtres du château.

XVI. — Vaines frayeurs!... Cette heure de terreur, dont la cause resta inconnue, ne revint plus, ou Lara sut feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de ses vassaux, sans diminuer leurs craintes. Sa mémoire avait donc lui au retour de ses sens, puisque aucun mot, aucun regard, aucun geste de leur seigneur ne trahit devant eux un sentiment qui leur rappelât les angoisses de son âme en délire ! Etait-ce un songe? était-ce bien sa bouche qui prononçait ces paroles d'une langue étrangère? était-ce bien ses cris qui avaient troublé leur sommeil? était-ce bien lui dont le cœur oppressé avait cessé de battre, et dont l'œil effaré les avait épouvantés? Pouvait-il oublier des souffrances dont ceux qui n'en avaient été que les témoins frissonnaient encore? ou ce silence prouvait-il que sa mémoire, pour être exprimée par des mots, était trop profondément fixée dans un de ces secrets qui dévorent le cœur, sans le forcer à se déceler? Lara avait su ensevelir à la fois dans le sien les effets et la cause. De vulgaires observateurs ne pouvaient étudier le progrès de ces pensées que les lèvres des mortels ne trahissent qu'à demi et par intervalles, pour s'interrompre aussitôt.

XVII. — Lara réunissait en lui le mélange inexplicable de tout ce qui mérite le plus d'être aimé ou haï, recherché ou évité.

L'opinion incertaine sur sa vie mystérieuse attachait à son nom l'éloge ou le mépris ; son silence servait à alimenter les conversations de toute la contrée ; on formait des conjectures, on se communiquait sa surprise, on brûlait du désir cic connaître ses secrètes destinées. Qu'avait-il été? qu'étaic-il cet homme inconnu qui vivait au milieu de ses vassaux, sans qu'on

sût de lui autre chose que son illustre naissance? n'était-il pas l'ennemi de son espèce ? Cependant quelques-uns prétendaient qu'ils avaient vu parfois son front s'éclaircir; mais ils avouaient que son sourire, examiné de près et attentivement, cessait d'être franc et se convertissait en un rire moqueur; ou que, s'il se montrait sur ses lèvres, il n'allait pas plus loin, et qu'on aurait vainement cherché dans ses yeux l'expression de la gaieté qu'il affectait. Il y avait de temps en temps plus de douceur dans le regard de Lara, comme si la nature ne lui avait pas primitivement donné un cœur dur ; mais bientôt son âme semblait réprimer une faiblesse indigne d'elle et de son orgueil, en s'excitant elle-même à la sévérité, comme si elle eût dédaigné de racheter un doute à l'estime ébranlée des hommes. Etait-ce une espèce de peine infligée à son cœur pour le punir d'une tendresse qui avait troublé son repos? Voulait-il, dans son chagrin inquiet, forcer ce cœur de haïr pour avoir trop aimé ?

XVIII. — Il y avait en Lara un mépris continuel de tout, comme s'il avait essuyé déjà ce qui peut survenir de pire. Il vivait étranger sur la terre comme un esprit errant et rejeté d'un autre monde. Doué d'une sombre imagination, il s'était jadis créé par goût les dangers auxquels il avait échappé par hasard ; — mais vainement, puisque leur souvenir était à la fois pour son âme utin source de triomphe et de remords.

Ayant îeçu plus de force pour aimer qu'il n'en est accordé aux mortels, ses rêves de vertu allèrent de bonne heure au delà de la réalité ; une virilité orageuse suivit sa jeunesse abusée. Il ne lui resta plus que le regret de ces années consumées à la poursuite d'un fantôme, et du mauvais usage de l'énergie donnée a son âme pour un plus sage emploi. Livré à des pas-

sions ardentes, leurs ravages avaient semé la désolation sur ses pas, et n'avaient laissé à ses meilleurs sentiments qu'un trouble intérieur et les réflexions cruelles qu'inspire une vie agitée par les tempêtes. Mais, toujours superbe et lent à se condamner, il rejetait la moitié du blâme sur la nature, et attribuait toutes ses fautes à ce corps de chair qu'elle a destiné à servir de prison à l'âme et de pâture aux vers de la tombe ; jusqu'à ce qu'enfin, confondant le bien et le mal, il appela es actes de sa volonté des décrets du destin.

