LXIX. — C'est le septième jour, le jubilé de
i Cadix, aimable Cadix! • ~ c'est le plus riant séjour de la création. La beauté de ses rues et de ses maisons n'est surpassée que par la beauté de ses habitants. Véritable Cythère, qui possède les plus admirables femmes de l'Espagne, les belles de Cadix sont les Magiciennes de Lancaslre de leur pays.
rhomme. 0 Londres ! tu connais bien le jour de la prière ! ton bourgeois élégant, ton artisan propre et tes apprentis bien vêtus vont respirer l'air pour toute la semaine : tes fiacres, tes whiskys, tes chaises à un cheval et l'humble gig 4 roulent à travers tous les faubourgs; ils courent à Hampstead, à Brentford, à Harrow 2, jusqu'à ce que le cheval épuisé oublie de traîner la voiture qui reste immobile dans l'ornière, et provoque les railleries jalouses des piétons.
LXX. — Les bateaux de la Tamise promènent des belles parées de rubans ; d'autres aiment mieux la route à barrières 3, comme plus sûre ; il en est qui gravissent la colline de Richmond ; ceux-ci préfèrent se rendre à Were, et ceux-là au coteau d'Highgate. Ombrages de la Béotie, demandez-vous pourquoi4? C'est pour célébrer les rites du culte solennel de la Corne, tenue dans la main sainte du mystère et par le nom redouté de laquelle jurent les jeunes hommes et les jeunes filles, en consacrant leurs serments par des libations et des danses qui durent jusqu'au matin5.
i Espèce de cabriolet : la forme de ces diverses voitures, plus ou moins connues à Paris, varie tellement avec la mode, qu'il est difficile de les décrire. Il n'en est aucune qui ne fût un carrosse de roi auprès de nos coucous. (1820) a. p.
2 Village près de Londres : c'est à Harrow-on-the-Hill que Byron fit une partie de ses études élémentaires. Voyez sa vie.
s Thetumpike : les barrières de péage des routes anglaises.
* J'étais à Thèbes quand j'ai écrit ceci, et par conséquent je ne pouvais être mieux placé pour faire cette question et en avoir la réponse : je ne considère pas ici Thèbes comme la patrie de Pindare, mais comme la capitale de la Béotie, où la première énigme fut proposée et expliquée.
s On trouve dans les tavernes du village d'Highgate deux cornes vénérables, et la première fois qu'un étranger s'y arrête on le force
LXXI. — Chaque nation a ses folies ; les tiennes, belle Cadix, ne ressemblent pas aux nôtres. Aussitôt que la cloche du matin a sonné neuf heures, tes dévots habitants comptent les grains do leurs rosaires : ils prient la vierge sans tache (la seule, je crois, qui soit vierge à Cadix) ; ils la prient de les délivrer d'autant de crimes qu'elle a de fidèles prosternés à ses pieds. Ils courent de là en foule au cirque. Le même plaisir y appelle la jeunesse et les vieillards, le riche et le pauvre.
LXXII. — La lice est ouverte, l'arène spacieuse est libre ; sur les gradins de l'amphithéâtre sont assis et comme entassés des milliers de spectateurs. La trompette n'a pas encore fait entendre ses fanfares, et déjà il ne reste plus de place pour celui qui arrive trop tard. Là sont accourus les Dons *, les Grands, et surtout les dames habiles dans l'art des œillades amoureuses ; mais elles sont toujours disposées à guérir les blessures
de prononcer sur cet emblème symbolique un serment dont voici la teneur :
a Je jure de ne jamais embrasser la servante quand je pourrai embrasser la maîtresse; de ne boire jamais de la petite bière quand je pourrai boire <Ju porter, etc. »
La cérémonie par laquelle on prélude à ce serment burlesque est un peu lombée en désuétude; elle me rappelle la foire annuelie des Cornes qui se tient à Charlton, dans le comté de Kent, le jour de Saint Luc, 18 octobre. Une affiche l'annonce aux bourgs adjacents, et l'un y voit accourir une foule tumultueuse qui s'est réunie au rendez-vous général de Cuckohl's Point (la Pointe des Cornards), près Deptford. Chacun c'est paré de ce signe qui ornait la tête de Jupiter Ammon : c'est la coiffure obligée du jour. On ne vend guère à cette foire que des cornes d<> béher et toutes sortes d'instruments en corne : les figures de pain d'épices même en sont décorées. Voyez, dans l'ouvrage où nous puisons cette note, quelle origine la tradition donne à celte foire. {Voyage historique et littéraire en Angleterre et enEcosse, tume l8r, page 196.)
