LXXIX. — Le fer du javelot reste enfoncé à l'endroit
où le large cou de l'animal se joint à l'épine dorsale : il s'arrête, il tressaille, mais il dédaigne de reculer ; il tombe au milieu des cris de triomphe, sans pousser un dernier gémissement, et meurt sans agonie. Un char pompeusement décoré s1 avance : on y place le cadavre du vaincu. Doux spectacle pour le peuple ravi ! Quatre chevaux rapides, mais domptés, mordent leurs freins en traînant cette lourde masse qu'on aperçoit à peine au milieu de la foule.
LXXX. — Tel est le jeu barbare qui rassemble souvent les jeunes Castillanes et amuse le galant espagnol. Accoutumés de bonne heure à voir couler le sang, leurs cœurs se délectent dans la vengeance, et voient sans être émus les douleurs des hommes. Que de dissensions domestiques ensanglantent les paisibles hameaux ! Quoique une armée nombreuse se soit réunie contre l'ennemi, il reste encore assez d'Espagnols loin des camps pour aiguiser en secret le poignard qui doit punir par le trépas la plus légère offense.
LXXXI. — Mais le règne de la jalousie est fini ; les grilles, les verrous, la geôlière ridée, vénérable duègne, n'existent plus. Ils sont restés dans l'oubli du dernier siècle, tous ces moyens capables de révolter une âme généreuse, et qu'employait un vieil époux pour s'assurer la fidélité de sa triste prisonnière. Quelles femmes furent jamais plus libres que les belles espagnoles, lorsque, avant que le volcan de la guerre eût vomi ses laves brûlantes, on les voyait, avec leur chevelure divisée en tresses gracieuses, fouler d'un pas cadencé la pelouse de la prairie, pendant que l'astre ami des amants éclairait leur danse de ses rayons argentés !
LXXXI1. — Ah ! combien de fois Harold avait aimé ou rêvé du moins qu'il Aimait, puisque l'extase de
l'amour n'est qu'un rêve ! mais son cœur chagrin était devenu insensible ; Harold n'avait pas encore bu l'onde du Léthé, et c'était depuis peu qu'il avait appris que l'Amour n'a rien de plus précieux que ses ailes : quelles que soient la beauté, la douceur et la jeunesse des amants, il s'échappe toujours des sources délicieuses du plaisir un poison perfide qui répand son amertume sur les fleurs1.
LXXXIII. — Cependant il n'était point aveugle aux charmes de la beauté ; mais il les admirait comme les admire le sage. Ce n'est pas que la sagesse eût jamais fait naître quelqu'une de ses chastes inspirations clans un cœur comme le sien : mais le délire de la passion se termine par le calme ou l'oubli ; et le vice, qui creuse lui-même sa tombe au milieu des voluptés, avait déjà enseveli à jamais toutes ses espérances. Triste victime de la satiété, ne voyant que ténèbres dans une vie abhorrée, Harold portait sur son front livide la malédiction qui troublait le repos de Caïn.
LXXXIV. — Spectateur insensible, il ne se mêlait point avec la foule ; mais il ne la voyait pas toujours avec la haine d'un misanthrope. Peut-être il eût désiré parfois de prendre part aux danses et à la gaieté, si le destin qui accablait son cœur avait pu lui permettre un sourire. Rien ne pouvait alléger sa mélancolie ; un jour pourtant il eut à combattre le démon des désirs ; et, assis d'un air pensif auprès d'une belle, il improvisa ces vers adressés à des attraits aussi aimables que ceux qui l'avaient charmé dans des temps plus heureux :
1 Medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat. Luc.