‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 9 sur 67 · CHANT TROISIEME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIEME

Corne vedi, ancor non m'abbamSona, Dante.

I. — Le soleil couchant, plus beau près du terme de sa carrière, s'abaisse lentement le long des collines de la Morée ; il ne brille pas, comme dans les climats du Nord, d'un éclat obscurci; c'est la flamme d'une lumière vivante que n'approche aucun nuage. Le rayon qu'il jette sur l'abîme silencieux des flots dore la vague d'azur, qui tremble en étincelant. C'est sur l'aniique rocher d'Égine, et sur l'île d'Idra, que le dieu de la beauté arrête le sourire de ses adieux. Il aime à éclairer ses propres domaines qu'il quitte à regret, quoique ses autels n'y soient plus consacrés à sa divinité. Les ombres des montagnes descendent, plus rapides, sur ton golfe glorieux, Salamine, aimée de la victoire. Leurs dômes d'azur rencontrent le regard du roi des astres dans la vaste étendue des airs que colore un pourpre plus foncé ; les couleurs nuancées qui se succèdent sur leurs augustes cimes marquent fa course triomphante, et sont empreintes des couleurs du ciel, jusqu'à ce que, séparé peu à peu de la terre et des flots, il dispa-

raisse dans les bras de la Nuit derrière son rocher de Delphes.

Ce fut au déclin d'un jour semblable, que ton Sage, ô Athènes, le vit pour la dernière fois l. Avec quelle inquiétude tes vertueux citoyens épiaient cette flamme prête à s'éteindre avec la dernière heure de Socrate condamné ! Pas encore, pas encore ! le soleil s'arrête sur la colline... L'heure précieuse des adieux n'est pas écoulée ; mais sa lumière est triste aux yeux d'un mourant, et les teintes jadis si douces des montagnes lui paraissent sombres. Phébus semble couvrir d'une lugubre clarté la terre qui ne connut jamais que ses aimables sourires ; mais avant qu'il se fût éclipsé derrière la crête du Gythéron, la coupe de poison était vidée, l'âme de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir, de celui qui vécut et mourut comme nul mortel ne saurait vivre et mourir !

Mais voici ! depuis les hauteurs de THymette jusqu'à la plaine, la reine de la nuit commence son règne silencieux 2. Aucune sombre vapeur, précédant l'orage, ne cache son chaste front, aucune n'entoure son disque lumineux. La blanche colonne reçoit ses reflets sur les ciselures brillantes de sa corniche ; et couronné de ses mobiles rayons, l'emblème de la déesse étincelle sur le minaret. Les bosquets d'oliviers épars au loin, le gracieux Géphise à l'onde épuisée, le cyprès mélancolique près de la mosquée sainte, la tour élégante du joyeux kiosque 3 dont l'aspect est bien plus solennel dans ce

1 Socrate but la ciguë peu de temps avant le coucher du soleil (heure des exécutions), quoique ses disciples le priassent d'attendre que l'astre du jour fût entièrement éclipsé.

a Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans nos climats; les jours sont plus longs en hiver, mais plus courts en été.

5 Le kiosque est une maison d'été des Turcs.

Le palmier est hors des murs d'Athènes moderne, non loin du

calme religieux, le palmier solitaire près du temple de Thésée, tous ces objets empreints de diverses couleurs arrêtent mes regards, et insensible serait celui qui passerait sans en être ému. Plus loin, la mer Egée, qu'on entend encore, assoupit le courroux de son vaste sein, et déploie ses vagues de saphir et d'or; à leurs teintes plus douces se mêlent les ombres de mainte île plus lointaine dont le sombre aspect contraste avec le sourire de l'océan *.

IL — Il est temps de revenir au sujet de mes chants : mais qui peut voir les mers qui baignent ton rivage, ô Athènes, et ne pas oublier la Muse qui l'inpire ? tant la magie de ton nom l'emporte sur tout autre souvenir ! Qui peut se lasser d'admirer le tableau qu'offre ton antique cité au coucher du soleil? Ce ne sera pas celui dont le cœur ne connaît ni temps ni distance, et qu'un charme irrésistible ramène toujours au milieu du groupe des Gyelades. Cet hommage n'est point étranger à mes chants : tu étais jadis maîtresse de mon corsaire ; libre un jour puisses-tu lui donner encore des lois !

III. — Le soleil a disparu : Médora, assise sur la hauteur où est placé le signal, sent défaillir son cœur.

Le troisième jour s'est écoulé : Conrad, infidèle à sa promesse, n'arrive pas ; personne ne vient de sa part ; le vent lui serait propice, quoique son souffle soit faible, et aucun orage n'a grondé.

temple de Thésée, dont un mur seul le sépare. L'eau du Céphyse es* en effet bien rare, et l'Ilissus n'a point d'eau du tout.