Trop fier pour l'égoïsme du commun des hommes, il savait au besoin se sacrifier pour le bien des autres. Était-ce chez lui pitié ou devoir ? Non ; c'était plutôt une perversité bizarre qui poussait son orgueil à faire ce que bien peu d'hommes eussent osé faire comme lui. C'était la même impulsion qui lui faisait d'autres fois préférer les voies du crime : tant il était jaloux de se séparer par le bien ou le mal de ceux qui avaient reçu comme lui une vie mortelle ! N'écoutant que la haine qu'il leur portait, son esprit avait fixé son trône loin de ce monde, et dans des régions qu'il s'était créées; là, dans les froides méditations de son dédain, son sang paraissait couler avec plus de calme. Heureux s'il n'eût jamais été plus enflammé par le crime ! heureux s'il eût toujours joui de cette froideur glaciale !

Il est vrai qu'il suivait les mêmes sentiers que tous les hommes ; il est vrai qu'en apparence il parlait et agissait comme eux, sans oulrager la raison par le moindre écart. Sa folio était une folie du cœur et non de l'esprit : il s'égarait rarement dans ses discours, et ne dévoilait jamais assez le fond de son âme pour choquer ceux qui l'écoutaient.

XIX. — Malgré ses dehors froids et mystérieux, malgré le plaisir qu'il prenait à rester inconnu, il avait

trouvé l'art (si ce n'était chez lui un don de la nature) de graver son souvenir dans le cœur des autres.

Ce n'était ni l'amour ni la haine, ce n'était peut-être même rien de ce que les mots expriment, mais ceux qui le voyaient ne l'avaient jamais vu en vain, et ne manquaient pas de reparier de lui.

Ceux auxquels ses paroles étaient adressées y réfléchissaient longtemps après les avoir entendues, quelque légères qu'elles fussent. Sans qu'on pût définir ni pourquoi ni commentai s'insinuait dans l'esprit de celui qui l'écoutait pour y porter l'impression de l'attachement ou de la haine. De quelque manière qu'eût commencé avec lui l'amitié ou l'aversion, celle qu'il inspirait était toujours durable. Vous ne pouviez pénétrer son âme, et vous étiez surpris de le voir trouver le chemin de la vôtre. Sa présence revenait sans cesse, on était forcé de lui accorder de l'intérêt : c'est en vain que l'on se serait révolté contre ce sentiment ; son esprit semblait vous délier de l'oublier.

XX. — On célébra une fête où se rendirent les dames, les chevaliers et tous ceux auxquels la naissance ou la richesse avait assigné un rang dans la contrée.

Ace double titre, Lara fut invité comme les autres seigneurs de son voisinage à se rendre au château d'Othon.

Une assemblée nombreuse était réunie dans les appartements étincelants de lumière, où les plaisirs de la table et du bal appelaient les convives*

La danse des jeunes beautés semblait enchaîner par de doux liens les grâces et l'harmonie : heureux les cœurs novices et les mains amoureuses qui forment des groupes de leur choix ! c'est un tableau bien capable d'éclaircir un front soucieux, de faire sourire

même un vieillard, et rêver la jeunesse prête à oublier, au milieu des transports d'une bruyante gaieté, que c'est sur la terre que se passent ces doux moments.

XXÎ. — Lara assistait à cette fête d'un air gai et tranquille ; son front mentait si son aine était triste Ses yeux suivaient les mouvements gracieux des danseuses dont les pas légers ne réveillaient aucun écho. Appuyé contre un pilier, les bras croisés sur sa poitrine, attentif au tableau qui s'offre à ses regards, il ne s'aperçoit pas qu'un œil sévère est fixé sur lui. Lara endurait mal un regard scrutateur ; enfin il le remarque : c'est un visage inconnu qui ne cherche que le sien. Cet homme si curieux paraît étranger ; il n'a jusqu'ici examiné que Lara , mais sans en être aperçu. Tout à coup leurs yeux se rencontrent et s'interrogent mutuellement avec une surprise muette. Un léger trouble se manifeste sur le front de Lara ; c'est sans doute l'effet de la défiance que lui inspire l'inconnu. Celui-ci porte un aspect farouche qui semble en dire plus que le vulgaire ne peut en deviner.

