‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 12 sur 67 · XXIV. — - t Demain! Eh bien! oui, demain! » C-Jb · texte numérisé non relu

XXIV. — - t Demain! Eh bien! oui, demain! » C-Jb

mots, répétés deux fois, furent les seuls qu'on entendit sortir de la bouche de Lara. Aucune colère ne se trahit sur son front, ni dans le feu de ses regards ; cependant il y avait dans l'accent de sa voix quelque chose qui annonçait une détermination irrévocable, quoique inconnue. Il prit son manteau, salua d'un léger signe de tête en quittant l'assemblée ; et, comme il passait près d'Ezzelin, il répondit par un sourire au regard menaçant dont ce chevalier semblait vouloir l'accabler. Ce n'était point le sourire de la joie, ni celui d'un orgueil contenu qui se Yenge par le mépris de ne pouvoir exercer son ressentiment : c'était le sourire d'un cœur sûr de lui-même dans ce qu'il devait entreprendre ou souffrir.

Ce sourire annonçait-il la paix et le calme de la vertu, ou le crime endurci dans un long désespoir? Hélas ! l'un et l'autre se ressemblent trop clans leur confiance pour être facilement reconnus sur le front d'un homme ou dans ses discours. Les actions seules peuvent apprendre ce que l'inexpérience a tant de peine à deviner.

XXV. — Lara appelle son page et se retire : ce jeune homme, qu'il avait amené avec lui des climats lointains qu'éclairent des astres plus brillants, obéissait promptement à ses paroles comme à ses gestes. Docile sans impatience, malgré sa jeunesse, et silencieux comme son maître, il avait abandonné pour Lara sa terre natale; sa fidélité paraissait au-dessus de son état et de son âge. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue du pays, c'était rarement celle dont se servait Lara pour lui transmettre ses volontés; mais à peine entendait-il la langue de sa patrie, il accourait et répondait aussitôt à ces accens qui lui rappelaient ses montagnes, la voix absente de leurs échos, ses parents et ses amis qu'il

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ne devait plus revoir, et auxquels il avait renoncé pour celui qui était tout pour lui et son seul guide sur la terre. Pouvait-on s'étonner de le voir toujours à ses côtés?

XXVI. — Sa taille était svelte ; le soleil de son pays n'avait point nui à la délicatesse de ses traits; ses rayons brûlants n'avaient point basané ses joues qui se coloraient souvent d'une rougeur involontaire. Ce n'était point cet incarnai qui est l'indice de la santé et du bonheur, mais l'expression d'un souci secret, dont le sentiment plus vif se trahissait un moment. Le feu de ses yeux semblait dérobé aux astres et allumé par une pensée électrique ; ses longues paupières donnaient à à ses noires prunelles une douceur mélancolique ; on y remarquait cependant plus d'orgueil que de tristesse, ou du moins c'était une tristesse que personne ne devait partager. Les jeux qu'on recherche à son âge, les amusements folâtres des pages, étaient sans attraits pour lui. Ses yeux restaient fixés sur Lara pendant des heures entières ; il oubliait tout dans ce regard contemplateur. S'il n'était plus avec son maître, c'était seul qu'il allait errer. Ses réponses étaient brèves, et il ne faisait jamais aucune question. Les bois étaient la promenade qu'il choisissait; ses plaisirs, la lecture d'un livre en langue étrangère; son lit de repos, les bords des ruisseaux limpides ; il semblait, comme celui qu'il servait, vivre éloigné de tout ce qui charme les yeux et enchante le cœur, ne point fraterniser avec les hommes, et n'avoir reçu de la terre que le don amer de l'existence.

