LIV. — Ghilde-Harold laisse derrière lui les fron
* L'Achéron des anciens, aujourd'hui Kalamas.
* La blanche capote, c'est le manteau des Albanais.
tières de l'Épire ; les montagnes ne s'offrent plus à sa vue. Fatigué de porter toujours ses regards sur des hauteurs, il repose agréablement ses yeux sur une riante vallée, ornée de la verdure nouvelle et de tous les charmes que ramène le printemps. Les beautés de la plaine ont aussi leur grandeur, quand un fleuve superbe y promène ses flots majestueux, quand les branches des arbres se courbent sur ses bords en dômes de feuillage, se mirent dans le cristal mobile, ou sont éclairées par les rayons de la lune au milieu . d'une nuit solennelle.
LY. — Le soleil s'était caché derrière le vaste Tamerit * ; on entendait le mugissement des flots rapides du Laos 2 ; les ombres de la nuit s'étendaient peu à peu sur la terre, lorsque Childe-Harold aperçut en descendant le fleuve que la ville domine, les minarets de Tépalen, dont les lumières brillantes étaient semblables à des météores. En s'approchant, ses oreilles furent frappées du bruit sourd de la voix des guerriers, doublant la voix de la brise qui soupirait dans le vallon prolongé.
LVI. — Il passa près de la tour silencieuse et sacrée du harem, et; pénétrant sous les vastes arceaux de la porte, il remarqua le palais de ce chef redoutable dont tout ce qu'il apercevait proclamait la puissance. C'était entouré d'une pompe éclatante que se montra ce des-
t Tomerit que les anciens désignaient sous le nom de Tomarus.
2 A l'époque où je la passai, la rivière de Laos était grosse, et, au-dessus deTépalin, elle parraissait aussi large que la Tamise devant Westminster ; du moins nous le crûmes, mon ami M. Hobhouse et moi. Sans doute que dans l'été elle a beaucoup moins d'eau qu'à l'époque où nous l'avons vue. C'est sûrement la plus belle rivière du Levant : l'Achélous, l'Alphée, l'Achéron, le Scamandre et le Caïstre ne peuvent lui être comparés, ni pour la beauté, ni pour la largeur.
pote ; les esclaves, les eunuques, les étrangers et les santons attendent respectueusement ses ordres. Sa demeure est un palais en dedans, c'est une forteresse au dehors : elle semble le rendez-vous des hommes de tous les climats.
LV1I. — Une troupe de guerriers montés sur des chevaux richement caparaçonnés formait dans la vaste cour un escadron toujours prêt au combat. Des soldats, bizarrement vêtus, gardaient les corridors. De temps à autre l'écho des voûtes répétait le bruyant galop du coursier d'un Tartare au large turban. Le Turc, le Grec, l'Albanais et le Maure se rassemblaient dans le palais sous des bannières de toutes couleurs, pendant que le son belliqueux du tambour annonçait le retour de la nuit.
LVIII. — A sa courte tunique, on reconnaît l'Albanais sauvage armé d'une carabine richement ornée, revêtu d'habillements brodés d'or, et dont la tête est ceinte d'un shawl; le Macédonien, avec son écharpe couleur d'écarlate ; le Delhi, couvert de son bonnet de guerre, et portant un glaive retourné; le Grec, connu par son astuce et sa souplesse ; le fils mutilé de la noire Nubie, et le Turc à la longue barbe, qui daigne rarement vous adresser la parole, accoutumé à commander, et trop puissant pour n'être pas cruel.
LIX. — Les uns sont étendus auprès de leurs armes, et s'amusent à observer le tableau varié qu'ils ont sous les yeux;. les autres jouent ou fument leur pipe. Ici c'est un grave musulman qui va prier le Prophète; là c'est un Albanais qui se promène fièrement ; plus loin 0:1 entend chuchoter le Grec, toujours babillard... Mais quels sont les accents solennels qui viennent de la mosquée? La voix du muezzin ébranle le minaret.
