A INEZ
1. — « Cesse de sourire à ce front soucieux. Hélas ! je ne puis te rendre ton sourire ; fosse le ciel cependant que tu ne connaisses jamais les larmes ! fasse leciel que tu n'en répandes jamais en vain !
2. — » Tu veux savoir quel malheur secret empoisonne mes plaisirs et ma jeunesse? Pourquoi chercher à connaître une douleur que toi-même tu ne pourrais adoucir ?
3. — » Ce n'est pas l'amour, ce n'est pas la haine, ni les honneurs perdus de la basse ambition, qui me font maudire mon sort et fuir loin de tout ce qui m'était cher.
4. — » C'est cet ennui fatal qui naît pour moi de tout ce que je vois et de tout ce que j'entends. La beauté a cessé de me plaire ; tes yeux même ont à peine un charme pour moi.
5. — » C'est le chagrin sombre et éternel qui poursuivait partout l'Hébreu fratricide : je n'ose porter mes regards au delà de la tombe ; et je n'ai plus d'espoir de trouver le repos avant d'y descendre.
6. — » Quel exilé peut se fuir lui-même? Dans les climats les plus éloignés, je suis encore poursuivi par le fléau de ma vie, le démon de mes pensées.
7. — » Que d'autres se livrent aux ravissements du plaisir, et goûtent en paix tout ce que j'abandonne !
* À la place de ces slances, écrites à Athènes le23 janvier 1810, et qui contiennent, dit Moore , quelques-unes des touches les plus sombres que le pinceau de Byron ait jamais jetées, nous trouvons les stances suivantes dans la première ébauche du poëme. Toir ces stances à l'appendice.)
qu'ils rêvent à jamais leur bonheur ! puisse du moins leur réveil n'être jamais semblable au mien!
8. — » Je suis condamné à errer dans mille contrées, emportant la malédiction de mes souvenirs. Toute ma consolation c'est de savoir, quelque nouveau malheur qui me frappe, que j'ai éprouvé déjà le plus terrible de tous.
9. — » Ce malheur, quel est-il? Ah ! ne le demande pas; par pitié, daigne ne pas m'interroger : continue à sourire; et ne cherche pas à dévoiler un cœur dans lequel tu trouverais un enfer. »
LXXXV. — Adieu, aimable Cadix, oui, adieu et un long adieu ! Qui peut oublier avec quelle constance les remparts ont résisté ? Toi seule restas fidèle quand tous les Espagnols trahissaient leur foi ; tu fus la première à devenir libre et la dernière à être vaincue : et si, au milieu de ces jours de crimes et de dangers, le sang de tes citoyens a coulé dans ton enceinte, un traître seul l tomba sous le poignard. Tous furent nobles, excepté la noblesse elle-même : aucun ne s'attacha au char du conquérant , excepté des chevaliers dégénérés.
LXXXVI. — Tels sont les enfants de l'Espagne : hélas! que leur sort est bizarre! ils combattent pour l'indépendance, eux qui ne furent jamais libres. Un peuple privé de son roi défend une monarchie sans vigueur : et, lorsque les seigneurs fuient, les vassaux meurent fidèles à des lâches et des traîtres , en chérissant une patrie qui ne leur donna que l'existence ; l'orgueil leur montre le chemin qui conduit à la liberté; repoussés, ils attaquent encore : La guerre!
i Allusion à la conduite et à la mort de Solano, gouverneur de Cadix.
s'écrient-ils toujours; la guerre, même au couteau *!
LXXXVII. — 0 vous, qui voulez connaître l'Espagne et ses habitants, allez lire la sanglante histoire de leurs combats : tout ce que la vengeance féroce peut inspirer contre un ennemi étranger est employé contre les armées de la France : depuis le cimeterre étincelant jusqu'au perfide couteau, il n'est point d'armes que la guerre ne mette entre les mains de l'Espagnol. Puisset-il sauver ainsi sa sœur et sa compagne, et arroser sa patrie du sang de ses oppresseurs ! puissent tous les agresseurs injustes recevoir un semblable accueil !