XXVII. — S'il aimait, ce n'était que Lara; mais le respect et l'obéissance témoignaient seuls son affection; attentif et muet, son zèle devinait tous les désirs de son maître, et pour les accomplir, il n'attendait pas

qu'il les exprimât. Il y avait encore de la fierté dans tout ce qu'il faisait; c'était la fierté d'un esprit allier qui n'aimait pas les réprimandes. S'il s'abaissait à ces soins qui n'appartiennent qu'à des mains serviles, ses actions seules obéissaient, et son air commandait encore, comme si, loin d'être guidé par l'appât d'un vil salaire, il eût cédé moins aux ordres de Lara qu'à sa propre volonté.

Lara n'exigeait de lui que de faibles services, comme de lui tenir les étriers quand il montait à cheval, de porter son épée, d'accorder sa harpe, ou de lui lire des livres écrits depuis bien des siècles et dans des langues étrangères. Le page ne se mêlait jamais avec les autres serviteurs, auxquels il ne témoignait ni déférence, ni mépris, mais plutôt une réserve étudiée qui prouvait qu'il n'avait rien de commun avec ces mercenaires. Quel que fût son rang ou sa naissance, son âme pouvait bien fléchir sous Lara, mais jamais descendre jusqu'à eux. Il paraissait issu d'un sang noble et avoir connu des temps plus fortunés. Aucune marque de travaux vulgaires n'avait endurci ses mains. Elles étaient si délicates et si blanches, que, d'accord avec le teint de son visage, elles l'eussent fait croire d'un autre sexe, si ses vêtements n'avaient dit le contraire. Il avait aussi dans ses regards quelque chose de sauvage et de hautain et que n'ont pas ceux d'une femme c'était une expression de feu qui annonçait l'influence d'un climat ardent dans ce corps délicat et frêle, expression qu'on remarquait seulement dans son aspect, et non pas dans son langage.

Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il en portait un autre avant de quitter ses montagnes. Il lui arrivait en effet de ne pas répondre à ce nom plusieurs fois répété, comme s'il lui eût été peu familier; ou

bien on le voyait se retourner brusquement, comme s'il se fut rappelé enfin que ce nom était devenu le sien; mais, si c'était la voix chérie de Lara qui rappelait, alors ses oreilles, ses yeux, son cœur, semblaient redoubler d'attention.

XXVIII. — La querelle imprévue qui avait été remarquée de tous, n'avait point échappé au jeune page au milieu de la fête. Chacun s'écriait autour de lui combien on était surpris du sang-froid avec lequel l'audacieux chevalier avait menacé, et de la patience du superbe Lara, après une telle insulte de la part d'un étranger. A ces discours Kaled changea plusieurs fois de couleur ; ses lèvres pâlirent, et ses joues s'enflammèrent tour à tour; son front se couvrit de cette sueur glacée qui se répand sur nous quand le cœur s'affaisse sous le poids d'une pensée qu'il veut en vain repousser. Oui, il est des choses que nous devons oser faire avant que la réflexion tardive nous en avertisse. Quelle que pût être l'idée de Kaled, elle suffit pour le rendre muet et troubler son visage. Il regarda Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût laissé tomber en passant un sourire de dédain sur ce chevalier : ce fut alors que Kaled sembla se reconnaître ; ce sourire lui en apprit plus que n'en disaient aux autres l'aspect et l'air do Lara. Il s'élança rapidement près de lui, et dans un moment Lara et son page eurent disparu. Tous ceux qui restèrent dans le château crurent un moment qu'on les avait laissés seuls. Chacun avait attentivement examiné les traits de Lara, chacun s'était si bien identifié à ia scène dont il avait été témoin, que, lorsque l'ombre de ce seigneur eut dépassé le seuil de la porte, et ne fut plus retracée par la lueur des flambeaux, tous les cœurs palpitèrent comme au sortir d'un rêve effrayant que nous ne pouvons croire

véritable, mais qui nous épouvante encore, parce que tout ce qu'il y a de pire est toujours plus près de la vérité.

Lara et Kaled ont disparu... Ezzelin reste encore avec un front pensif et un air impérieux ; mais, avant qu'une heure fût écoulée, il salua Othon et sortit.

