AVANT- PROPOS
En 1715, l'armée des Turcs, sous les ordres du grandvisir, voulant s'ouvrir une roule dans la Morée et s'emparer de Napoli di Bomania, ville la plus considérable de tout le pays *, vint d'abord mettre le siège devant Corinthe. Après plusieurs assauts, la garnison fut tellement affaiblie que le gouverneur, désespérant de résister à des forces si considérables, entra en pourparlers; mais, pendant qu'on traitait des articles de la capitulation, le feu prit à un magasin de poudre dans le camp des Turcs, et sept cents hommes perdirent la vie. Cet événement, purement accidentel, rendit les infidèles furieux : ils ne voulurent plus entendre parler d'accommodement, et donnèrent un assaut si terrible qu'ils furent le même jour maîtres de Gorinthe. Ils passèrent au fil de l'épée presque toute la garnison et Minotti, le gouverneur. Ceux des soldats qui furent épargnés, avec Antonio Bembo, provéditeur extraordinaire, restèrent prisonniers.
(Hist. des Turcs, vol. III, p. 151.;
* Napoli di Romania n'est plus la ville la plus considérable de la Morée. C'est, aujourd'hui Tripolitza, résidence du pacha et siège du gouvernement. Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes en 1810 et 1811; et, depuis mon arrivée en Grèce, j'ai traversé huit fois l'isthme de Gorinthe, soit en allant de l'Attique dans la Morée par la route des montagnes, soit dans la direction du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces deux routes sont pittoresques et belles l'une et l'autre, quoique bien différentes. Celle par mer est un peu monotone; mais, comme on ne perd jamais la terre de vue, et qu'on longe même souvent les côtes de très- près, les îles de Salamine, Égine, Poro, etc., le continent, offrent des points de vue magnifiques.
LE
SIÈGE DE GORINTHE
En Tannée dix-huit cent dix depuis que Jésus est mort pour les hommes, nous étions une vaillante troupe parcourant la terre à cheval, et déployant la voile sur les mers. Oh! que notre course était joyeuse! Nous passions à gué les rivières, et nous gravissions la colline escarpée; jamais nos montures n'avaient un jour de repos sous l'abri d'une grotte ou sous Pombre des arbres; nous trouvions un doux sommeil sur le lit le plus dur. Enveloppés dans notre rude capote albanaise *, ou couchés sur la planche plus dure encore de notre rapide nef; étendus sur le rivage, ou la tête appuyée sur nos selles qui nous tenaient lieu d'oreillers, nous étions sûrs de nous réveiller frais et dispos le lendemain.
* Le jour de Noël 1815 lord Byron écrivit à M. Murray, en lui adressant ce fragment : « Je vous envoie des vers, composés il y a quelque temps, et destinés à servir de préambule au Siège de Corintlie. Je les avais oubliés, et je ne sais trop s'il no vaudrait pas mieux les laisser de côté; c'est à vous et à voire synode de prononcer. »
Toutes nos pensées, toutes nos paroles avaient une libre carrière ; nous avions la santé, nous avions l'espérance ; nous connaissions les fatigues de la vie errante, mais jamais le chagrin. Il y en avait parmi nous de toutes les langues et de toutes les croyances. Les uns comptaient les grains de leurs chapelets ; ceux-ci, fils de l'église, ceux-là, de la mosquée ; et quelques-uns, ou je me trompe, ne connaissaient ni l'un ni l'autre. Mais vous chercheriez par tout le monde que vous ne trouveriez pas une troupe plus diversifiée et plus gaie.
Mais les uns sont morts, les autres sont loin, d'autres sont dispersés et isolés ; d'autres, aujourd'hui rebelles, parcourent les montagnes qui couronnent les vallées de l'Épire, pays où la liberté bat quelquefois encore le tambour du ralliement, et fait payer à flots de sang les maiix de la tyrannie, d'autres n'ont pu trouver la paix auprès de leurs foyers; mais jamais, oh! non, jamais nous ne nous réunirons plus pour nous réjouir et errer ensemble.