LXXXVII1. — La pitié n'arrache-t-elle pas une larme pour ceux qui succombent ? — « Voyez les plaines ravagées et les mains des femmes souillées encore du carnage ; qu'on abandonne les cadavres aux chiens affamés, ou qu'ils servent de pâture aux vautours : que leurs restes dédaignés de l'oiseau de proie, que les ossements blanchis et la trace du sang qui inonda nos campagnes, laissent sur le champ de bataille un horri-
* « La guerre au couteau » réponse de Palafox à un général français au siège de Saragosse.
2 T. Moore nous apprend que lord Byron supprima ici une de ces stances satiriques qui contenaient des personnalités directes et d'un style plus familier et plus trivial que la description d'un dimanche de Londres, qui défigure encore le poëme , ajoute T. Moore.
Au lieu de la stance lxxxvii on lisait donc celle-ci contre le fameux voyageur sir John Carr :
a 0 vous qui voudriez en savoir davantage sur l'Espagne et les Espagnols, sur les curiosités du pays, les saints, les antiquités, les ails, les anecdotes et la guerre, partez, courez vite à Paternosterrow [rue des libraires à Londres). Tout cela n'est-il pas consigné dans le livre de Carr, ce chevalier de la verte Eiin (l'Irlande), cet astre errant de l'Europe? Allez, lecteur, allez écouter cet homme de l'encre (consommateur d'encre) ; écoutez ce qu'il a fait, découvert, écrit;... tout cela est resserré dans les bornes d'un m-4°; empruntez-le, volez-le, s'il le faut, mais ne Tachetez pas, et ditestous ce que vous en pensez. » a. p.
ble souvenir ! c'est ainsi que nos enfants croiront à cette lutte terrible. »
LXXXIX. — Mais elle n'est point encore terminée de nouvelles légions descendent des Pyrénées : qui peut prévoir la fin de cette guerre ? Les nations consternées ont les yeux fixés sur l'Espagne ; si elle devient libre, elle rend la liberté à plus de bras que n'en enchaînèrent jadis ses cruels Pizarres. Étrange vicissitude ! le bonheur des contrées découvertes par Colomb répare les maux qui accablèrent les enfants de Quito, pendant que la mère-patrie est en proie à toutes les fureurs du carnage.
XC. — Ni tout le sang répandu à Talavera, ni tous les prodiges de valeur dont Barossa fut témoin, ni tous les morts qui couvrirent l'Albuera, n'ont pu faire triompher les droits sacrés de l'Espagne. Quand verrat-elle refleurir l'olivier dans ses champs ? quand respirera-t-elle de ses vaillants exploits? Combien de jours d'alarmes le soleil viendra-t-il éclairer encore avant que le ravisseur français abandonne sa proie, et que l'arbre exotique de la liberté ombrage le sol qui l'adopte?
XCI. — Et toi, mon ami * ! puisque mon inutile douleur s'échappe de mon âme et vient mêler des regrets
J L'honorable Jehn Wingfield des Gardes..., qui mourut de la fièvre à Coimbre. Je l'avais connu dix ans, la meilleure moitié de sa vie et la plus heureuse partie de la mienne.
Dans le court espace d'un mois, j'ai perdu celle qui m'avait donné l'existence, et la plupart de ceux qui me la rendaient supporiable. Je pourrais me faire une application rigoureuse de ces vers d'Young :
Insatiate archer, could not one suffice? Thy shaft flew thrice, and thrice my peace was slain; . And thrice, ère thrice yon moon had filled lier horn.
Insatiable archer, ne le sufiisait-il pas d'une victime ? trois fois
à mes chants : si du moins le fer t'avait fait tomber dans les rangs des héros, l'orgueil défendrait à l'amitié Je se plaindre ; mais tu descends dans la tombe sans laurier; oublié de tous, excepté de mon cœur solitaire; tu ne peux te mêler avec les ombres illustres des guerriers et leur montrer tes blessures. Tandis que la gloire couronne tant de têtes moins dignes que la tienne, qu'as-tu fait pour mériter un trépas si paisible?
XCII. — 0 le plus estimé et le plus ancien de mes amis ! toi qui consolais mon cœur privé de tout ce qu'il aime, daigne encore me visiter dans mes songes : le retour de la lumière fera couler de nouveau mes larmes en me réveillant à ma douleur ; et mon imagination se plaira autour de ton cercueil, jusqu'au jour où, mon corps étant rendu à la terre notre mère commune, l'ami qui n'est plus et celui qui le pleure reposeront ensemble.