XXIX. — La foule s'est dissipée et tous les convives reposent. Le châtelain courtois et ses hôtes empressés sont enfin retirés dans leur couche accoutumée. C'est là que la joie se calme et que le chagrin soupire en appelant le sommeil, doux oubli de la vie, dans lequel l'infortuné cherche un refuge contre ses maux. Là dorment également l'espérance de l'amour en délire, la perfidie et la méchanceté, les tourments de la haine et les projets de l'ambition jalouse. Les ailes de l'oubli planent sur tous les yeux, et l'existence reste comme ensevelie dans un tombeau. Quel autre nom convient mieux au lit du sommeil, véritable sépulcre de la nuit, asile universel, où la faiblesse, la force, le vice et la vertu, gisent dans une égale nudité? Heureux l'homme de respirer un moment sans le sentir, pour lutter encore, au réveil, contre la terreur delà mort, et chercher à fuir ce dernier sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il doit être exempt de rêves !

CHANT DEUXIÈME

I. — La nuit s'efface, l'aurore dissipe les vapeurs qui couronnent les montagnes, et la lumière éveille l'univers ; un jour de plus est ajouté aux jours de l'homme, qui s'approche peu à peu du dernier. Mais la nature toute-puissante paraît comme au four de sa création, le soleil est dans les cieux et la vie sur la terre, les fleurs parent les vallons, l'astre du jour est u *.

resplendissant ; la brise respire la santé, les ruisseaux répandent partout la fraîcheur.

Homme immortel! admire les beautés de la nature, et dis dans la joie de ton cœur : a Tout est à moi ! » Admire-les pendant qu'il est permis à tes yeux charmés de les voir encore ; un jour viendra où elles ne t'appartiendront plus.

Quels que soient les regrets qui s'exhalent sur ta tombe muette, les cieux et la terre ne t'accorderont pas une larme ; aucun nuage ne deviendra plus sombre, aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun zéphyr ne soupirera pour toi ; mais les vers rampants s'empareront de leur pâture, et prépareront tes dépouilles pour fertiliser la terre.

II. — L'aurore a brillé, le soleil est à la moitié de sa course, les chevaliers se rendent auprès d'Othon et s'assemblent à sa voix ; c'est l'heure désignée qui doit décider de la réputation de Lara. Ezzelin va répéter son accusation, il va dire la vérité, quelle qu'elle soit ; il en a donné sa parole. Lara a promis de l'écouter à la face du ciel et des hommes. Pourquoi Ezzelin ne vientil pas? Un accusateur qui a de telles révélations à faire ne devrait-il pas être plus empressé?

III. — L'heure est passée : Lara, fidèle au rendezvous, montre une confiance ferme et le sang-froid de la patience. Pourquoi Ezzelin n'arrive-t-il pas? Des murmures s'élèvent, le front d'Othon s'obscurcit.

a Je connais mon ami, s'écrie-t-il, je ne puis mettre » sa foi en doute ; s'il est encore sur la terre, qu'on

* l'attende. Le toit sous lequel il a reposé cette nuit » est dans le vallon situé entre mes domaines et ceux

* du noble Lara. Il eût accepté l'hospitalité dans mon » château, et un chevalier tel que lui l'eût honoré : » s'il a refusé d'être mon hôte, c'est qu'il a eu besoin

» d'aller chercher des preuves et de se préparer » pour aujourd'hui. J'ai engagé ma parole pour lui ; » je l'engage encore, et j'effacerais au besoin la tache » qu'il aurait faite à la chevalerie. » Il dit, et Lara répond :

« Je me suis rendu ici, d'après ton désir, pour prêter * une oreille attentive aux contes perfides d'un étranger » dont les paroles auraient dû déjà blesser mon cœur, » si je ne l'avais méprisé comme un insensé ou un vil » ennemi. Je ne le connais point... Il semble m'avoir » connu dans des pays... Mais pourquoi perdrais-je » aussi le temps en vains discours ? Produis le dénon- » dateur, ou soutiens ton engagement avec ton épée. »

Le visage du fier Othon rougit de colère : il jette son gant, et tire son épée du fourreau.