XXII. — C'est luil s'écrie-t-il. Ce mot se répète tout bas de bouche en bouche. « C'est lui î » Qui donc? se demande-t-on de tous côtés, jusqu'à ce que cette question parvienne aux oreilles de Lara. Ces mots étranges qui parcourent la salle, la physionomie de l'inconnu, semblent inexplicables à tous, et excitent l'étonnement général.

Lara reste immobile, et ne change pas de couleur. Le premier mouvement de surprise qui l'avait troublé d'abord est déjà loin de lui. Sans témoigner aucune émotion, ses yeux font le tour de l'assemblée ; cependant l'étranger ne cesse de le regarder ; enfin, s'approchant, il s'écrie avec un dédain super! ;e : « C'esfciui! » comment est-il ici» et fiu'y fait-il ? »

XXIII. — C'en était trop; Lara ne put laisser sans réponse une question répétée d'un ton si lier et si hau tain. Fronçant le sourcil, mais d'un accent froid et plus ferme qu'arrogant, il s'adresse à l'audacieux questionneur, et lui dit :

a Je m'appelle Lara; quand je connaîtrai ton nom,. » ne doute pas que je ne sache répondre à l'étrange » courtoisie d'un chevalier tel que toi. Je m'appelle » Lara ; en veux-tu savoir davantage? Je n'évite aucune » question ; je ne porte point de masque.

» — Tu n'évites aucune question ! songes-y bien ; » n'en est-il pas une à laquelle ton cœur n'oserait » répondre, si ton oreille osait l'entendre? Te suis-je » donc inconnu? Regarde-moi avec attention. Ah! du » moins, si la mémoire ne t'a pas été donnée inutile- 5) ment, il est une dette qu'elle a contractée, et que tu » voudrais annuler en vain ; l'éternité te défend de » l'oublier ! »

Lara examine l'étranger avec calme, mais ne trouve aucun de ses traits qui lui soit connu, ou qu'il veuille reconnaître : ne daignant pas répondre avec l'air du doute, il détourne la tète avec un geste de mépris, et se prépare à se retirer ; mais le farouche étranger lui crie de rester.

« Je n'ai qu'un mot a dire, ajoute-t-il ; réponds à » un chevalier qui, si tu étais vraiment noble, serait » ton égal; mais, quel que tu sois aujourd'hui, et quel » que tu aies été, réponds et ne fronce pas le sourcil. » Si ce que je vais dire est faux, il te sera aisé de me » démentir. Celui qui te parle se défie de ton sourire; » mais ton front menaçant ne le fait pas trembler. » N'est-ce pas toi dont les actions ?

» — Qui que je sois, des mots aussi vagues, des » accusateurs tels que toi, interrompit Lara, ne nié-

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ritent pas d'être écoutés plus longtemps ; que ceux qui leur accordent plus de confiance que moi croient aveuglément le conte, sans doute merveilleux, que nous promet ce début. Qu Othon fête un hôte si courtois, je lui en exprimerai ma pensée et ma reconnaissance. »

Othon surpris s'avance à ces mots, t Quel que soit, dit-il, le secret dont il s'agit entre vous, il n'est point convenable de troubler la fête par une querelle. Si le seigneur Ezzelin a quelque chose à dévoiler qui intéresse le comte Lara, qu'il attende à demain pour s'expliquer ici ou partout ailleurs, comme il plaira à tous deux de le décider. Ezzelin ! je suis ton garant; tu n'es pas inconnu, quoique, récemment arrivé d'un autre monde comme le comte Lara, une longue absence t'ait rendu presque étranger à nos yeux. Si, comme je l'augure du sang illustre qui coule dans ses veines, Lara a hérité de la valeur et du mérite de ses ancêtres, il ne se montrera pas indigne de ce nom glorieux, et ne refusera rien de ce que réclament les lois de la chevalerie. » — Eh bienl à demain, reprend Ezzelin : qu'on nous mette ici l'un et l'autre à l'épreuve, et je jure sur ma vie et mon épée de ne rien avancer que de vrai. Puissé-jc être aussi sûr d'être admis dans » le ciel! »

Que répond Lara ? Son âme descend en elle-même absorbée dans ses méditations profondes. Toutes les paroles, tous les regards, semblent ne s'adresser qu'à lii. Les siens se promènent en silence sur rassemblée, l n'expriment que l'oubli le plus complet. Hélas ! cette indifférence ne témoigne que trop la fidélité de sa mémoire.

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