XGIil. — Voici un chant du pèlerinage d'Harold; vous qui voulez le suivre plus loin, vous en trouverez le récit continué dans un autre chant, si le poète ose encore écrire : ah ! puisse la critique sévère ne pas me dire que c'est déjà trop du premier ! Patience, et je dirai ce que vit notre pèlerin dans les autres climats qu'il parcourut, et qu'offrent les monuments de
la flèche a volé, et trois fois la paix de mon cœur a été tuée, avant que la lune eût rempli trois fois son croissant *.
J'aurais dû peut-être consacrer quelques vers à la mémoire de Charles Garadit Mathews, agrégé du collège Downing , à Cambridge; mais il était trop au-dessus de mes louanges : la haute portée de son esprit est prouvée par les honneurs obtenus en concurrence avec les plus habiles candidats de Cambridge. Ces distinctions ont établi les bases de sa réputation au lieu où elle fut acquise, et ses bonnes qualités vivent encore dans le souvenir de ses amis, qui l'aimaient trop pour lui envier sa supériorité.
* La mort est du masculin en anglais. On la représente armée d'un arc et de flèches ou d'un dard (aiguillon).
ces siècles antiques où la Grèce et les Grecs n'étaient point encore opprimés par des peuples barbares.
CHANT DEUXIEME
I. — Viens, céleste vierge aux yeux bleus !... Mais, hélas ! tu n'inspiras jamais les chants d'un mortel. — Déesse de la sagesse ! c'est ici que ton temple était jadis ; il y est encore malgré les ravages de l'incendie, de la guerre \ et des siècles, qui ont anéanti ton cuite.
i Une partie de l'Acropolis fut détruite, dans un siège, par l'explosion d'un magasin à poudre
Nous pouvons tous éprouver ou nous figurer le regret qu'inspire la vue des ruines d'une ville qui fut jadis capitale d'un empire. Les réflexions que suggère ce spectacle ont éié faites trop souvent pour que j'aie besoin de les répéter ici; cependant quand on se rappelle ce que fut Athènes, et qu'on voit ce qu'elle est devenue aujourd'hui, cette comparaison prouve toute la petitesse de l'homme et la vanité do ses deux plus belles vertus, le patriotisme qui vante son pays, et la valeur qui le défend. Ce théâtre de la lutte de faciions puissantes, des disputes des orateurs, de l'élévation et de la chute des tyrans, du triomphe et du supplice de généraux célèbres, n'est plus qu'une scène de petites intrigues, et d'éternelles dissensions entre les agents tracassiers de quelques nobles et gentlemen d'Angleterre. Les renards, les hiboux et les serpents qui habitaient les ruines de Babylone, étaient moins destructeurs que ces hommes. Au moins les Turcs peuvent motiver leur tyrannie sur le droit de conquête; les Grecs ont subi le sort delà guerre, qui est chanceuse même pour les plus braves; mais que les puissants sont déchus quand deux peintres se disputent le privilège de dépouiller le Parlhénon et triomphent tour à tour selon la teneur de chaque nouveau tirman 1 Sylla ne put que punir Athènes, Philippe la subjuguer, et Xerxès la brûler : il était réservé a un antiquaire salarié, et à ses vils agents, de rendre cette ville aussi méprisable qu'eux-mêmes.
Avant qu'il eût été en partie détruit par le feu, le Parlhénon avait été successivement un temple, une église et une mosquée. Sous ce triple rapport, il avait souvent changé d'adorateurs; néan-
Mais le fer, la flamme, le temps lui-même, sont moins destructeurs que le spectre redoutable et le règne funeste de ces hommes, qui n'ont jamais senti l'enthousiasme sacré que ton souvenir et celui de ton peuple chéri éveillent dans les cœurs des peuples civilisés.