» Eh bien! dit-il, c'est ce dernier parti que je préfère ; je répondrai pour mon hôte absent ! » Rien n'altère la sombre pâleur des traits de Lara, quoiqu'il se voie sur le point de descendre dans la tombe ou d'y précipiter Othon. Ses yeux n'en expriment pas moins un courroux qui sera sans pitié. Il s'arme aussi de son épée ; sa main prouve qu'elle en connaît bien l'usage par l'aisance avec laquelle elle en saisit la poignée. En vain les chevaliers se pressent autour d'eux ; la fureur d'Qthon ne veut rien écouter ; il prodigue à Lara l'injure et l'outrage, en criant qu'une bonne épée peut les justifier.

IV. — Le combat fut court : aveugle dans sa fureur, Othon offre le sein au coup fatal; il est blessé et tombe. Mais ce n'est pas une blessure mortelle qu'il a reçue de la main adroite de son adversaire : « Demande la vie, » lui cria Lara... Othon ne répond rien. On vit le moment qu'il ne se relèverait plus de la terre ensanglantée. Le front de Lara devient presque noir dans la

rage qui le transporte. Il lève le fer meurtrier avec plus de férocité qu'au moment où celui d'Othon était dirigé contre son cœur. Il avait conservé son sangfroid pendant qu'il s'occupait de sa défense, et maintenant rien ne fait diversion à la haine qui l'anime. Il fond sur le vaincu, tellement résolu à lui donner la mort, qu'il tourne presque son glaive menaçant contre ceux qui retiennent son bras, en lui criant : Merci I II réprime ce premier mouvement ; mais ses regards sont fixés sur le chevalier abattu, comme s'il regrettait la victoire inutile qui laisse encore la vie à son ennemi; il semble calculer à quelle distance du tombeau ses coups ont mis sa victime.

V. — On relève Othon baigné dans son sang; le médecin lui défend toute question et tout geste. Les autres chevaliers se retirent dans une salle voisine; et Lara, la cause du combat dans lequel il vient de triompher, s'éloigne dans un silence hautain , l'air irrité et méprisant. Il dirige son coursier vers son château, sans jeter un seul regard sur celui d'Othon.

VI. — Mais où était-il ce météore d'une nuit qui n'a menacé que pour disparaître au retour de la lumière ? où était-il cet Ezzelin qui a paru un seul instant sans laisser aucune trace de ses intentions ?

Il avait quitté le château d'Othon longtemps avant le jour ; les ténèbres régnaient encore, il est vrai ; mais le chemin lui était si familier, qu'il n'a pu s'égarer. Sa demeure était voisine : il n'y est point; et le jour suivant amène de nouvelles perquisitions qui n'apprennent rien, sinon qu'il est absent. Sa couche est vide , son coursier est dans l'étable ; son hôte s'alarme, ses amis s'affligent et murmurent; ils poursuivent leurs recherches dans les environs, craignant de rencontrer les marques de la rage de quelque brigand. Il n'en existe

aucune, point de traces de sang, point de lambeaux de ses vêtements sur les buissons. Aucune chute n'a flétri la verdure ; rien n'indique le lieu du meurtre. Point d'impression de doigts sanglants pour attester les efforts convulsifs d'une main qui, ayant cessé de se défendre, aurait tourné sa rage mourante contre le gazon. Voilà ce qu'on eût trouvé, si quelqu'un avait perdu la vie. On ne trouve rien; il ne reste qu'une espérance douteuse. Le soupçon prononce tout bas le nom de Lara ; il s'entretient de sa mauvaise réputation, mais il se tait soudain lorsqu'il paraît, et attend son absence pour oser se livrer de nouveau à des conjectures revêtues des plus noires couleurs.