* Ce n'était guère ici la place des strophes précédentes qui font partie d'un autre poëme; mais peut-être on ne sera pas fâché de revoir ici ces strophes*.

* Elles sont en effet le début du Curse of Minerva (la Malédiction de Minerve), dont le sujet est le vandalisme de ce lord Elgin qui exploite les antiquités de la Grèce. a. p.

Le navire d'Anselme entre dans la baie ; quelles nouvelles apporte-t-il? Il n'a point rencontré Conrad. Ah} sans doute, s'il eût attendu ce navire pour combattre, son sort serait bien différent ! La brise du soir commence à souffler; Médora a passé le jour à épier tous les objets que son espoir lui a peints au loin comme une voile. Enfin, son impatience l'entraîne au bord de la mer où elle erre désolée, sans sentir l'écume des flots qui jaillit sur ses vêtements et l'avertit de s'éloigner ; elle ne sent rien, ne voit rien et demeure ; son cœur seul éprouve les transes du froid. Cette inquiétude prolongée lui peint son malheur comme si peu douteux, que la vue de Conrad lui eût coûté la vie ou la raison.

Arrive enfin un bateau à demi brisé. Ceux qu'il ramène ont rencontré d'abord celle qu'ils cherchent. Quelques-uns ont des blessures ; tous ont l'air d'avoir été bien maltraités. Comment ont-ils pu s'échapper ? à peine s'ils le savent ; tout ce qu'ils peuvent dire, c'est qu'ils ont fui. N'osant se montrer, chacun attend que son compagnon fasse entendre le premier ses tristes conjectures sur le sort de Conrad. Ils auraient peut-être hasardé quelques mots; ils semblent craindre que Médora ne les écoute. Elle les comprend ; elle ne tremble pas, ne succombe pas sous le poids de sa douleur.

Sous des traits délicats, Médora cachait des sentiments pleins de force qui n'éclataient qu'après avoir recueilli toute leur énergie. Tant que l'espérance survivait, elle donnait un libre cours à son attendrissement et à ses larmes ; quand tout était perdu, sa sensibilité ne s'éteignait pas ; elle dormait, et de ce calme passager naissait cette force qui lui disait : « Puisque » lu n'as plus rien à aimer, tu n'as plus rien à crain- » dre. » Cette force était plus que naturelle et sembla-

lye à celle que le délire puise dans l'accès d'une fièvre brûlante.

« Vous vous taisez, dit-elle, mais je ne vous de- » mande rien... pourquoi n'osez-vous ni parler ni » respirer? Je sais tout... ah! pourtant je voudrais » vous interroger... ma bouche s'y refuse presque... » Allons, répondez en peu de mots, qu'est devenu Con- » rad? — Nous l'ignorons, madame; nous avons eu » peine à fuir pour sauver notre vie... mais voici un » camarade qui prétend qu'il n'est pas mort ; il l'a vu » blessé, prisonnier et vivant, encore. »

Elle n'en entend pas davantage ; toutes les pensées qu'elle a écartées jusqu'alors accourent en foule. Ces tristes paroles ont accablé son âme ; elle chancelle et tombe presque sans vie. Les vagues allaient s'emparer de ce corps que réclamera bientôt un autre tombeau ; les mains rudes de ceux qui l'entourent se sont empressées de la soutenir ; les yeux laissent échapper les larmes do la pitié. Ils arrosent avec l'onde amère ces joues décolorées ; ils relèvent Médora, agitent l'air autour d'elle jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie, et appelant ses femmes, laissent entre leurs bras celle dont la vue leur fend le cœur. Ils vont trouver Anselme dans sa caverne , pour lui faire le triste récit de leur trop courte victoire.

IV. — Dans cette assemblée sauvage retentissent des cris de colère et de terreur, de guerre et de vengeance ; les seuls mots de paix et de fuite ne sont pas prononcés ; l'esprit de Conrad règne encore parmi ses compagnons et leur défend le désespoir. Quel que soit son destin, mort ou vif, les cœurs qu'il a formés et commandés jurent de le délivrer ou de le venger. Malheur à ses ennemis ! il est encore un petit nombre de braves dont l'audace égalera le dévouement.

V. — Dans l'appartement secret du harem, Seyd rêve au supplice de son prisonnier. Ses pensées , que l'amour et la haine se partagent, sont tour à tour occupées de Gulnare et de Conrad. La belle esclave est à ses pieds, épiant l'instant favorable où son front s'éclaircira. Ses yeux noirs cherchent à attirer ceux de Seyd pour l'attendrir ; mais le Pacha feint de compter attentivement les grains de son rosaire 1 pendant que c'est le tableau des tortures de sa victime qui absorbe son attention.