IL — Antique cité, auguste Athènes ! où sont-ils, tes grands citoyens, tes âmes héroïques?... ils ne sont plus... et ne nous apparaissent que dans les rêves du passé. Les premiers dans la carrière qui conduisait à la gloire, ils atteignirent le but et ne firent que se montrer sur la terre... Est-ce là tout ? leurs hauts faits sont le conte de nos écoles, et nous étonnent pendant une heure ! mais c'est en vain que Ton chercherait Tanne de tes guerriers et le banc de tes sophistes : sur les ruines de tes tours, noircies par le brouillard des âges, voltige l'ombre pâle de ta grandeur.
III.— Lève-toi, homme d'un jour; approche, viens ici; mais n'outrage pas cette urne sans défense. Contemple ces lieux, sépulcre d'une nation, séjour de ces dieux dont les autels sont abandonnés. Les dieux euxmêmes sont forcés de céder... Les religions ont chacune leur tour. Ce fut d'abord celle de Jupiter, puis celle de Mahomet; et d'autres croyances naîtront avec d'autres siècles, jusqu'à ce que l'homme apprenne que c'est en vain que son encens brûle et que le sang des victimes coule ; pauvre enfant du doute et de la mort, ses espérances s'appuient sur des roseaux.
IV. — Enchaîné à la terre, il lève les yeux vers le ciel. Etre malheureux! n'est-ce pas assez de savoir
moins c'était toujours un lieu consacré trois fois à la religion. Sa violation est donc un triple sacrilège. Mais, hélas ! « l'homme orgueilleux, revêtu d'une autorité éphémère, commet à la face du ciel des actions si extravagantes qu'il fait pleurer les anges *. » Mesure pour Mesure, Shakspeare, a, p.
que tu existes ! La vie est-elle un don si précieux que tu veuilles vivre encore au delà de la tombe, et aller tu ne sais où, mais peu t'importe ! content de fuir la terre et de te mêler avec les cieux ? Ne cesseras-tu de rêver à des félicités et à des maux à venir? Regarde et pèse culte poussière avant qu'elle soit dispersée par les vents : cette urne étroite en dit plus que des milliers d'homélies.
V. — Ou bien ouvre ce tertre élevé sous lequel est enseveli un ancien héros. Il repose sur le rivage lointain et solitaire f. Il succomba, et des nations, frappées dans ce soutien de leur puissance, vinrent gémir autour de son mausolée. Aujourd'hui il n'est pas un seul des tristes habitants de cette contrée qui le pleure ; aucun guerrier ne veille ici, où, d'après la tradition, apparurent des demi-dieux. Prends cette tête parmi ces ossements épars. Est-ce là, dis-moi, un temple digne d'être habité par un Dieu ? Le ver lui-même abandonne enfin sa cellule fracassée.
VI. — Regarde cette arcade brisée, ces murs en ruine, ces appartements déserts et ces portiques sombres. Oui, ce fut pourtant la demeure élevée de l'ambition, le palais de la pensée et le temple de l'âme Regarde ces orbites privés de leurs yeux, l'asile animé de la sagesse, de l'enjouement, et de ces passions qui ne souffrirent jamais de remontrances. Tout ce qu'ont écrit les saints, les philosophes et les sophistes, pour-
* Les Grecs n'ont pas toujours été dans l'usage de brûler les cadavres. Le grand Ajax en particulier fut enterré lout entier. La plupart des héros devenaient des dieux après leur mort; et détail un guerrier bien négligé, celui qui n'avait pas des jeux annuels célébrés sur son tombeau, ou dont les compatriotes n'avaient pas institué dis fêtes en sa mémoire, comme on le fil pour Achille, Brasidias, et même pour cet Antinous dont la mort fut aussi héroïque que sa vie avait été infâme.
rait-il repeupler cette demeure déserte ou restaurer cette habitation?
VII. — Tu disais bien vrai! ô toi, le plus sage des enfants d'Athènes : Tout ce que nous savons c'est que nous ne savons rien! Pourquoi reculer avec terreur devant ce que nous ne pouvons éviter ? Chacun a ses douleurs; mais l'homme faible et timide gémit sur des maux imaginaires enfantés par les rêves de son cerveau. Cherchons ce que le hasard ou le destin nous disent être le meilleur ; la paix nous attend sur les rivages de l'Achéron. Là, plus de banquet forcé où l'on contraigne le convive rassasié de s'asseoir ; mais le silence prépare la couche d'un repos toujours bien accueilli.