« Dieu seul est Dieu !... C'est l'heure de la prière ! — Dieu est grand ! »
LX. — C'était pendant la saison où s'observe le jeûne du Ramazan. Le jour était consacré à la pénitence ; mais, lorsque l'heure tardive du crépuscule fut passée, ce fut le signal de se livrer de nouveau au?; plaisirs de la table. Tout était en mouvement dans le palais d'Ali-Pacha ; les esclaves préparaient et servaient tefi mets du festin. La galerie resta déserte ; un bruit confus partait des appartements intérieurs : les pages et les esclaves passaient et repassaient sans cesse.
LXI. — La voix de la femme n'est jamais entendue dans ces lieux. Tenue dans une enceinte écartée, on lui permet à peine de faire un pas sans être voilée et suivie ; son époux seul est maître de ses charmes et de son cœur. Accoutumée à sa prison, elle ne désire point d'en sortir. Elle est heureuse de l'amour de son seigneur et des doux soins de la maternité : soins délicieux, et au-dessus de tous les sentiments ! elle élève elle-même le fils qu'elle a conçu, et ne l'éloigné jamais d'un sein dont aucune basse passion ne trouble la paix.
LXI1. — Dans un pavillon de marbre, au milieu duquel jaillissait une source d'eau vive dont la pluie bienfaisante répandait la fraîcheur, Ali était étendu sur des coussins dont la molle souplesse invitait au repos. Ali est un prince guerrier et cruel ; mais tant de douceur règne sur son front vénérable, que vous ne pouvez y deviner combien son cœur farouche se plaît dans les projets sanguinaires.
LXIII. — Ce n'est pas que la longue barbe blanche qui orne son visage ne puisse se concilier avec les passions de la jeunesse ; l'amour soumet les vieillards à ses lois .. Hafiz ! l'a prouvé ; le chantre de Téos l'a
* Poëte persan. a. p.
souvent répété... Mais les crimes, qui dédaignent les tendres accents de la pitié, les crimes odieux chez tous les hommes, et surtout chez ceux dont le front est chargé d'années, les crimes ont rendu Ali semblable à un tigre féroce. Le sang appelle le sang ; et l'homme qui a commencé sa carrière en le faisant couler en répand des torrents à la fin de ses jours.
LXIV. — Childe-Harold se reposa de ses courses dans le palais d'Ali, admirant mille objets nouveaux pour ses yeux. Bientôt, lassé du spectacle pompeux du luxe des musulmans, il ne vit plus qu'avec dégoût ce séjour de la richesse et de la volupté, asile d'un prince qui fuyait le bruit de la ville. Avec moins d'éclat, ces lieux auraient des charmes réels ; mais la paix du cœur abhorre les joies factices, et le plaisir, mêlé avec la pompe, pert tout son attrait.
LXV. — Les enfants de l'Albanie portent des cœurs farouches ; cependant ils ne sont point sans vertus, quelque sauvages que soient ces vertus elles-mêmes. Où est l'ennemi qui les a jamais vus fuir? Quels soldats endurent plus patiemment les travaux de la guerre? Leur vie n'est pas moins frugale pendant la paix qu'aux jours d'alarmes et de disette. Leur vengeance est mortelle, mais leur amitié est sûre. Fidèles à la voix de la reconnaissance ou de la valeur, ils volent avec intrépidité aux plus grands dangers sur les pas de leur chef.
LXVI. — Childe-Harold les vit dans le palais d'Ali- Pacha, accourant en foule pour marcher au combat et à la gloire ; il les vit aussi lorsqu'il tomba entre leurs mains, victime d'une infortune passagère. Les hommes cruels sont toujours plus cruels envers les malheureux : mais les Albanais Taccuei lirent sous leur toit hospitalier ; des peuples moins barbares peut-être se fussent
montrés moins généreux, et ses propres concitoyens se seraient tenus à l'écart !. Ah! qu'ils sont en petit nombre, les hommes qui ne se démentent pas dans de telles épreuves !
LXV1I. — Des vents contraires poussèrent un jour son navire sur des rochers arides du rivage de Suli . les ténèbres l'entouraient de toutes parts dans ces affreux parages ; il était dangereux d'aborder, mais plus dangereux encore de rester sur les vagues en courroux. Les matelots hésitèrent quelque temps, n'osant se hasarder dans une contrée où les attendaient peutêtre des hôtes perfides. Ils descendent enfin sur la côte, tremblant d'être immolés par ces peuples pour qui les Turcs et les Chrétiens sont également des ennemis.