« Illustre Pacha, dit-elle enfin, la fortune t'a souri, » la victoire s'est fixée sur ton cimier. Conrad est pris, » et les corsaires n'existent plus. Tu as prononcé sa » sentence, il va mourir, et l'a bien mérité. Mais son » supplice suffit-il à ta haine ? En le délivrant un mo- * ment, ne serait-il pas plus sage de recevoir ses tré- » sors pour prix de sa rançon? On vante ses immenses » richesses, plût au ciel que tu en devinsses le maître! » Cependant, Conrad abattu, affaibli par ce fatal com- » bat, surveillé, suivi partout, serait une proie facile ; » mais s'il meurt, le reste de sa troupe embarquera son » butin pour chercher un refuge sous un autre climat.

> — Gulnare, si on m'offrait pour chaque goutte de » son sang un diamant aussi riche que celui de Stam- » boul ; si pour chacun de ses cheveux on me promet- » tait une mine d'or encore vierge ; si tous les trésors » vantés dans nos contes arabes étaient étalés devant » moi, toutes ces richesses ne pourraient racheter le » corsaire. Son supplice même ne serait pas retardé » d'une heure, si je ne le savais en mon pouvoir et » chargé de chaînes, si dans ma soif de vengeance je

1 Le comboloïo, rosaire des mahométans, est composé de qualrevin^t-dix-neuf grains.

ne cherchais à imaginer les tortures les plus longues et les plus cruelles.

» — Tu as raison, Seyd, je ne cherche point à retenir ton courroux; il est trop juste pour écouter la pitié. Ma pensée seulement était de te voir acquérir les richesses de notre ennemi; ensuite racheté, privé de la moitié de sa troupe et de ses ressources, il tomberait entre tes mains à ton premier désir. » — A mon premier désir ! Et je relâcherais ce brigand pour un jour, quand il est déjà dans mes fers! Je laisserais échapper mon ennemi ! et à la prière de qui? à la tienne, belle suppliante ? Voilà la reconnaissance que t'inspire un moment d'humanité auquel mes femmes doivent la vie... ah! sans doute, il ignorait le prix de ce qu'il conservait. 11 mérite aussi mes éloges et mes remercîments ; mais écoute un conseil que je veux te donner : je me défie de toi, femme perfide ; chacune dé tes paroles confirme les soupçons que j'ai conçus. Quand les bras du corsaire t'enlevaient au milieu des flammes, était-ce à regret que tu fuyais avec lui le sérail?... Tu n'as pas besoin de répondre, la rougeur de ton front trahit ton cœur coupable. Eh bien ! beauté charmante, prends garde à toi! ce n'est pas à la seule vie de Conrad qu'il faut s'intéresser... Encore un mot, et je me tais : maudit soit l'instant où il t'a préservée de l'incendie ! il eût mieux valu pour toi... mais non, je t'eusse pleurée alors avec la douleur d'un amant; en ce moment, c'est ton maître qui parle. Ignores-tu, perfide, que je sais comment on pourrait t'empêcher de fuir? Ce n'est pas par des menaces que je punis qui m'outrage. Observe-toi bien et redoute le châtiment de la trahison. • Seyd se lève et s'éloigne à pas lents, ne cessant de

lancer des regards menaçants et terribles. Ah! peu s'en émeut cette femme intrépide. Un visage irrité n'a rien qui l'effraye ; les menaces ne suffisent pas pour la subjuguer. Seyd connaissait mal ce que pouvait l'amour sur ce tendre cœur, et de quelle audace pouvait l'animer la vengeance. Les soupçons du Pacha semblent l'offenser ; elle ignorait encore combien le sentiment d'où naît sa compassion avait jeté de profondes racines dans son cœur. Elle était esclave, un captif a des droits à Tintérêt de tous ceux qui sont privés de la liberté. Sans trop démêler le trouble qui l'agite, elle courut s'exposer de nouveau à la colère du Pacha, et parvint à le calmer, lorsque enfin elle sentit s'élever dans son esprit ce désordre d'idées, source des malheurs de la femme.

VI. — Cependant les jours et les nuits s'écoulent lentement pour Conrad, toujours assiégé par les mêmes inquiétudes. Ah ! si son âme n'avait su dompter la terreur, comment eût-il supporté des heures partagées entre la crainte et le doute, lorsqu'à tous les moments pouvait commencer pour lui un supplice pire que la mort ; lorsque tous les pas que répétait l'écho de sa prison pouvaient être ceux des bourreaux qui l'allaient conduire au pieu fatal, et chaque son de sa voix qu'il entendait, le dernier qui dût frapper son oreille? Cette âme altière, malgré les douleurs qui l'accablent, a perdu de son énergie , mais elle sait encore supporter ce conflit de pensées plus redoutables que tous les combats où Conrad s'est trouvé.