VIII. — Cependant, si, comme l'ont pensé des sages, il est au delà du sombre bord un séjour destiné aux âmes, pour confondre la doctrine des saducéens et de ces sophistes sottement orgueilleux de leurs doutes, qu'il serait doux de célébrer un Dieu bienfaisant avec ceux qui ont rendu moins pénibles nos épreuves mortelles ! Qu'il serait doux d'entendre toutes ces voix que nous craignons de ne plus entendre, et d'admirer les ombres majestueuses du sage de la Bactriane , du philosophe deSamos, et de tous ceux qui enseignèrent la vertu l !
* Variante et note. Au lieu de cette strophe, on lisait dans le manuscrit original celle que nous donnerons ici, avec la note qui l'accompagnait.
VIII. — « Ne me regarde pas en fronçant sévèrement le sourcil, prêlre grossier, parce que je ne cherche pas la vie où la vie ne peut être : je ne viens point railler ta chimère. Je te fais pitié... hélas I tu me fais envie : ô toi, hardi explorateur d'une mer inconnue, où tu découvres des îles heureuses, et de plus heureux hahitanls. Je ne te demande pas de devenir un saducéen : continue à rêver à ce paradis qui est lu ne sais où, mais que tu aimes trop pour inviter ton frère égaré à partager avec toi*. »
* « Dans ce siècle de bigoterie, où le puritain et le prêtre ont changé de position, où le malheureux catholique porte la peine des péchés de
IX. — C'est là que je te revendais, ô toi dont la vie et l'amour s'éteignirent en même temps, et m'ont laissé seul dans ce monde pour y vivre et aimer en vain ! Ah ! puis-je croire que tu n'es plus quand ta mémoire survit encore dans mon cœur ? Eh bien, je rêverai que nous pourrons nous rencontrer encore, et je caresserai ton image sur ce cœur que tu as laissé vide. Si le souvenir de nos jeunes ans nous reste, c'est peut-être le gage d'un avenir... Ah! ce serait assez de bonheur pour moi, de savoir que ton âme est heureuse *.
X. — J'aime à m'asseoir ici sur cette pierre couverte de mousse 2, base non encore ébranlée d'une colonne de marbre. C'est ici, fils de Saturne, que fut ton trône chéri 3 : roi puissant de l'Olympe, je cherche à re-
ses pères jusqu'à dos générations plus reculées qu'il n'est dit dans l'Écriture, l'opinion exprimée par ces stances attirera indubitablement plus d'un dédaigneux anathème. Cependant qu'on ne perde pas de vue que l'esprit qui les a dictées est un scepticisme de découragement et non de raillerie. Celui qui a vu les superstitions grecques et musulmanes se disputer les antiques autels du polythéisme, qui a laisse dans sa patrie des pharisiens remerciant Dieu de ne point ressembler aux publicains et aux pécheurs, et en Espagne un peuple abhorrant les hérétiques dont il reçoit le secours, celui-là ne saurait qu'être un peu embarrassé et commencer à croire que, comme parmi tous ces gens-là il n'y en a qu'une sorte qui puisse avoir raison, la plupart d'entre eux ont tort. Quant à la morale et l'effet de la religion sur l'espèce humaine, il parait, d'après le témoignage constant de l'histoire, qu'elle a toujours moins porté les hommes à aimer leurs semblables, qu'excité ces haines violentes qu'on a vues éclater entre les diverses sectes chrétiennes. Les Turcs et les quakers sont plus tolérants : lorsqu'un infidèle paie sa taxe aux premiers, il peut prier où, quand, et comme il lui plaît; et la foi indulgente et la conduite pieuse des seconds rendent leur vie le plus parfait exemple de la charité chrétienne prêchée par le divin auteur de l'Évangile. »
* Lord Byrou écrivit cette stance à Newstead (octobre 1811), en apprenant la mort de son ami de Cambridge, le jeune Eddlestone.