VIL — Les jours s'écoulent, les blessures d'Othon sont guéries , mais son orgueil ne l'est pas : sa haine n'est plus dissimulée. C'était un homme puissant, l'ennemi de Lara et l'ami de tous ceux qui désiraient lui nuire.

Il réclame auprès des tribunaux de la contrée, il veut qu'on force Lara à répondre d'Ezzelin.

Quel autre que Lara avait des motifs pour craindre sa présence? qui a pu le faire disparaître, si ce n'est l'homme auquel ses révélations eussent été si pénibles ? le bruit public augmente, le mystère plaît à L? foule curieuse. D'où vient cette indifférence de Lara qui dédaigne la confiance de l'amitié? d'où naît cette férocité qui a trahi son orgueil? et cette habileté à manier l'épée, où l'a donc acquise ce bras qui n'a jamais fait la guerre? comment son cœur est-il devenu si cruel? car enfin ce n'est point l'aveugle impulsion d'une colère passagère qu'un mot excite et qu'un mot apaise aussitôt ; c'est le sentiment profond d'une âme qui ne connaît plus la pitié et qu'une longue habitude du pouvoir et du succès a rendue inexorable.

Tous ces propos ot le penchant naturel de l'homme vers le blâme plutôt que vers la louange, font éclater enfin contre Lara un orage capable de le faire trembler, et tel que l'avaient voulu exciter ses ennemis. On exige qu'il réponde de la tête d'un homme qui, mort ou vivant, doit le poursuivre partout.

VIII. — Cette contrée nourrissait plus d'un mécontent qui maudissait la tyrannie sous laquelle il était contraintde fléchir. Plus d'un despote barbare y donnait ses caprices pour des lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes querelles au dedans, ouvraient sans cesse une porte au carnage et à l'oppression, qui n'attendaient que le signal pour renouveler ces discordes civiles pendant lesquelles on ne connaît plus de neutres, et l'on ne voit partout que des amis ou des ennemis.

Les seigneurs, enfermés dans leurs forteresses féodales, étaient obéis, mais abhorrés par leurs vassaux : l'héritage qu'avait reçu Lara n'offrait, comme ceux des; autres, que des domaines peuplés par des cœurs mécontents et des mains travaillant à regret.

Mais sa longue absence de la terre natale avait éloigné de lui l'odieux de l'oppression ; après son retour, la douceur de son gouvernement bannit par degrés toute terreur. Ses serviteurs ne conservaient pour leur chef que leur antique vénération ; et ce fut pour lui plus que pour eux-mêmes que leurs craintes furent excitées. Ils l'estimèrent malheureux, quoique d'abord leur malignité l'eût jugé coupable. Ses longues nuits passées sans repos, et son humeur silencieuse, furent regardées comme l'effet d'une maladie entretenue parla solitude. Quoique son genre d'existence rendît sa demeure triste, ses manières étaient aimables, et les malheureux n'en sortaient jamais sans consolations; pour eux, du

moins, son cœur connaissait la pitié. S'il était froid envers les grands et dédaigneux pour les superbes, l'homme humble ne manquait pas d'attirer ses regard": Il parlait peu ; mais sous son toit on recevait souvent un asile et jamais de reproches. Il était facile de remarquer que chaque jour de nouveaux hôtes devenaient ses sujets. Ce fut surtout depuis la disparition d'Ezzelin qu'il se montra seigneur courtois et châtelain généreux* Peut-être son combat avec Othon lui faisait-il craindre quelque trame ourdie contre sa tête. Quelles que fussent ses vues, il sut se faire plus de partisans que les seigneurs ses égaux. Si c'était un effet de sa politique, elle était si habile, que le grand nombre le jugeait tei qu'il voulait paraître.