La chaleur de l'action, le fracas des tempêtes, ne laissent languir aucune idée ; mais être chargé de fers dans un cachot solitaire, et en proie à mille souvenirs déchirants ; descendre dans les replis de son cœur, .se reprocher des fautes irréparables, et voir approcher

f inévitable avenir ; compter les heures qui nous séparent encore du trépas, sans avoir un ami pour nous crier : Courage! ou qui puisse attester combien la vie nous coûta peu de regrets ; être entouré d'ennemis toujours prêts à calomnier et à noircir les derniers instants de notre existence ; être menacé de tortures, que l'âme se sent bien capable de braver, mais qui peut-être, au-dessus des forces de la chair, nous font craindre qu'un cri, échappé à la douleur, ne ravisse au courage la dernière gloire qui lui reste, celle de savoir souffrir ; quitter cette vie sans pouvoir se flatter de l'espoir de celle du ciel, qui n'est accordée qu'à ses élus ; mais surtout se voir enlever un bonheur plus certain que celui d'un paradis douteux, la tendre amie qui nous fit un Éden de la terre... voilà les pensées dont le captif est tourmenté ; telles sont ses angoisses plus affreuses qu'aucune douleur mortelle !

Tel était le destin de Conrad; comment le supportat-il? qu'importe! c'est déjà beaucoup que de n'y pas succomber.

VII. — Le premier jour se passe, et Gulnare ne paraît pas; le second, le troisième, sont déjà loin; elle n'est pas encore revenue ; mais ce qu'elle a promis, ses charmes Font obtenu. Sans elle Conrad n'eût pas vu luire un autre soleil.

Le quatrième jour s'est éclipsé ; une tempête vient mêler son horreur à l'obscurité de la nuit. Comme Conrad écoute avidement le choc bruyant des flots qui jusqu'alors n'avaient jamais interrompu son sommeil! son imagination sauvage s'égare, inspirée par l'élément qu'il chérit. Combien de fois il a volé sur la crête de ces vagues rapides ! qu'il aimait leur agitation qui rendait sa course plus prompte! Maintenant le mugissement de l'océan est pour lui une voix bien connue

qui lui dit en vain qu'il n'en est séparé que par une courte distance.

Le vent fait entendre de longs sifflements, et la voûte du cachot retentit des roulements de la foudre. A travers les barreaux brille l'éclair dont la lumière réjouit plus Conrad que celle de l'astre des nuits : il traîne ses lourdes chaînes pour attirer le tonnerre, et soulevant ses bras chargés de fers, prie le ciel dans sa pitié de lancer un de ses carreaux pour l'anéantir. Le métal qui l'enchaîne et ses vœux impies appellent également la foudre. L'orage passe et dédaigne de frapper. Conrad gémit, comme si un ami infidèle eût méprisé sa prière.

VIII. — Minuit a sonné ; un pas léger s'approche de la porte massive ; il s'arrête. Conrad entend crier le verrou bruyant et tourner la clef au son triste. Son cœur l'a deviné, c'est la belle Gulnare; elle est pour lui un ange protecteur et belle comme un prisonnier peint l'Espérance. Elle est changée cependant, depuis qu'elle est venue pour la première fois : la pâleur règne sur ses joues, et un frisson agite tous ses membres. Elle jette sur Conrad un œil inquiet et affligé qui eût dit, au défaut de ses lèvres : « II te faut mourir, » oui, mourir! une ressource te reste, la seule, la plus » terrible ; mais la torture l'est encore davantage

» — Gulnare! je n'en cherche aucune ; je l'ai dit, » je le répète, Conrad est toujours le même. Pourquoi » vouloir sauver la vie d'un proscrit et l'arracher au » supplice qui l'attend et qu'il a bien mérité ? Oui, et » je ne suis pas le seul peut-être, je l'ai bien méritée » la vengeance que prépare Seyd.

» — Pourquoi! tu veux savoir pourquoi ! et n'as-tu » pas garanti Gulnare d'un sort pire que l'esclavage?... * Pourquoi!... le malheur t'a-t-il fermé les yeux sur

» les tendres projets d'une femme? L'avouerai-je?" » quoique mon sexe doive cacher ce que je sens, en » dépit de tes crimes, mon cœur s'est ému pour toi ; » tu m'as inspiré la crainte, la reconnaissance, la pitié, » la rage et l'amour... Ne réponds rien... ne médis » plus que tu en aimes une autre, et que j'aime en » vain. Je veux qu'elle m'égale en tendresse comme » en beauté; moi, j'affronte un danger qui la ferait » trembler. Son cœur est-il bien digne du tien? Ah ! » si j'étais ton amie, tu ne serais pas seul ici! épouse » d'un proscrit, pourquoi laisse-t-elle son époux errer

* sans elle sur les flots? quel soin l'attache dans son » île? Mais cessons ce discours... sur ta tête et la » mienne une épée tranchante n'est suspendue que par » un fil. As-tu encore du courage ? veux-tu être libre ? » reçois ce poignard, viens et suis-moi.