2 Dans quelques éditions on lit massy stone, inerre massive, au lieu de mossy stone, pierre moussue. a. p.
s « La pensée et l'expression, » dit le professeur Clark, dans une lettre écrite à Byron, ressemblent tellement au genre de Pétrarque, que je serais tenté de vous demander si vous n'avez ja» mais lu :
« Poi quando'l vero sgombra
connaître les vestiges cachés de ton temple *; mais c'est en vain ; hélas ! l'œil de l'imagination elle-même ne peut rétablir ce que le temps a détruit. Ces orgueilleuses colonnes élèvent seules leurs têtes séculaires; mais l'impassible musulman s'appuie contre elles sans être ému, et le Grec frivole passe en chantant.
XL — Quel est de tous les sacrilèges qui ont pillé ce temple élevé sur le mont Acropolis, dont Pallas s'éloigna désolée de quitter ce dernier monument de son ancienne puissance ; quel est le spoliateur le plus barbare et le plus odieux? Rougis, ô Calédonie! c'est un de tes enfants ! Terre d'Albion, je me réjouis de ce qu'il n'est pas né dans ton sein. Tes citoyens libres devraient respecter une contrée qui fut jadis chérie de la liberté. Gomment ont-ils pu profaner le séjour des dieux attristés, et emporter leurs autels sur les flots qui refusèrent longtemps d'être leurs complices 2?
XII. — Mais le descendant des Pietés se fait une gloire honteuse de briser ce qu'avaient épargné les Vandales, les adorateurs de Mahomet et la faux du Temps 3. Il porte un cœur dur et froid, une âme sté-
Queldolce error pur li medesmo assido,
Me freddo, pietra morta in pietraviva;
In guisa d'uom chè pensi e piange e scriva. »
* Le temple de Jupiter Olympien, duquel il subsiste encore seize colonnes toutes de marbre. Il y en avait dans l'origine cent cinquante. Quelques érudits ont prétendu que ces colonnes avaient appartenu au Parthénon.
2 Le vaisseau avait fait naufrage dans l'Archipel.
3 (3 janvier 1809.) Outre ce qu'on a déjà reçu à Londres, il y a dans le Pyrée un vaisseau hydriote destiné à charger toutes les antiquités qu'on pourra transporter. Ainsi, comme je l'ai entendu dire à un jeune Grec qui s'adressait à plusieurs de ses compatriotes (car, malgré leurs humiliations, ils sont encore sensibles aux affronts de ce genre), ainsi lord Elgin peut bien se vanter d'avoir ruiné Athènes. Un peintre italien du premier mérite, nommé Lu-
rile comme les rochers de sa terre natale, celui qui a pu concevoir et exécuter l'odieux projet de dépouiller
sieri, est l'agent âë la dévastation, et, comme le peintre grec que Verres employait en Sicile, il est devenu un parfait instrument de rapines. Entre cet artiste et le consul français, nommé Fauvel, qui, de son côté, recueille des antiquités pour son gouvernement, il vient de s'élever une violente dispute cà propos d'un chariot de transport ; le consul français en a encloué une roue (je voudrais que toules les deux fussent brisées), ei Lusieri a porté sa plainte au waivode. Lord Elgin a été extrêmement heureux dans le choix du signor Lusieri : pendant un séjour de dix ans à Athènes, il n'avait jamais eu la curiosité d'aller visiter Sunium*, jusqu'à notre seconde excursion dans laquelle il nous accompagna. Quoiqu'il en soit, ses ouvrages sont très-beaux, mais la plupart ne sont point terminés. Tant que lui-même et ses patrons s'amu-
* Aujourd'hui le cap Colonna. Si Ton en excepte Athènes et Marathon, il n'y a point dans toute l'Attique de site qui mérite plus d'intérêt. Seize colonnes sont une source inépuisable d'études pour l'artiste et pour l'antiquaire. Le philosophe saluera avec respect le lieu où Platon enseignait ses doctrines en conversant avec ses élèves; le voyageur sera enchanté de la beauté d'un paysage d'où l'on voit toutes les îles qui couvrent la mer Egée. Mais, pour un Anglais le cap Colonna a un intérêt de plus, parce que cette côte est le théâtre du naufrage de Falconer. On oublie Pal las et Platon en pensant à Falconer et à Campbell.
