XVII. — Sous un tilleul, à l'écart de cette scène san
glante, était un guerrier respirant encore, mais blessé à mort dans ce cruel combat, dont il fut seul la cause. C'était Lara, dont la vie s'éteignait peu à peu. Kaled, qui jadis suivait ses pas, devenu maintenant son seul guide, est à genoux auprès de lui. Les yeux fixés sur son sein entr'ouvert, il cherche à étancher avec son écharpe le sang qui en sort à gros bouillons, et dont la teinte devient plus noire à chaque effort convulsif. Bientôt, à mesure que son souffle s'affaiblit, ce n'est plus que goutte à goutte que le sang s'échappe de la fatale blessure. Lara peut à peine parler, et fait signe que tout secours est inutile : ce signal est encore un mouvement pénible. Dans sa douleur, il presse la main qui voudrait calmer sa souffrance, et remercie par un triste sourire le page désolé. Kaled ne craint rien, ne sent rien ; il ne voit que ce front affaissé qui s'appuie sur ses genoux, et ce visage pâle dont les yeux obscurcis étaient jadis la seule lumière qui brillât pour lui sur la terre.
XVIII. — Les vainqueurs arrivent après avoir cherché Lara sur le champ de bataille ; ils estiment peu leur triomphe, si ce chef n'a pas succombé. Ils auraient voulu l'enlever, et s'aperçoivent que ce serait vainement. Il les regarde avec un calme dédaigneux, et paraît réconcilié avec le destin qui l'arrache par le trépas à leur vengeance. Ot.hon accourt, et, mettant pied à terre, contemple celui qui jadis a fait couler son sang : il s'informe de l'état de sa blessure. Lara ne répond point, et, le regardant à peine, comme si le souvenir de cet homme était effacé de sa mémoire, il se tourne vers Kadel. Si on entendit ses dernières paroles, on n'en comprit pas le sens. Sa voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère à laquelle s'attachaient pour lui de bizarres souvenirs ; il s'entretient d'événe-
ments passés sous d'autres climats ; mais quels événements? Kaled seul le sait, puisque seul il le comprend et lui répond à voixbassa, tandis que les ennemis les entourent dans un muet étonnement. A leurs derniers moments, ces deux hommes semblent oublier le présent dans le passé, et partager une destinée secrète dont personne ne peut pénétrer le mystère.
XIX. — Ils parlèrent longtemps, quoique d'une voix affaiblie. Vous eussiez cru, à entendre le page, que sa mort était plus prochaine que celle de Lara, tant les paroles avaient peine à s'échapper de ses lèvres pâles et tremblantes ; mais la voix de son maître, quoique faible, fut encore claire et calme jusqu'au moment où la mort annonça son approche par un sinistre gémissement.
Rien n'est changé dans son visage inaltérable, où l'on ne peut lire aucun remords ; mais, à sa dernière agonie, ses yeux se tournent avec tendresse sur Kaled. Lorsque celui-ci eut cessé de parler, Lara éleva la main et montra du doigt l'orient ; soit que la clarté du matin frappât sa vue, au moment où le soleil levant dissipait les nuages, soit par hasard, soit peut-être que le souvenir de quelque événement dirigeât sa main vers les lieux qui en avaient été le théâtre. A peine Kaled y iît-ii attention ; mais il détourna les yeux, comme si son cœur abhorrait le retour de la lumière alors que les ténèbres couvraient le front de son ami.
Cependant Lara n'a pas encore perdu tous ses sens ; hélas! il eût mieux valu qu'ils fussent tous anéantis. Un des soldats qui l'entouraient découvrit le signe rédempteur de la croix, et lui présenta le rosaire sacré dont son âme, prête à s'envoler dans un autre monde, pouvait encore invoquer le secours ; Lara le regarde
avec un œil profane et en souriant. Que le ciel lui pardonne si ce fut le sourire du dédain.
Pour Kaled, sans rompre le silence, et sans cesser de contempler le visage de Lara, il prit un air chagrin, et, d'un geste impatient, éloigna la main qui portait le gage sacré, comme ne servant qu'à troubler le moribond. Kaled ne paraissait pas savoir que la vie de Lara ne commençait que de ce moment ; cette vie d'immortalité qui n'est donnée qu'à ceux dont la foi adore le Christ.