Exilé par un maître sévère, venait-on lui demander un refuge, on était sûr de l'obtenir. Aucun laboureur n'avait à pleurer sa moisson enlevée, et le serf pouvait à peine murmurer contre son sort. L'avarice trouvait chez lui la sûreté pour ses richesses ; le pauvre n'était point exposé aux mépris ; un bon accueil et l'appât des récompenses retenaient les jeunes guerriers, jusqu'à ce qu'il fût trop tard pour le quitter. Il faisait espérer à la haine que le jour s'approchait où elle pourrait, enfin réclamer une juste vengeance; l'amour, privé par un hymen détesté de l'objet de ses vœux, comptait su>* le succès d'une guerre dans laquelle la possessif i des charmes qu'il avait perdus serait le prix de la victoire : tout était prêt ; Lara n'attendait plus que le moment favorable pour proclamer l'abolition d'un esclavage dont le nom seul subsistait encore).

Othon crut enfin sa vengeance certaine : son héraut trouva le prétendu criminel entouré dans son château 4'un millier do bras libres des chaînes féodales récem-

ment brisées, et qui défiaient la terre en comptant sur le secours du ciel.

C'était le matin même que Lara venait de délivrer les esclaves attachés à la glèbe. « Nous ne creuserons désormais la terre que pour les tombeaux de nos tyrans ! » Tel est leur cri de rage. Un mot d'ordre est nécessaire dans les combats pour venger l'opprimé et conquérir le boa droit.

Religion, liberté, vengeance, un mot suffît pour faire marcher les hommes au carnage. La ruse sait profiter d'une phrase séditieuse , et la répandre habilement pour faire triompher le crime et préparer une abondante pâture aux loups affamés et aux vers des tombeaux.

IX. — Les seigneurs de ces contrées avaient usurpé tant de pouvoir, que lo monarque , encore enfant , régnait à peine. C'était le moment favorable pour les séditieux de lever l'étendard de la révolte. Les serfs méprisaient le roi et haïssaient les seigneurs et le roi lout ensemble. Ils n'attendaient qu'un chef. Il s'en offrait un attaché à leur cause par des nœuds indissolubles, et que les circonstances et le soin de sa propre défense ramenaient au milieu des combats. Séparé par une destinée mystérieuse de ceux que la naissance et la nature n'avaient pas créés pour être ses ennemis, Lara, depuis la nuit fatale, s'était préparé les moyens de braver tout ce que l'avenir lui apporterait de plus ministre.

Des raisons inconnues lui défendaient de souffrir qu'on recherchât ce qu'il avait fait dans de lointains climats. En réunissant à sa cause la cause de tous, il avait au moins la certitude de retarder sa chute. Réveillé par des événements qui menaçaient d'exaspérer ea triste fortune, l'orage qui, après avoir exercé ses

ravages dans son cœur, s'était assoupi et y avait laissé un calme chagrin, venait d'éclater de nouveau, et le rendait ce qu'il avait été jadis sur un autre théâtre. Il se souciait peu de la vie et de la gloire ; mais il n'en était pas moins propre aux entreprises désespérées. Se croyant destiné dès sa naissance à être l'objet de la haine des hommes, il souriait de sa ruine , pourvu qu'elle fût partagée. Que lui importait la liberté des peuples ? Il n'élevait les humbles que pour abaisser les superbes. Il avait espéré trouver le repos dans sa sombre retraite ; la destinée et l'homme venaient l'y assiéger : il se montrait comme une bête féroce accoutumée aux attaques des chasseurs, et prête à fondre sur eux. Les pièges étaient inutiles, il fallait le tuer pour le prendre. Taciturne , farouche, et sans ambition, il n'était plus qu'un spectateur pacifique sur la scène du monde, lorsque, relancé soudain dans l'arène , il parut un chef aguerri. Sa vpix, son maintien, ses gestes, décèlent son naturel féroce, et ses regards annoncent le gladiateur exercé.

X. — Ferai-je le récit si souvent répété des combats qui nous montrent toujours le triomphe de la mort et celui des vautours ; la fortune changeante, passant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, la force victorieuse et la faiblesse vaincue, des ruines fumantes et des remparts renversés !