ce Hère in the dead of night, by Lonna's steep, a The seaman's cry was heard a long the deep. »
a Là, pendant les ténèbres de la nuit, sur les côtes escarpées de Lonna, l'on entendit les cris du naatonier qui retentissaient sur l'abîme. *
Ce temple de Minerve est aperçu d'une grande distance en mer. Je suis allé deux fois par terre et une fois par mer au cap Colonna. Du côté de la terre, la vue est moins belle que quand on s'en approche en venant des îles. La seconde fois que nous y allâmes par terre, nous faillîmes être surpris par un parti de Mainotes qui étaient cachés dans les cavernes. Nous avons su dans la suite, par un prisonnier qu'ils avaient rendu après qu'il eut payé sa rançon, qu'ils avaient été détournés de nous attaquer par la vue des deux Albanais qui m'accompagnaient; s'étant imaginé, heureusement pour nous, que nous avions une bonne escorte de ces mêmes Arnautes, ils ne s'avancèrent pas et laissèrent ainsi passer saine et sauve notre caravane, trop peu nombreuse pour opposer aucune résistance.
Colonna n*est pas moins fréquent é par les peintres que par les pirates. C'est là que
a The hirelingartist plants his paltry desk, » And makes degraded nature picturesque. »
(Hodgson's Lady Jane Grey.)
la malheureuse Athènes. Ses citoyens, trop faibles pour défendre ses ruines sacrées, partagèrent cependant
sent à deviner des médailles, à apprécier des camées, à esquisser des colonnes et à marchander des pierres précieuses, leurs petites absurdiîés sont aussi innocentes que la chasse aux insectes et aux renards, lecaquetage des femmes, ou tout autre passe-temps semblable : mais, quand ils chargent trois ou quatre vaisseaux des restes les plus précieux et les plus considérables des antiquités que le temps et la barbarie oni laissées survivre dans la ville la plus célèbre et la plus outragée , lorsqu'ils détruisent les monuments qui ont été l'admiration de tous les âges, je ne sais ce qui peut excuser, je ne sais quel nom mériteraient les auteurs de cette lâch£ dévastation : ce n'était pas le moindre des crimes de Verres, d'avoir fait en Sicile ce que l'on a depuis répété dans Athènes. 11 est impossible de porter l'impudence à un plus haut degré que l'auteur de ces rapines, qui a osé inscrire son nom sur les murs de l'Acropolis. Le voyageur pourra-t-il prononcer sans exécration le nom d'un homme qui, sans but et sans utilité, a détruit tous les bas-reliefs qui ornaient l'un des compartiments du temple? Ici je suis impartial, car, n'étant ni collecteur d'antiquités, ni admirateur des collections, ce n'est pas par jalousie que je parle : mais je suis indigné, parce que j'ai toujours été prévenu en faveur de la Grèce, et que je n'ai jamais pensé que la gloire de l'Angleterre s'accrût par les dévastations que ses enfants exercent à Athènes ou dans l'Inde.
Un autre noble lord a fait mieuK, parce qu'il a fait moins. Mais quelques autres plus ou moins nobles, mais tous très-honorables personnages, ont fait mieux encore, parce que, après beaucoup d'excavations et d'exécrations, de présents au waivode, de mines et de contre-mines, tous leurs travaux n'ont abouti à rien. On a répandu des flots d'encre et de vin, et peu s'en est fallu qu'on ne finît par verger du sang. Le prig * de lor Elgin (voyez la définitio i du priggisme dans Jonathan Wylde) se pritde dispute avec un autre nommé Gropius**, (nom tout à fait approprié à son genre d'oceu-
L'artiste mercenaire plante son vil pupitre, et rend pittoresque une nature dégradée. »
Je fus assez • heureux pour me faire accompagner par un artiste allemand d'un très-grand mérite, et j'espère que je renouvellerai mes souvenirs de Colorma et de plusieurs autres lieux de la Grèce en recevant «**s ouvrages.
* Prig, voieur. a. p.
** Ce Gropius était employé par un noble lord, et sa seule occupation était de taire des dessins dans lesquels il excelle. Je suis fâché de dire qu'en abusant de l'autorité d'un nom très-respectable, il s'est humblement traîné sur les traces du signor Lusieri. Un vaisseau chargé
les douleurs de leur patrie : jusqu'à ce jour, ils n'avaient jamais senti aussi cruellement le poids des chaînes de l'esclavage !.