Que ces jours de fatigue fuyaient rapidement! Et maintenant, qu'ils sont lourds les jours qui nous restent; mais ma pensée, comme une hirondelle, rase la mer, et mon esprit, oiseau sauvage et vagabond, parcourt de nouveau la terre et traverse les airs. C'est ce qui réveille sans cesse ma lyre, et qui me fait souvent, trop souvent, supplier le petit nombre de ceux qui supportent mes chants, de me suivre si loin. — Étranger, veux-tu maintenant me suivre aussi, et t'asseoir avec moi sur le sommet de l'Acrocorinthe !
I. — Les années et les siècles, le souffle des tempêtes et les fureurs des batailles ont passé sur Corinthe; elle est encore debout, forteresse élevée pour laliberté. Les assauts de l'ouragan, les tremblements de terre, n'ont pu ébranler son rocher antique, pierre
centrale d'une terre qui, quoique déchue, a conservé toute sa fierté sur cette limite opposée à la double mer dont les flots de pourpre semblent prêts à se combattre, mais viennent en rampant déposer leur colère à ses pieds. Si tout le sang répandu- sur ces bords depuis le jour où Timoléon fit couler celui de son frère, jusqu'à la honteuse déroute du despote des Perses, si tout le sang dont fut abreuvée cette terre pouvait en rejaillir tout à coup, ce nouvel océan inonderait l'isthme qui se prolonge au loin dans la mer. Ou, si l'on pouvait réunir et amonceler les ossements blanchis de tous ceux que la guerre y a moissonnés, on verrait s'élever à travers les cieux une pyramide plus haute que le mont Acropolis, dont la cime couronnée de tours semble se perdre dans les nuages.
IL — Vingt mille lances étincellent sur le mont Gythéron ; et depuis les hauteurs jusqu'au double rivage s'élèvent les tentes des guerriers; le croissant brille le long des rangs des musulmans en bataille. Chaque corps de spahis est sous les ordres d'un pacha à la longue barbe ; et, aussi loin que l'œil peut atteindre, on aperçoit des cohortes en turban. Le chameau de l'Arabe fléchit le genou, le Tartare fait caracoler son coursier, le Turcoman l a quitté son troupeau pour ceindre le cimeterre, et le tonnerre de l'artillerie semble imposer silence au mugissement des flots. La tranchée est ouverte; le boulet, messager de la mort, s'échappe, avec un sifflement, de son tube d'airain, et va ébranler les remparts de la ville, qui s'écroulent peu à peu. Mais les assiégés savent répondre aux attaques des infidèles, et leur envoyer aussi le trépas au milieu des nuages de fumée et de poussière.
i Les Turcomans mènent une vie errante et patriarcale. Ils habitent sous des tentes.
III. Quel est ce guerrier qui est toujours le premier aux assauts? Plus habile dans l'art fatal des batailles qu'aucun des adorateurs d'Allah, superbe et farouche comme un chef accoutumé à commander à la victoire, il parcourt tous les postes, toujours prêt à quelque exploit nouveau; il pousse son coursier partout où l'action est la plus sanglante. S'il aperçoit une batterie vaillamment défendue, il met pied à terre et ranime le courage du soldat qui fléchit : c'est le plus terrible de tous les guerriers qui font l'orgueil du sultan de Stamboul; soit qu'il marche à la tête des bataillons, soit que sa main pointe le tube meurtrier, qu'elle s'arme de la lance ou qu'elle fasse décrire un cercle à son large cimeterre. — C'est Alp, le renégat de l'Adriatique.
IV. Il reçut le jour à Venise, où il compte d'illustres ancêtres ; mais, exilé de sa patrie, il tourna contre elle la science guerrière qu'il avait apprise de ses compatriotes, et aujourd'hui son front rasé est ceint d'un turban. De révolutions en révolutions, Gorinthe et la Grèce avaient fini par obéir aux lois de Venise. Au milieu des ennemisde la chrétienté, Alp était enflammé de cette fureur qu'éprouvent ceux à qui le souvenir d'une sanglante injure a fait embrasser un culte nouveau. Venise a cessé d'être pour lui Venise la libre, titre dont ses citoyens étaient si fiers. Des délateurs, trop lâches pour se nommer, avaient déposé dans la gueule du lion de Saint-Marc ! l'accusation qui le fit proscrire : il eut le temps de fuir et de sauver des jours destinés aux combats. Il apprit à sa patrie ce qu'elle perdait en rejetant de son sein un homme qui, faisant triompher le croissant sur la croix, ne cherchait que la vengeance ou la mort.