Cette nouvelle guerre fut semblable à toutes, si ce n'est que les passions, libres de tout frein, bannirent tout remords. Nul combattant ne demandait la vie : c'est vainement qu'on eût imploré la pitié. Les prisonniers étaient égorgés sur le champ de bataille. La même fureur animait les deux partis triomphants tour à tour. Ceux qui combattaient pour la liberté comme ceux qui combattaient pour la tyrannie, croyaient avoir répandu u 9

peu de sang, tant qu'il en restait encore à répandre. Il n'était plus temps d'éteindre le tison incendiaire. La désolation et la famine se disputaient la contrée ; l'incendie allumé se propageait de toutes parts, et le carnage souriait à chaque nouvelle victime.

XL — Forts de l'enthousiasme de leur liberté récemment acquise, les partisans de Lara obtiennent le premier succès ; mais cette victoire les a perdus. Ils cessent de former leurs rangs à la voix de leurs chefs; c'est dans une aveugle confusion qu'ils fondent sur l'ennemi, croyant que leur impétuosité assure sa défaite. La soif du pillage et de la vengeance entraîne ces soldats indisciplinés à leur perte. En vain Lara fait-il tout ce qu'un chef peut faire pour réprimer leur rage, en vain veut-il calmer leur ardeur téméraire ; la main qui a allumé le feu ne peut désormais l'éteindre. L'ennemi, plus sage, pourra seul les arrêter et leur prouver leur folle erreur. De feintes retraites, des embuscades nocturnes, des attaques malheureuses, des batailles refusées, la longue privation d'un secours nécessaire, des campements forcés sous un ciel humide, des murs imprenables qui défiaient les assiégeants et lassaient leur patience : voilà ce qu'ils n'avaient pas prévu.

Au jour du combat, ils s'avançaient avec le courage des vieux guerriers ; mais ils préféraient l'action la plus sanglante et une mort prompte à des souffances journalières. La famine, les maladies, ont bientôt éclairci leurs rangs ; la joie immodérée du triomphe se change en mécontentement. L'âme de Lara est seule encore inébranlable ; mais il lui reste peu de soldats pour lui obéir et le seconder ; ses nombreux compagnons sont réduits à une faible troupe. Il est vrai qu'elle est composée des plus braves et des plus désespérés, qui regrettent enfin d'avoir dédaigné la

discipline. Un seul espoir leur est permis. La frontière n'est pas éloignée. Ils peuvent par là, fuyant la guerre et leur patrie, aller porter dans un état voisin les chagrins de l'exil et la haine de la proscription. Il est cruel pour eux de quitter la terre de leurs aïeux ; mais il serait plus cruel encore de périr ou de se rendre.

XII. — La résolution en est prise ; ils sont en marche. La lune propice prête son flambeau pour guider leurs pas dans les ténèbres. Déjà ils aperçoivent le paisible éclat de ses rayons réfléchi dans le fleuve qui sert de limite à la terre étrangère ; déjà ils distinguent... Mais est-ce bien la rive? Elle est bordée par les rangs ennemis. Fuiront-ils? reviendront-ils sur leurs pas? Que voient-ils brillera r avant-garde ? C'est la bannière d'Othon ; c'est la lance du tyran qui les poursuit. Sont-ce des feux de bergers qui brillent sur les hauteurs?... Hélas! ils répandent trop de clarté pour favoriser la fuite. Privé de tout espoir, harassé de fatigue, ce petit nombre de braves vendra cher la victoire.

XIII. — Ils font halte un moment : c'est pour respirer. Doivent-ils avancer, ou attendre qu'on les attaque? S'ils chargent l'ennemi rangé en bataille le long du fleuve pour s'opposer à leur marche, quelques-uns peut-être pourront percer ses lignes et lui échapper. • Chargeons ! s'écrient-ils ; attendre d'être attacjué serait digne des lâches. « Les sabres sont tirés ; chacun saisit les rênes de son coursier. Encore un dernier signal, et l'action l'aura presque devancé. Pour combien de guerriers le mot que va prononcer Lara sera l'avant-coureur de la mort !