XIII. — Les enfants de la Grande-Bretagne oserontils jamais dire qu'Albion fut heureuse des larmes d'Athènes ?0 mon pays, quoique ce soit en ton nom que ces vils profanateurs ont déchiré son sein, crains d'avouer un attentat qui fait rougir l'Europe ! la reine de l'Océan, Albion, patrie d'un peuple libre, est chargée des dépouilles d'une contrée dévastée! Oui, celle qui prête son généreux secours aux nations qu'on opprime, a démoli, avec des mains de harpies, ces restes
pation), et demanda satisfaction dans une réponse verbale qu'il fit à une note du pauvre Prussien. La scène se passait à table- Gropius se mit à rire, mais il perdit tout à coup l'appétit. Les deux rivaux n'étaient pas encore réconciliés lorsque je quittai la Grèce Je dois me souvenir de leur dispute, car ils voulurent me prendre pour leur arbitre.
i Mon ami le docteur Clarke, dont le nom n'a pas besoin de cornmentaires pour être connu du public, et dont l'autorité sera d'un grand poids pour appuyer mon témoignage, m'a permis de citer le passage suivant d'une lettre fort obligeante qu'il m'adressa et qui remplira parfaitement le but de ma note ; ce Quand la dernière métope fut enlevée du Panhénon, les ouvriers de lord Elgin démolirent une grande partie de l'entablement qui était au-dessus et même l'un des triglyphes. Le Dis iar, qui vit le dommage que l'on venait de faire au monument, tira sa pipe de sa bouche, versa une larme, et d'un ton suppliant il dit à Lusieri : Télos!... J'étais présent. » Ce Disdar était le père du Disdar actuel, de ses trophées fut retenu, je crois même confisqué à Constantinoole en 1810. Je m'estime heureux de pouvoir assurer que cela n'était mis dans son mandat de Gropius, qu'il n'a jamais été employé qu'en sa qualité de peintre, et son noble patron désavoue toute autre espèce de relation avec lui. Si une erreur que j'avais laissée dans la seconde édition de ce poème lui a donné un moment de déplaisir, je lui en demande pardon. Le signor Gropius s'est servi plusieurs années du titre de son agent, et, quoique je sois bien excusable d'avoir parta-é 1 erreur de beaucoup de personnes, je suis content d'avoir été Sn des premiers à la reconnaître. J'ai autant de plaisir à me rétracter, que j eus de regret en avançant mon assertion.
de la Grèce épargnés par le temps jaloux et pa es tyrans.
XIV. — Pallas! où était ton égide qui arrêta 1 fé~ roce Alaric et la dévastation l ? Où était le fils de F lée, dont l'ombre s'échappa de l'empire des morts,. ■• 'i apparut dans ce jour de danger, armée de sa lance redoutable? Eh quoi! le sévère Pluton ne pourrait-il pas laisser encore une fois la liberté à ce guerrier pour épouvanter cet autre spoliateur? Errant sur les rivages du Styx, Achille n'est plus venu protéger les murs qu'il avait jadis défendus.
XV. — 0 Grèce ! bien froid est le cœur de l'homme qui peut te voir et ne pas sentir ce qu'éprouve un amant sur des cendres de celle qu'il aima. Qui pourrait voir, sans verser des larmes, tes temples dégradés, et tes autels antiques violés par les Bretons, à qui il appartenait plutôt de protéger ces ruines sacrées? Maudit soit le jour où ils partirent de leur île pour venir déchirer ton sein sanglant, et transporter tes dieux désolés dans l'odieux climat du septentrion!
XVI. — : Mais où est Harold? oublierai-je donc de suivre sur les flots ce sombre voyageur? Il monta sur le navire, pensant peu à tout ce qui est pour les autres un objet de regrets. Aucune amante ne vint l'accabler d'une feinte douleur, aucun ami ne tendit la main pour dire adieu à ce froid étranger qui allait parcourcir d'autres climats. Un cœur de rocher peut seul être insensible aux charmes de la beauté : Harold n'avait plus son cœur d'autrefois ; et il quitta, sans pousser un soupir, une contrée livrée à la guerre et au crime.