* Moyen d'accusation usité à Venise. A. p.
V. — Coumourgi commande l'armée musulmane ; c'est lui qui plus tard orna le triomphe d'Eugène, lorsque, tombant dans la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus terrible des vaincus, il mourut sans regretter la vie, mais en maudissant la victoire des chrétiens. Hélas! la gloire de Coumourgi, du conquérant de la Grèce, ne sera-t-elle pas entière, tant que les adorateurs du Christ ne rendront pas à la patrie des héros la liberté qu'elle dut jadis à Venise? Des siècles se sont écoulés depuis qu'il a soumis les Grecs au croissant.
Alp avait reçu de Goumourgi le commandement de l'avant-garde. Des villes réduites en cendres justifient cette confiance; et les coups mortels que porte son bras sont les garants de sa fidélité à sa nouvelle religion.
VI. — De jour en jour les remparts sont ébranlés; la grêle brûlante de l'artillerie ennemie tombe sur les créneaux; les couleuvrines en feu tonnent sans relâche ; par intervalles, la bombe fait explosion sur quelque dôme de Corinthe. L'édifice s'affaisse avec fracas sous le globe volcanique, la flamme s'en échappe
i C'est le fameux Ali Coumourgi, favori de trois sultans et grand-visir d'Achmet III. Il chassa dans une campagne les Vénitiens du Péloponèse : mais, l'année d'après, il fut grièvement blessé en combattant contre les Allemands à la bataille de Peterwaradin dans la plaine de Carlowitz, en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier ses gardes.
Coumourgi mourut le lendemain de sa blessure. Le dernier ordre qu'il donna fut de décapiter le général Bruner et quelques autres prisonniers allemands, en s'écriant : « Que ne puis-jc traiter de même tous ces chiens de chrétiens! » Ce furent ses derniers mots, bien dignes de Caligula. Rien n'égalait la présomption de ce visir ambilieux. Quand on lui dit que l'on envoyait contre lui le prince Eugène, et que c'était un grand général . « Tant mieux! répondit-il, je deviendrai plus habile encore et à ses dépens. »
en colonnes rouges et tournoyantes, ou, divisée en innombrables météores, va s'étendre dans l'espace des cieux. Les nuages s'épaississent d'une noire fumée, et le soleil ne peut percer de ses rayons les vapeurs de soufre qui cachent son disque à la terre.
VIL — Mais ce n'est pas la vengeance seule qui anime le renégat, lorsqu'il apprend aux musulmans Part de s'ouvrir le chemin de la brèche. Dans les murs de Corinthe il est une vierge qu'il espère enlever à un père inexorable, qui dédaigna de l'accepter pour gendre pendant qu'il portait un nom chrétien. Aux jours plus heureux de sa jeunesse, libre de toute accusation, doué d'une aimable gaieté, dans sa gondole ou clans les salons, il se livrait alors aux plaisirs du carnaval, et donnait sur l'Adriatique les sérénades les plus mélodieuses qui aient jamais été adressées à une beauté italienne dans le silence de la nuit.
VIII. — On croyait que Francesca n'avait pas été insensible aux soins de cet amant ; car, recherchée par tous les nobles Vénitiens , sa main ne s'était point engagée dans les chaînes de l'hymen ; et, lorsque Lanciotto l l'eut fuie au rivage musulman, le sourire n'embellit plus les lèvres de la jeune fille. Elle devint pâle et pensive, alla plus souvent prier dans les temples, et ne parut que rarement aux fêtes et aux bais, où ses yeux baissés témoignaient son indifférence pour les cœurs dont ils faisaient la conquête. Elle cessa de se distinguer par l'élégance de sa parure ; sa voix perdit sa douce vivacité; ses pieds étaient moins légers dans les danses, que tant d'autres interrompaient à regret quand le matin venait les surprendre.