‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 37 sur 67 · XXXI. — Ainsi pensa Childe-Harold lorsqu'il vit · texte numérisé non relu

XXXI. — Ainsi pensa Childe-Harold lorsqu'il vit

* Voyez dans les Mélanges les vers adressés par Bvron à celte dame. a. p.

cette belle : l'éclat de ses charmes ne lui inspira d'autre pensée qu'une admiration innocente : l'Amour se tint à l'écart ; il se rappelait qu'Harold avait souvent porté des offrandes dans ses temples, mais il n'ignorait pas qu'il ne devait plus le -compter parmi les mortels qui reconnaissent ses lois. Le dieu enfant renonça pour jamais à pénétrer dans son cœur, puisqu'il résistait à cette dernière attaque ; et il ne douta plus que tous ses charmes ne fussent impuissants contre lui.

XXXII. — Quelle fut la surprise de la belle Florence en voyant cet homme, qu'on disait soupirant sans cesse, admirer, sans être ému, des appas que tant d'autres entouraient d'un hommage réel ou simulé, jurant de vivre à jamais sous les lois de leur amante, faisant dépendre d'elle seule le destin de leur vie, et lui répétant enfin tous les serments que la beauté exige de ses esclaves ! Gomment Childe-Harold pouvait-il ne pas éprouver ou ne. pas feindre cette ardeur amoureuse, dont l'aveu peut bien être reçu avec indifférence, mais rarement avec courroux?

XXXIII. — Ce cœur, qu'elle croyait de marbre, et qui se réfugiait dans le silence, ou que l'orgueil tenait éloigné, n'était pas un novice dans Fart du séducteur1 ; il avait jadis tendu en plus d'un lieu les pièges de la volupté. S'il avait renoncé à ses coupables stratagèmes, ce n'était que lorsqu'il n'avait plus rien trouvé qui lui parût digne de ses désirs. Harold dédaigne aujourd'hui de tels moyens de triomphe. Si les beaux yeux de Florence avaient éveillé l'amour dans son âme, il ne se fût jamais confondu dans la foule de ses adorateurs langoureux.

i Peur réfuter ce vers, il suffît de citer la profession de foi du poète, en 1821. — « Je ne suis ni un Joseph, ni un Scipion, mais je puis affirmer sans crainte que jen'ai jamais séduit une femme. »*,

XXXIV. — Il connaît bien peu la femme, celui qui croit que son cœur léger se conquiert par des soupirs. Que lui importe l'hommage du sentiment, lorsqu'une fois elle a accordé des faveurs? Ne montrez jamais trop d'humilité quand vous peignez votre amour à la déesse qui vous charme ; vous la verriez mépriser vos feux, malgré toute la chaleur de votre éloquence. Il est même prudent de dissimuler votre tendresse : une confiance hardie ne déplaît pas aux belles. Excitez et calmez tour à tour leur dépit, et bientôt elles couronneront tous vos vœux.

XXXV. — C'est une vérité bien ancienne, et les hommes qui en sont le plus convaincus sont ceux qui en gémissent davantage. Quand l'amant voit tous ses désirs comblés, le prix de tant de soupirs lui semble une chétive récompense. Une jeunesse usée, une âme avilie , l'honneur perdu, voilà les fruits de l'amour heureux. Si par un cruel bienfait l'espérance se voit trompée de bonne heure, la blessure s'envenime et devient incurable, quand l'amour lui-même ne pense plus à plaire.

XXXVI. — Laissons ces digressions frivoles : nous avons encore plus d'une montagne à gravir, plus d'un rivage à côtoyer, guidés par la mélancolie pensive et non par la fiction. Nous allons parcourir des climats aussi beaux que tous ceux qu'une imagination mortelle peut créer dans ses rêveries solitaires, aussi benux que tous ceux qu'on célèbre dans de nouvelles utopies, pour apprendre à l'homme à quelles hautes destinées il devrait aspirer, si cette créature corrompue était jamais susceptible de profiter de pareilles leçons.

XXXVII. — La nature est toujours la meilleure des mères, quelque changeante qu'elle soit dans sus divers aspects. Je veux prendre pour sujet de mes chants les

tableaux qu'elle nous offre, moi qu'elle n'a point traité comme un de ses enfants favoris, quoique je n'aie jamais cessé de l'aimer. Ah ! qu'elle est bien plus attrayante dans ses beautés sauvages, alors qu'aucune œuvre de l'art n'ose souiller -sa noble simplicité ! Je crois la voir me sourire la nuit comme le jour, et pourtant je ne lui ai rendu qu'un hommage bizarre, la recherchant et l'aimant toujours davantage dans les accès de ma misanthropie.

XXXVIII. — Terre d'Albanie, où naquit Iskander *, dont l'histoire séduit la jeunesse et instruit le sage ; patrie de cet autre héros du même nom, qui vainquit souvent ses ennemis par ses exploits chevaleresques ; terre d'Albanie, permets-moi de contempler tes rochers et tes enfants sauvages ! la croix disparaît, tes minarets s'élèvent, et le pâle croissant brille dans la vallée, au milieu des bois de cyprès qui ombragent les alentours de chaque ville.

