‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 38 sur 67 · XLV. — Regardez le golfe d'Ambracia , où jadis · texte numérisé non relu

XLV. — Regardez le golfe d'Ambracia , où jadis

l'empire du monde fut perdu par une femme, être charmant et sans malice ! C'est dans cette baie dont la brise ride légèrement les flots que les généraux romains et les rois de l'Asie 1 firent combattre leurs armées navales conduites à une victoire douteuse et à un carnage trop certain. Voilà les lieux où s'élevèrent les trophées du second César - ; ils se flétrissent aujourd'hui comme les mains qui les conquirent. Anarchistes couronnés 5, vous multipliez les malheurs des hommes ! Grand Dieu! ce globe, œuvre de tes mains, fut-il donc destiné à être perdu ou gagné par les tyrans?

XLVI. — Depuis les rocs escarpés qui servent de barrière à l'Albanie, jusqu'au centre des vallées illyriennes, Childe-Harold parcourut plusieurs montagnes dans des lieux à peine nommés par l'histoire. Cependant l'Attique si vantée n'offre que bien rarement d'aussi riants vallons, et le voyageur y retrouve tous les charmes dont Tempe est si fière; le Parnasse lui-même, ce mont sacré et chéri du poëte, ne peut s'égaler à quelques-uns des sites cachés derrière ces rochers.

XLVII. — 11 passa auprès du Pinde à la cime blanchâtre ; il traversa le lac d'Achérusie 4 ; et, laissant de côté la capitale de cette contrée , il continua son voyage

* On dit que la veille du jour où se livra la bataille d'Actium, Anloine avait treize rois à son lever. Aujourd'hui (12 novembre) j'ai vu les ruines de la ville d'Actium auprès de laquelle Anloine perdit le monde, dans une petite baie où deux frégates manœuvraient à peine. Un mur croulé est tout ce qu'il en reste. D'un autre côté du golfe s'élèvent les ruines de Nicopolis, bâtie par Auguste, en commémoration de sa victoire. Byron à sa mère, 1809.

2 Nicopolis, dont les ruines occupent une grande étendue, est située à peu de distance d'Actium, et l'on y voit encore quelques restes des murs de l'hippodrome.

5 Impérial anarchs. a. p.

* Selon Pouqueville, c'est aujourd'hui le lac Yanina ; mais Pouqueville est souvent inexact.

pour saluer le prince de l'Albanie l dont les ordres sont plus respectés que des lois, car il gouverne d'une main sanglante la nation la plus hardie et la plus rebelle. Cependant il est encore ça et là quelques peuplades des montagnes qui méprisent sa puissance, et,, défiant ses soldats dans leur forteresse de rochers, ne veulent céder qu'à l'or 2.

XLVIil. — Montagne monastique de Zitza 3, asile heureux et saint, lorsque, parvenus sur ton haut sommet couronné de verts bocages, nous portons nos regards sous nos pieds, au-dessus de nos têtes et autour de nous, que de couleurs dignes de l'arc-en-ciel, que d'attraits magiques se découvrent à nos yeux ! rochers

i Le célèbre Ali-Pacha. On trouva dans les voyages de Pouqueville une notice incorrecte sur cet homme extraordinaire. — « Je quittai Malte sur le brick de guerrre le Spider (l'Araignée), et j'arrivai huit jours après à Prévesa. De là je pénétrai dans l'intérieur de l'Albanie pour rendre visite au pacha, àTépalen, palais de sa haulesse, où je m'arrêtai trois jours. Le nom du pacha est Ali, et il passe pour un homme d'un talent du premier ordre. Il gouverne toute l'Albanie (l'ancienne Ulyricum), l'Epire et une partie de la Macédoine. »

Byroim à sa mère.

2 Cinq mille Suliotes occupant le château de Sulit et les rochers qui l'entourent résistèrent pendant dix-huit ans à trente mille Albanais; mais le château fut enfin pris par trahison. Dans le courant de cette guerre il y eut quelques exploits dignes des plus glorieux jours de la Grèce.