XIV. — Son glaive est hors du fourreau ; son visage respire un sang-froid trop tranquille pour être celui du désespoir ; mais il exprime plus d'indifférence qu'il ne

convient aux braves d'en témoigner dans ces moments terribles, si le sort des hommes les touche.

Il tourne ses yeux sur Kaled qui, trop fidèle pour trahir la moindre crainte, est toujours auprès de son seigneur. C'est peut-être la sombre clarté de la lune, et non la terreur de son âme, qui répand sur tous ses traits une pâleur mélancolique, indice de son zèle affectueux. Lara l'observe et met sa main sur la sienne; elle ne tremblait pas. Ses lèvres étaient muettes ; son cœur battait à peine , ses regards seuls disaient : « Nous ne nous séparerons jamais. Ta troupe peut » succomber ; tes amis peuvent fuir. Quant à moi, je » puis dire adieu à la vie, mais jamais adieu à Lara. *

Le signal est donné, et la petite armée, serrant ses lignes, s'avance sur les ennemis divisés en plusieurs corps. Le coursier a obéi à l'éperon ; les fers brillent et se croisent. Le nombre est plus grand d'un côté ; mais la bravoure est égale dans les deux partis. Le désespoir le dispute à l'audace, et la résistance persiste. Le sang coule dans le fleuve dont les flots conservent jusqu'au matin la couleur de la pourpre.

XV. — Donnant ses ordres, animant les siens par son exemple partout où l'ennemi redouble d'efforts, partout où ses compagnons succombent, Lara fait entendre sa voix, il frappe de son bras redoutable, et inspire un espoir que lui-même ne peut partager. Aucun ne fuit, sachant bien que la fuite serait vaine» Ceux qui ont reculé reviennent bientôt à la charge partout où les regards et les coups de leur chef font trembler les vainqueurs. Tantôt entouré de ses compagnons, tantôt presque seul, il rompt les rangs d'Othon ou rallie les siens, et s'expose lui-même aux postes les plus périlleux. L'ennemi semble fuir tout à coup. Le moment est propice. Lara élève la main, et

s'élance... Pourquoi sa tête, ornée d'un panache, fléchit-elle subitement? Un trait lui a percé le sein. Son geste fatal a laissé son cœur sans défense, et la mort a fait retomber ce bras menaçant. Le mot victoire expire sur ses lèvres. Comme cette main belliqueuse pend tristement à ses côtés ! elle retient encore son glaive, mais l'autre main a laissé échapper les rênes. Kaled saisit la bride du coursier. Affaibli par sa blessure, penché presque sans vie sur les arçons de la selle, Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé Temmène loin du lieu du combat; néanmoins ses soldats ne cessent de frapper et de frapper encore ; de nouveaux cadavres s'amoncellent sur ceux qui jonchent déjà la terre.

XVI. — Le jour vient luire sur les mourants et les morts, sur les cuirasses et les casques brisés. Le coursier est abattu, séparé de son cavalier. L'effort deson dernier soupir a fait rompre les courroies de sa selle. Non loin de là frémissent encore d'un reste de vie le pied qui lui fit sentir l'éperon et la main qui gu: dait ses rênes.

Quelques-uns se croient près de ce fleuve, dont les eaux semblent se faire un jeu de la soif qui dévore le soldat périssant de la mort des braves. C'est en vain que leur gorge brûlante implore une goutte, une seule goutte pour se désaltérer en mourant. Ils se trament avec des mouvements convulsifs sur le gazon ensanglanté; le peu de vie qui leur reste se perd dans co dernier effort ; mais enfin ils ont atteint l'onde désirée. Ils se penchent, ils en sentent déjà l'humide fraîcheur, i's sont au moment de la goûter. Pourquoi s'arrêtentils?... Ils n'ont plus de soif à étanclier, ils ne la sentent plus... c'était leur agonie... elle est déjà oubliée!

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