XXXJX. — Ghilde-Harold reconnut la contrée aride 2 où la triste Pénélope soupirait en regardant la mer; plus loin, il aperçut le rocher encore célèbre qui fut le refuge des amants sans espérance, et le tombeau de la muse de Lesbos. Malheureuse Sapho ! le dieu des vers ne peut donc pas protéger un cœur brûlant du feu sacré du génie! Comment laissa-t-il périr celle qui donnait

* Voyez l'appendice, note a.

2 Ithaque (22 septembre). Nous traversions le canal, dit L. Hobhouse, ayant à l'ouest Ithaque alors au pouvoir des Français ; 30us en étions tout près et nous apercevions quelques arbres rabougris sur une terre brunâtre et couverte de bruyères, de petites bicoques, disséminées au milieu des arbres sur les collines, et un moulin à vent ou deux, ainsi qu'une tourelle sur les hauteurs. Quanta la garnison qui tenait alors Ithaque, vous jugerez de sa force numérique quand vous saurez qu'un mois après, les îles Ioniennes ayant été investies par une escadre anglaise, un sergent et sept hommes prirent possession du royaume d'Ulysse.

l'immortalité, s'il est vrai que la lyre nous fissure une gloire éternelle, le seul Eden auquel puissent aspirer les enfants de la terre ?

XL. — Ce fut par une belle soirée d'automne que Childe-Harold salua de loin le cap de Leuoade *, qu'il desirait voir et qu'il quittait à regret. Il parcourut souvent des lieux témoins de combats mémorables : Actiuin, Lépante et Trafalgar 2; mais son cœur ne (ut pas ému par les souvenirs qu'ils lui rappelaient. Né sans doute sous quelque étoile peu favorable aux inspirations de la gloire, il n'aimait pas les récits des guerres sanglantes ou des valeureux exploits; le métier du braves lui était odieux, et les guerriers n'excitaient que le sourire moqueur de son mépris.

XLI. — Mais lorsqu'il aperçut l'étoile du soir briller au-dessus du triste promontoire de Leucade ; lorsqu'il salua ce dernier refuge de l'amour malheureux, Childe- Harold éprouva ou crut éprouver une émotion peu commune : et, pendant que le vaisseau glissait avec majesté sous l'ombre que cet antique rocher projette au loin sur la mer, son œil suivit le cours mélancolique des vagues ; quoique absorbé dans sa rêverie habituelle, il sembla plus calme et son front plus soucieux.

XLII. — L'aurore paraît, et avec elle les collines sauvages de l'Albanie et les sombres rochers des Su-

« Leucade s'appelle aujourd'hui Santa-Maura. Son promontoire est nommé le Saut de l'Amour; et c'est de là, dit-on, que Sapho se précipita dans la mer.

t Actium et Trafalgar n'ont pas besoin de commentaires. La bataille de Lépante ne fut pas moins sanglante et moins féconde m résultats; cependant elle est bien moins connue; elle se donna dans le golfe de Palras : l'auteur de Don Quichotte y perdit la main gauche.

s Bravo, un brave; ce mot est pris dans le sens de spadassin, tueur d'hommes . A. P.

liotes ; la cime plus éloignée du Pinde, à demi voilée par les nuages, est couronnée par un bandeau de neige que les premiers feux du jour colorent d'une belle teinte de pourpre ; les vapeurs du matin se dissipent et permettent d'apercevoir la demeure de l'habitant des montagnes : c'est là que hurlent les loups, c'est là que l'aigle aiguise son bec recourbé ; les oiseaux de proie, les bêtes féroces, et l'homme plus féroce encore, y trouvent un abri : c'est aussi là que se forment sourdement ces noirs orages qui troublent la dernière saison de Tannée.

XL1II. — Ce fut en arrivant dans ces lieux qu'Harold se sentit enfin seul, et dit un long adieu aux nations chrétiennes : il s'aventure dans une contrée inconnue que tous les voyageurs admirent, mais que la plupart craignent de visiter : son cœur était armé contre la destinée ; ses besoins étaient en petit nombre; il ne cherchait point le péril, mais ne reculait jamais à son approche. Ces lieux ont un aspect sauvage ; mais c'est un spectacle nouveau ; et cette idée adoucit pour lui les feux de l'été, la rigueur des vents de l'hiver, et les fatigues répétées du voyage.

XLIV. — Ici la croix du Christ (car on l'y rencontre encore, quoique couverte d'opprobre par les circoncis), la croix oublie cet orgueil qui accompagne partout ses ministres jaloux des hommages des hommes ; ici le prêtre et le simple chrétien sont également méprisés.

Odieuse' superstition ! de quelque déguisement que tu te couvres, idole, saint, vierge, prophète, croissant ou croix, quel que soit le symbole que tu veuilles offrir à l'adoration du monde, tu n'es un trésor que pour le sacerdoce, et la ruine du reste des hommes. Qui pourra séparer de l'or du vrai culte ton alliage impur \

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