^ Le couvent et le village de Zitza sont à quatre heures de chemin de Joannina ou Janina, capitale du pachalick. La rivière de Kalamas (autrefois l'Achéron) coule dans la vallée ; et, à peu de distance de Zitza, elle forme une belle cataracte. Ce site est peut-être un des plus beaux, de la Grèce, quoique les environs de Delvinachi et une partie de l'Acarnanie puissent lui disputer la palme. Delphes, le Parnasse, et dans l'Attique le cap Colonna, sont bien loin de l'égaler en beauté. L'Ionie et la ïroade n'offrent rien qui lui soit comparable. Je serais tenté d'en dire autant des approches de Constanlinople ; mais le paysage de Stamboul offre un aspect si différent, qu'il est impossible de le comparer à celui dont je parle.

Il 17.

pittoresques, frais ombrages, collines riantes, tout est réuni clans le tableau, et l'azur des cieux forme une voûte cligne de ces lieux enchanteurs; plus bas, la voix rauque d'un torrent éloigné nous indique la nappe tombante d'une cascade qui s'étend entre ces rochers suspendus, et dont l'aspérité cause à notre âme un effroi mêlé de charme.

XLIX. — Les blanches murailles du couvent se distinguent au milieu du bocage qui couronne cette colline; auprès d'elle s'élèvent en amphithéâtre les hautes montagnes qui la dominent : mais elle-même n'est pas sans dignité.

C'est là qu'habite le caloyer *, affable et hospitalier. Le voyageur y reçoit toujours un bon accueil et ne s'éloigne jamais sans être ému, s'il aime à contempler les beautés de la nature.

L. — Qu'il vienne chercher le repos sur le gazon à l'abri de ces arbres séculaires. Aux jours les plus chauds de l'été, les brises les plus douces viendront agiter autour de lui leurs ailes légères ; c'est l'air pur de la région des cieux qu'il respirera : la plaine est loin sous ses pas. Qu'il goûte les plaisirs innocents quand ils s'offrent à lui; ici les traits brûlants du soleil, imprégnés d'un poison pestilentiel, ne peuvent percer le feuillage; que le pèlerin oisif y vienne étendre ses membres fatigués, et y admire à loisir l'aurore, le soleil au milieu de sa course, et la beauté des nuits.

LI. — Sombres, immenses, et s'agrandissant à mesure que la vue les parcourt, les Alpes de la Chimère 2 s'étendent au loin, amphithéâtre volcanique 3 au pied

* Caloyer, c'est le nom des moines grecs. 2 CJbimera's Alps : les monts de Chimariot. a p.

~> Les montagnes Ghimariotes semblent appartenir à une formation volcanique.

duquel une riche vallée forme un tableau vivant ; on y voit de joyeux troupeaux, le feuillage ondoyant des arbres, des sources qui roulent leurs ondes argentées, et le sapin des montages balançant ses noirs rameaux : voilà le noir Achéron \ consacré jadis à la tombe. 0 roi des sombres rives! si c'est l'enfer que je vois, ferme ton Elysée; mon ombre ne cherchera jamais à le connaître.

LU. — Les tours d'aucune ville ne profanent cette perspective ravissante ; Yanina n'est pas éloignée, mais elle est voilée par le rideau des collines : ici les traces des hommes sont rares : on voit peu de hameaux, et à peine quelques cabanes solitaires : mais, suspendue sur le bord des précipices, la chèvre broute en paix les jeunes arbrisseaux; et le petit berger, enveloppé dans sa blanche capote 2, s'étend sur la pente d'un rocher; il observe d'un air pensif son troupeau errant ; ou, si l'orage gronde, il va braver sa fureur passagère sous la grotte qui lui sert d'abri.

LUI. — 0 antique Dodone ! où est ta forêt sacrée, ta source prophétique, et ton oracle divin ? Quelle est la vallée dont l'écho redisait les réponses de Jupiter? Quels vestiges restent encore de l'autel du maître du tonnerre? Tout est oublié... et l'homme osera se plaindre, quand les faibles liens qui l'attachent à la vie seront rompus! Cesse, créature insensée, cesse d'inutiles murmures ! le destin des dieux peut bien être le tien! Voudrais-tu survivre au marbre ou au chêne, lorsque les nations et les mondes sont soumis à la faux du Temps?

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