XX. — Un douloureux gémissement fut le dernier soupir de Lara : un obscur nuage se répandit sur ses prunelles affaissées ; ses membres s'étendirent en frémissant sur la terre, et sa tête se pencha sur le faible genou qui ne se lassait pas de la soutenir. Il avait pressé d'abord sur son cœur la main qyi tenait la sienne. Hélas ! il ne bat plus ce cœur glacé ! Kaled ne cesse de l'interroger, quoique ses faibles mouvements ne lui répondent plus : « Il palpite encore! s'écria-t-il tout à coup. Ah ! malheureux ! c'est un songe ! Il n'est plus ! Celui que tu regardes fut jadis Lara.
XXI. — Kaled contemple tendrement ces dépouilles terrestres, comme sil'espnt qui les animait n'avait pas encore pris son essor. On veut l'arracher à sa douleur rêveuse : rien ne l'enpcat distraire ; et, lorsqu'on Penleva du lieu où il tenait embrassé le cadavre sanglant, et qu'il vit rouler sur la terre cette tête qui devait bientôt aussi n'être plus que poussière, il ne porta pas une main furieuse sur les boucles d'ébène de sa chevelure ; mais, immobile et stupéfait d'abord, il chancela bientôt et tomba en prononçant à peine ces mots : • Il • avait tant aimé ! jamais cœur mortel ne brûlera d'une » pareille flamme ! » Il est enfin trahi, ce long secret qui n'était qu'à demi caché : on déchire ses vêtements
ŒUVRES DE LORD BYRON *o3
pour rappeler la vie dans ce cœur qui n'a plus le sentiment de sa peine ; on découvre une femme. Kaled revient à elle et ne rougit pas ; que lui importent désormais son honneur et son sexe ?
XXII. — Lara ne repose point où reposent ses pères ; c'est dans le champ où il est mort que son tombeau es? creusé. Son dernier sommeil n'y est pas moins profond, quoiqu'il n'ait point recules bénédictions d'un ministre du ciel, et que sa cendre soit privée d'un monument funéraire. Il fut pleuré par une amie dont la douleur fut moins bruyante, mais dura plus longtemps que celle d'un peuple qui a perdu son roi. C'est en vain qu'on la questionnait sur le passé ; les menaces mêmes n'obtenaient pour réponse que le silence. Elle ne dit point comment elle avait tout abandonné pour suivre celui dont le cœur paraissait si peu aimant, m pourquoi elle l'avait aimé. Curiosité folle ! i* amour estil le fruit de la volonté? Lara ne pouvait-il pas être aimable pour elle? Les hommes durs et sévères ont des sentiments plus vifs qu'on ne croit ; et, lorsqu'ils aiment, peut-on mettre en doute les tendres émotions de leurs cœurs, parce que leurs bouches sont avares de paroles?
Ce n'étaient pas des nœuds ordinaires qui enchaînaient à Lara le cœur et l'esprit de Kaled ; mais rien ne put la forcer à confier son histoire mystérieuse; et, depuis, la mort a mis le sceau sur les lèvres de tous ceuii qui auraient pu la découvrir.
XXIII. — On déposa Lara dans la terre, et on trouva sur son sein, outre la dernière blessure qui avait tranché sa vie, de nombreuses cicatrices ne provenant pa?. de cette guerre. Dans quelque pays qu'il eut passé l'été de ses jours, c'était sans doute au milieu des combats ; mais rien n'est connu de sa gloire ou de ses il 9.
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crimes Ses cicatrices apprennent seulement que son sang a coulé plus d'une fois. Ezzelin, qui eût pu dire le reste, ne revint pas. La nuit où il avait promis de parler fut sans doute la dernière de ses nuits.