1 Les gentilshommes, qui prennent le Don devant leurs noms ; c'est-à-dire les deux tiers de l'Espagne. a. p.
qu'ont faites leurs malicieux regards. Ici le froid dédain ne donne à aucun amant ce genre de mort dont se plaignent souvent les poètes lunatiques qui chantent les traits cruels de l'amour.
LXXIII. — Tous les spectateurs gardent le silence. La tête ornée d'un blanc panache, portant des éperons d'or et armés d'une lance légère, quatre cavaliers , montés sur de fiers coursiers, se préparent à de périlleux exploits ; ils s'inclinent en s'avançant dans la lice; leurs riches écharpes flottent au gré des vents, et leurs coursiers bondissent avec grâce. S'ils se distinguent dans le combat, ils recevront les applaudissements prolongés de la foule et le sourire des belles : douce récompense des plus nobles actions ! les rois et les guerriers en obtiennent-ils jamais de plus belles?
LXXIV. — Revêtu d'habits brillants et d'un superbe manteau, mais toujours à pied dans le centre de l'arène, l'agile matador est impatient d'assaillir le roi des troupeaux mugissants. Mais d'abord il a parcouru le cirque d'un pas prudent, de peur que quelque obstacle imprévu ne vienne l'arrêter dans sa course rapide. Son arme est un javelot, il ne combat que de loin; c'est tout ce que Thomme ose tenter sans le coursier fidèle qu'il condamne trop souvent, hélas ! à recevoir pour lui les blessures et la mort.
LXXV. — Le clairon a retenti trois fois, le signal est donné, l'antre s'ouvre, l'attente muette a les yeux fixés sur l'enceinte populeuse du cirque silencieux.
Excité par un coup de fouet, l'animal terrible s'élance ; et, portant autour de lui des regards sauvages, il frappe l'arène sablonneuse d'un pied retentissant : il ne fond pas aveuglément sur son ennemi ; il dirige d'abord ses cornes menaçantes à droite et à gauche pour mesurer ses coups, se bat les flancs de sa queue
mobile, et ses yeux rouges se dilatent et paraissent en feu.
LXXVI. — Soudain il s'arrête, son regard s'est fixé. Fuis, jeune homme imprudent, fuis ou prépare ta lance : voici le moment de périr, ou de déployer cette adresse qui peut encore te soustraire à sa fureur. Les agiles coursiers savent se détourner adroitement : le taureau écume, mais il n'évite point les coups qu'on lui porte ; des flots de sang s'échappent de ses flancs déchirés; il fuit, il s'agite furieux de ses blessures ; une grêle de javelots l'accable, les coups de lance se succèdent rapidement, ses longs mugissements expriment sa douleur.
LXXV1L — Il revient ; ni javelots ni lances ne l'arrêtent, les prompts détours du coursier sont inutiles. En vain les cavaliers lui opposent leur force et leurs armes, il méprise tout : un de leurs chevaux couvre la terre de son cadavre ; un autre est entr'ouvert, ô spectacle d'horreur ! et son poitrail ensanglanté laisse voir les organes palpitants de la vie. Frappé à mort, il traîne son corps d'un pas chancelant, et sauve son maître d'un danger certain.
LXXVI1I. Vaincu, haletant, mais furieux jusqu'au dernier moment, le taureau immobile dans l'arène, au milieu de ses ennemis hors de combat, se fait craindre encore malgré ses blessures, malgré les fers de lance et les dards qui sont attachés à sa peau.
C'est le moment où les matadors tournent autour de lui en agitant leur manteau rouge et leurs javelots : il fait un dernier effort et fond comme la foudre ; vaine fureur! une main perfide abandonne le manteau, les yeux du taureau en sont enveloppés : c'en est fait ; il va tomber sur le sable.