» — Te suivre! et mes chaînes? Chargé d'un sem- » blable ornement, pourrai-je sans bruit traverser les » gardes endormis? l'as-tu donc oublié? est-ce l'équid page d'un homme qui veut fuir? ce poignard est-il » une arme bien redoutable au combat?

» — Homme défiant! les gardes sont gagnés, tou- » jours prêts à se révolter par l'appât de l'or; un mot » de ma bouche, et tes chaînes tombent. Sans aucun » secours, comment serais-je auprès de toi? Depuis » que je t'ai vu, j'ai mis le temps à profit, et si je me «suis rendue coupable, c'est pour toi! Coupable! » est-ce l'être que de punir Seyd? il doit mourir ce » tyran détesté. Je te vois frémir ; mais mon âme est » bien changée. On lui a prodigué l'outrage et le » mépris : elle sera vengée. On l'a soupçonnée d'une » trahison que jusqu'ici elle avait dédaignée, trop fidèle,

* hélas! quoique abreuvée d'une amère servitude...

* Tu souris ; mais tu peux le croire : Seyd avait tort de

» se plaindre. Je n'étais point perfide alors, et tu ne d m'étais pas encore si cher. Mais Seyd Ta prétendu ; » et les jaloux, ces tyrans qui, en nous soupçonnant » sans cesse, nous donnent l'idée de la trahison, mé- » ritent bien le sort que prédisent leurs lèvres cha- » grines. Je n'ai jamais aimé le Pacha; il m'avait » achetée... un peu cher peut-être, puisque mon cœur » n'a pu lui être vendu. J'étais une esclave docile : il » a dit que j'aurais fui volontiers avec toi. Il mentait, » tu le sais; mais malheur aux prophètes comme lui ! » Leurs injures rendent leurs prédictions véritables; » et crois-tu que c'est à ma prière qu'il a suspendu » ton supplice ? Non, cette grâce passagère lui donne » le temps de préparer des tortures plus terribles pour » toi, et pour Gulnare un désespoir plus cruel. Ma vie » aussi a été menacée ; mais son fol amour a retardé » sa vengeance. Elle attendra que mes appas cessent a> de plaire. Alors s'ouvrira pour moi le sac fatal, et la » mer est à deux pas. Permet trai-je à son caprice de 35 me traiter comme le jouet qu'un enfant rejette dès » qu'il a perdu sa dorure? Je t'ai vu, je t'aime, je te » dois tout ; je veux te sauver, ne serait-ce que pour » te prouver ce que peut la reconnaissance d'une » esclave. Les serments que le Pacha prononce dans y> sa colère sont religieusement accomplis ; mais n'eût- » il pas menacé ma vie et mon honneur, je t'aurais » délivré, en épargnant Seyd, il est vrai. Me voici » toute à toi, préparée à tout ; tu ne m'aimes pas, tu t> ne connais pas Gulnare, tu la hais peut-être. Hélas! » l'amour, la haine m'étaient également inconnus! d Que ne peux-tu m'éprouver ! tu ne repousserais pas » avec crainte le feu dont brûle un cœur né dans ces 33 climats ! Ce feu devient le phare de ton salut. Il te » montre dans le port la barque d'un Maïnote; mais

» clans un appartement qu'il nous faut traverser, le » tyran dort... ; il ne doit plus se réveiller !

» — Gulnare! Gulnare! je n'avais jamais senti, » comme en ce moment, mon abjecte fortune. Seyd » est mon ennemi; il nous eût détruits sans pitié, mais » en nous déclarant la guerre. J'accourus sur mon )> vaisseau pour le prévenir et croiser mon cimeterre » avec le sien; voilà mon arme, et non le perfide poi- » gnard. Qui respecte la vie d'une femme respecte » celle d'un ennemi qui dort. C'est avec joie que je » t'ai sauvée, ne me laisse pas croire que mon huma- » nité s'est exercée sur un objet qui n'en était pas » digne. Ad^eu donc, rends le calme à ton cœur. La » nuit s'écoule, c'est la dernière accordée à mon repos » sur la terre.

» — Eh bien! repose, malheureux, le soleil levant » verra commencer tes souffrances, et tes membres » palpiter sur le pal qui t'attend. J'ai entendu donner » les ordres. J'ai vu préparer ton supplice ; mais je n'y » assisterai pas. Tu peux périr, je périrai avec toi.