XXIV. — On dit que cette nuit fatale (ceci n'est qu'un bruit populaire), un serf traversait la vallée au moment où le soleil allait remplacer la lune dont le croissant était presque voilé par un nuage. Ce serf, qui s'était levé de bonne heure pour ramasser ie bois dont le prix servait à nourrir ses enfants, s'en allait le long de la rivière qui séparait les domaines d'Othon de ceux de Lara, lorsqu'il entendit un bruit soudain, et vit sortir de la forêt un cheval et un cavalier. Sur le devant de la selle était un objet que recouvrait un manteau. Le cavalier avait la tête basse et le front voilé. Surpris par cette apparition inattendue et par le pressentiment du crime, le villageois se tint à l'écart pour épier l'inconnu. Celui-ci, ayant atteint la rivière, sauta en bas de son cheval, et, saisissant le fardeau qu'il portait, monta sur la rive, et le précipita dans les flots ; il s'arrêta, jetant ça et là des regards inquiets qu'il ramenait souvent sur l'eau, dont il suivait le courant, comme si la surface trahissait quelque chose ; il ralentit ses pas auprès d'un tas de pierres qu'avaient amoncelées les torrents d'hiver, et ramassant les plus grosses, il les jeta dans l'eau avec un soin tout particulier.
Cependant le serf s'était traîné vers un lieu d'où, sans être aperçu, il pouvait tout observer. Il crut voir dans la rivière le cadavre d'un homme, et même reconnaître une étoile d'argent sur les vêtements qui le couvraient; mais, avant qu'il pût s'assurer de la vérité, un énorme caillou le fit plonger profondément : le cadavre revint un moment sans pouvoir être bien distingué, répandit sur les flots une teinte dû jjourpre, et
disparut tout à fait. Lo cavalier ne cessa de regarder que lorsque le cercle tracé sur la surface de l'eau fut entièrement effacé ; alors, s'élançant sur son coursier, il s'éloigna à toute bride. Son visage était masqué; et pour les traits du cadavre, si toutefois c'en était un, la frayeur empêcha le serf de les reconnaître; mais, s'il était vrai qu'une étoile fût sur son sein, tel est le signe que portaient les chevaliers, l'on se rappela qu'Ezzelic en avait une la nuit de ce fatal événement. Si ce fut lui qui perdit ainsi la vie, que le ciel reçoive son âme! ses dépouilles ignorées roulèrent avec les vagues de l'océan ; mais il est digne de la charité de penser que ce ne fut pas la main de Lara qui lui donna la mort.
XXV. — Kaled, Lara, Ezzelin, ont cessé de vivre, privés tous les trois de leur pierre funéraire.
En vain voulait-on éloigner Kaled du lieu où elle avait vu couler le sang de son ami ; la douleur avait tellement abattu cette âme, jadis si altière, qu'elle versait peu de larmes, et ne faisait jamais entendre d<r gémissements. Menaçait-on de l'arracher du lieu où elle avait peine à croire que Lara ne fût plus, ses yeux étincelaient de fureur comme ceux d'une tigresse à qui les chasseurs out dérobé ses petits; mais, si on respectait son chagrin solitaire, on l'entendait s'entretenir avec des êtres imaginaires, tels qu'en produit le cerveau malade de la douleur. Elle leur adressait ses tendres plaintes, puis s'arrêtait sous l'arbre où ses genoux avaient servi d'appui à la tête penchée de Lara : les mêmes gestes, les mêmes discours lui retraçaient le moment de son agonie. Elle avait dépouillé sa tête de sa noire chevelure, qu'elle conservait dans son sein; elle la retirait souvent pour l'étendre et la presser sur la terre, comme si elle étanchait le sang de quelque fantôme. Elle lui adressait des questions, et répondait
elle-même pour lui ; puis, se levant en sursaut, elle l'engageait à fuir rapproche d'un spectre que son doigt lui montrait. Souvent aussi, assise sur quelques racines de tilleul, elle cachait son visage dans ses mains
ou dessinait sur le sable des caractères étrangers
Cette douleur ne pouvait être durable. Elle repose à côté de celui qu'elle aima. Son histoire est encore un secret; sa tendresse n'est que trop bien prouvée *.
i Le brusque dénoûment du Corsaire afflige l'imagination : on aime à se figurer que le héros du poëme qu'on vient de lire est encore Conrad, revenu dans la terre de ses aïeux. Qui ne croit deviner que le page dévoué et fidèle, qui se trouve enfin une femme, est cette môme Gulnaro à qui le corsaire dut sa délivrance? a. P.