» Ma vie, mon amour, ma haine, tout ce qui m'atta- » che à la terre, dépend d'un seul coup, et sans ce » coup la fuite est inutile. Comment éviter les pour- » suites de Seyd?... Oublierai-je d'ailleurs mes in- » jures, ma jeunesse flétrie, les longues années que » que j'ai consumées dans les larmes?... Ma ven- » geance fait notre sûreté. Mais puisque le poignard » n'est point une arme cligne de ta main, j'essaierai » celle d'une femme. Les gardes sont gagnés : encore » un moment, Conrad, nous sommes sauvés ou per-

• dus ; si mon faible bras me trahit, l'aurore éclaire-

• l'instrument de tes tortures et mon linceul. »

IX. — Elle détourne la tête à ces mots, et disparaît avant que Conrad ait pu répondre. Il la suit avec l'œil

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étonné de l'inquiétude ; et repliant, comme il peut, les anneaux do ses chaînes pesantes pour diminuer le bruit de sa marche, il se hâte de se traîner sur les pas de Gulnare, puisque les verrous ne s'opposent plus à son évasion. L'obscurité et les détours d'un passage inconnu l'embarrassent. Il ne trouve ni lampes, ni gardes ; tout à coup une sombre lueur vient le frapper. Approchera-t-il? fuira-t-il cette lumière qu'il distingue à peine ? le hasard guide ses pas. Son front reçoit l'impression d'une fraîcheur soudaine qui semble celle du matin ; il est parvenu dans une galerie découverte. Le ciel offre encore à ses regards la dernière étoile de la nuit ; Conrad y fait peu d'attention; c'est une autre clarté dans un appartement solitaire qui attire sa vue. Une porte entr'ouverte lui permet de voir une lampe et rien de plus. Quelqu'un survient d'un pas précipité, s'arrête, se détourne, s'arrête encore. C'est Gulnare enfin. Plus de poignard dans sa main, aucun indice de crime. « Béni soit, dit-il, ce cœur rendu au calme ! elle » n'a pu frapper! » — Il la regarde de nouveau; ses yeux effarés semblent frappés d'épouvante aux rayons soudains du jour. Elle fait un mouvement pour rejeter sur ses épaules les flots do ses cheveux épars qui voilaient presque tout son visage et l'albâtre de son sein ; elle paraît sortir d'un moment de rêverie, de doute ou de terreur. Conrad s'approche : la main trop pressée de Gulnare a oublié d'effacer sur son front une légère tache; Conrad en observe la couleur, et devine... ; c'est un témoin bien faible mais irrécusable du crime..., une goutte de sang.

X. — Conrad avait vu les fureurs des combats ; il avait senti dans la solitude de son cachot tout ce qu'a d'affreux pour le coupable l'attente du plus cruel supplice ; il avait été criminel et puni; ses bras étaient en-

core chargés d'une chaîne qu'ils pouvaient porter à jamais : eh bien! les combats, la perte de la liberté, le remords, rien de tout ce qu'il a éprouve de plus terrible n'a pu le faire frissonner comme cette tache qui le glace d'horreur. Cette goutte de sang a suffi pour ternir tous les charmes de Gulnare. Conrad a vu couler le sang, il peut le voir répandre encore sans émotion ; mais c'est dans le feu d'une bataille, et par la main des hommes.

XL — « C'en est fait, dit Gulnare ; il allait se ré- » veiller; il a péri. C'en est fait; que tu me coûtes » cher ! Tout discours serait vain en ce moment ; » fuyons, la barque nous attend, et le jour paraît. Ceux 3 que j'ai séduits me sont tous dévoués, et viendront y> se joindre aux débris de ta troupe. Ma voix justifiera » mon bras quand nous voguerons loin de ce fîvage d abhorré. »

XII. — Elle frappe des mains. A ce signal, ceux qui ont juré de lui obéir, Grecs ou Mores, accourent dans la galerie, et s'arrêtent devant elle. Conrad est délivré de ses chaînes. Le voilà redevenu libre comme le vent des montagnes ; mais une telle tristesse l'accable, qu'il semble que le poids de ses fers ait passé sur son cœur.

On observe un profond silence. A un signe do Gulnare s'ouvre une porte qui conduit au rivage par une secrète issue. On s'éloigne de la ville, on s'empresse d'arriver sur le sable où vient expirer la vague bondissante. Conrad se laisse guider. Docile aux volontés de Gulnare, il lui était comme indifférent d'être sauvé ou trahi. Toute résistance lui semblait aussi inutile que si Seyd eût encore vécu pour assouvir sa vengeance par son supplice.

XIIL — On s'embarque ; la voile se déploie au souf-

ii 6.

flo d'un vent propice. Que de souvenirs divers s'offrent à la pensée de Conrad ! il demeure absorbe dans ses méditations jusqu'au détroit où s'avance comme un géant le rocher à l'abri duquel il avait jeté l'ancre. Depuis cette funeste nuit, quelques jours avaient valu pour lui un siècle de terreurs, de peines et de crimes. Au moment ot l'ombre du rocher passa sur le mât de la barque, Conrad se voila la tête, et éprouva une amère douleur; il se rappelait Gonzalve et ses compagnons, son triomphe passager et sa cruelle défaite ; il pense aussi à son amie abandonnée, et, en tournant les yeux, il aperçoit près de lui l'homicide Gulnare.

XIV. — Elle observait les traits de son visage, et ne put supporter cet aspect glacé qui la repoussait. Des larmes tardives vinrent bannir de ses yeux un regard sombre et féroce qui leur était étranger. Elle fléchit le genou devant Conrad, et lui presse la main. « Allah » m'accablerait de son courroux, que tu devrais me » pardonner ! lui dit-elle. Sans ce noir attentat, que » devenais-tu? Prodigue-moi tes reproches; mais dai- » gne m' épargner encore pour le. moment; je ne suis » point ce que je parais. Cette nuit de terreur a égaré » ma raison; modère ton âme irritée. Si je n'eusse » jamais aimé, j'aurais été moins criminelle; mais, » quand même tu l'aurais voulu, tu n'aurais pas vécu » pour me haïr. »

XV. — Gulnare n'a pas compris la pensée de Conrad*; il s'accuse plutôt qu'elle, et gémit d'être la cause involontaire de ses malheurs; mais un silence profond et sombre témoigne seul les chagrins secrets qui le dévorent. Cependant le vent est favorable, la mer n'est point agitée ; les vagues azurées bouillonnent devant la proue du petit navire.

Un point est aperçu dans l'horizon lointain; bientôt

on distingue un mât, une voile et un vaisseau armé. Les hommes de quart paraissent sur le tillac, et une voile plus ample, qui s'arrondit au souffle du vent rend sa course plus rapide. Il s'avance avec majesté, et ses flancs présentent la terreur.

Un éclat subit de lumière frappe la vue ; un boulet dépasse la barque, et glisse en sifflant sous les flots. Conrad sort tout à coup de sa rêverie ; une joie absente depuis longtemps brille dans ses yeux. « C'est bien » lui, s'écrie-t-il, voilà mon pavillon rouge; allons ! j'ai » encore des amis sur l'océan !» Les pirates reconnaissent le signal de leur chef, et le saluent par leurs acclamations. En un instant la chaloupe est mise à la mer, et les voiles sont baissées. « C'est Conrad! c'est Conrad! » répètent-ils. Aucun ordre ne peut réprimer leurs transports : c'est avec joie et orgueil qu'ils le voient monter de nouveau sur le pont de son vaisseau. Un sourire adoucit leurs physionomies sauvages, ils résistent à peine au désir dele'presser dans leurs bras.

Pour lui, oubliant à demi ses dangers et sa défaite, il répond, comme le doit un chef, à l'accueil qu'il reçoit, serre la main d'Anselme, et sent qu'il peut encore commander et vaincre.

XVI. — Les premiers moments d'allégresse passés, un regret afflige les corsaires, c'est de ramener Conrad sans avoir frappé un seul coup ; ils ont mis à la voile en jurant de le venger ; s'ils eussent appris que c'était la main d'une femme qui leur avait enlevé la gloire de reconquérir leur chef, moins scrupuleux que lui, ils l'eussent proclamée leur reine. Ils se communiquent tout bas leur surprise et leur admiration avec le sourire de la curiosité, et ils examinent attentivement Gulnare. Femme à la fois au dessus et au dessous de son sexe, elle est troublée parleurs regards, elle que le sang n'a

pas épouvantée. Elle tourne vers Conrad un œil faible et suppliant, puis baisse son voile, et se tient en silence à ses côtés. Ses bras se croisent sur ce cœur qui, depuis que Conrad est hors de danger, abandonne le reste au destin. Malgré le coup qu'elle a frappé, capable de l'extrême amour comme de l'excès de la haine, du crime comme de la vertu, elle est restée femme après avoir commis le plus noir des forfaits.

XVII. — Conrad s'en aperçoit, et éprouve à la fois (pouvait-il faire moins !) l'horreur pour son crime et la pitié pour son malheur. Des torrents de larmes n'effaceront pas ce qu'elle a fait; le ciel la punira au jour de sa colère. Mais il n'ignore pas que c'est pour lui que te poignard a frappé, et pour lui qu'a coulé le sang; c'est à la coupable qu'il doit sa liberté ; elle a sacrifié pour lui toutes les espérances de la terre et du ciel. Il s'approche de cette belle esclave. Son regard lui fait baisser les yeux. Qu'elle lui paraît changée et humiliée, faible et timide! La rougeur de ses joues est remplacée à tous moments par une pâleur mortelle ; il ne reste de leur vif incarnat que cette tache d'un sang qu'a fait couler le poignard. Conrad saisit sa main ; elle tremble... Ah! c'est trop tard ! Il presse cette main si douce au toucher de l'amour, si terrible dans les inspirations de la haine ; elle tremble ; la sienne a perdu sa fermeté, et l'accent de sa voix est altéré. Il l'appelle : « Gulnare ! » Elle ne répond rien. « Chère Gulnare ! » Elle relève ses yeux, dans lesquels on lit sa réponse, et se précipite dans ses bras : pour la repousser de cet asile il eût fallu que son cœur fût au dessus et au dessous du cœur d'un mortel; mais, coupable ou non, il ne peut la repousser; peut-être, sans les pressentiments dont il croit entendre la voix, la dernière vertu de Conrad serait allée joindre les autres ; mais Médora elle-même

pouvait pardonner un baiser qui n'exigeait rien de plus d'une femme si belle ; le premier et le dernier que la fragilité dérobât à la constance sur des lèvres où l'amour avait exhalé son souffle le plus pur, sur des lèvres dont les soupirs interrompus répandaient un parfum que ce dieu venait de rafraîchir par l'agitation de ses ailes.

XVIII. — lis aperçoivent, avec le crépuscule , l'île des corsaires ; les rochers semblent leur sourire ; un murmure joyeux se fait entendre dans le port ; la flamme des signaux brille sur les hauteurs ; les chaloupes plongent dans la baie ; les dauphins les poussent en se jouant à travers l'écume des (lots; l'oiseau de mer, à la voix discordante, les salue de son cri rauque et aigu ; leur imagination leur peint auprès des flambeaux les amis qui en entretiennent la clarté.

Ah! qui peut embellir le bonheur d'un retour, comme le sourire de l'espérance au milieu de l'océan !

XIX. — Parmi les feux qui brillent sur la montagne et dans l'île, Conrad cherche la tour de Médora; mais c'est en vain; tous remarquent avec surprise que seule elle est plongée dans l'obscurité : une lumière amie y était aperçue de loin; peut-être est-elle voilée et non éteinte. Conrad se précipite dans la première chaloupe et accuse dans son impatience la lenteur de la rame. Que n'a-t-il les ailes rapides de l'aigle pour voler sur le sommet de la montagne ! Les rameurs se reposent un moment : Conrad ne peut attendre , il se jette dans les flots, il achève le trajet à la nage et monte par le sentier qui lui est familier.

Il arrive et s'arrête à la porte de la tour : aucun bruit n'interrompt le silence qui y règne , les ténèbres l'entourent : il frappe avec force, personne ne répond ; rien n'annonce qu'on l'ait entendu, ou qu'on le croie si

près. Il frappe de nouveau, mais c'est bien faiblement: sa main l tremblante refuse d'aider le désir troublé de son cœur. On ouvre : c'est un visage connu , mais non celle qu'il brûle de presser sur son cœur ; on ne lui dit rien ; lui-même sent expirer deux fois ses questions sur ses lèvres ; il saisit le flambeau, qui échappe à sa main et s'éteint en tombant. Attendra- 1— il qu'il soit rallumé? il lui en coûterait autant d'attendre la clarté du jour. La lueur vacillante d'un autre flambeau jette par intervalles quelques rayons dans l'ombre du corridor ; il se précipite dans l'appartement ; il aperçoit ce que son cœur ne pouvait croire, et ce que pourtant il avait pressenti.

XX. — Conrad reste immobile et sans voix ; son morne regard se fixe sur celle qu'il aimait. Il en coûte à la douleur de s'éloigner de l'objet de ses regrets ; elle n'ose s'avouer que c'est en vain qu'elle le contemple. Médora avait été si calme et si belle que la mort s'offrait chez elle sous un aspect plus doux ; ses mains glacées tenaient des fleurs qu'elle semblait presser encore, comme si elle eût feint de dormir 2. On eût douté un moment qu'il fût encore temps de verser des larmes. Ses longues paupières, blanches comme la neige, voilaient ses prunelles privées du feu qui les animait. Ah! comme la mort pose surtout son empreinte sur les yeux en bannissant l'âme de ce trône de lumière !

Ils sont ternis et affaissés ces cercles d'azur ; mais la fraîcheur des lèvres de Médora est encore respectée,

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