LXV1I1. — Vaines terreurs 1 les Suliotes leur tendirent une main fraternelle, les guidèrent à travers les rochers et les marécages dangereux. Plus humains que les esclaves civilisés, quoique moins prodigues en douces paroles, ils ranimèrent le feu des foyers, firent sécher leurs vêtements humides, remplirent la coupe, allumèrent la lampe joyeuse , et leur offrirent une nourriture frugale, il est vrai, mais la seule qu'ils pussent offrir. Ces soins généreux ne sont-ils pas inspirés par la véritable humanité? Faire reposer le malheureux harassé de fatigue, consoler l'affligé, quelle leçon pour les heureux du monde! puisse-t-eile au moins faire honte au cœur du méchant !
LXIX. — Lorsque Harold voulut faire ses adieux à ces montagnes hospitalières, des brigands ligués entre eux pour le pillage rendaient la route périlleuse et répandaient de tous côtés les ravages du fer et de l'incendie : il prit une escorte fidèle, brave dans le combat
* Ici je fais allusion aux pillards de Cornouailles.
et endurcie aux fatigues. Il traversa avec elle les vastes forêts de l'Acarnanie, et ne s'en sépara que lorsqu'il reconnut les vallons de TÉtolie et les flots argentés de l'Achéloùs.
LXX. — Aux lieux où l'Utraikey solitaire se creuse un bassin arrondi dans lequel les vagues fatiguées se retirent pour réfléchir en silence les rayons de la lune, les arbres du vert bocage qui pare la colline se rembrunissent sous le voile obscur des ténèbres et se balancent doucement sur le sein des flots silencieux, pendant que les brises du sud caressent la surface azurée de la baie que ride à peine leur haleine légère.
C'est là qu'Harolcl reçut un accueil amical ; ce ne fut pas sans émotion qu'il contempla ce tableau gracieux, car la nuit avait pour lui maintes sources de doux plaisirs.
LXXI. — Les feux nocturnes brillaient sur le rivage ; le repas du soir était terminé, la coupe remplie d'un vin * couleur de pourpre faisait le tour du cercle des convives. Ghilde-Harold, qui était arrivé auprès d'eux inopinément, s'était arrêté soudain pour les contempler avec les yeux de la surprise ; les danses commencèrent avant que l'heure de minuit fût passée. Chaque palikar 2 déposa son sabre ; et tous, se prenant par la main, se mirent à bondir en cadence et à faire entendre leurs chants.
LXXII. — Childe-Harold se tint à quelque distance pour observer cette troupe joyeuse : il ne haïssait pas une gaîté innocente quoique un peu grossière. La vue
* Les musulmans d'Albanie ne s'abstiennent pas de vin; et dans les aulres parties de la Turquie, il y a bien peu de croyants qui, sur ce point, suivent à la lettre la loi du prophète.
2 Palikar, abréviation du mot grec rcaXixapi; c'est le nom général de tous les soldats jarmi les Albanais qui parlent romaïque. La véritable signification de ce mot est garçon.
de ces barbares dans leurs bruyants transports formait un étrange spectacle : rien n'égale la rapidité de leursmouvements ; leurs yeux étincelaient comme réclair, leurs longs cheveux descendaient jusqu'à la ceinture, et leurs visages étaient éclairés parles reflets des flammes ; leurs chants ressemblaient à des cris plutôt qu'à des sons harmonieux l.
1. — « Tambourgi! tambourgi 2 ! ta musique guerrière annonce les combats et remplit les braves d'espérance : tous les enfants des montagnes se réveillent à celte voix de la gloire, le Timariote, l'IUyrien, et l'habitant basané de Suli.
2. — » Ah! qui égale en bravoure un fier Suliote, revêtu de sa tunique blanche et d'une capote velue ? Il abandonne au loup et au vautour son troupeau sauvage, et descend dans la plaine comme un torrent tombe d'un rocher.
8. — » Les fils de Ghimari, qui ne pardonnent jamais les offenses d'un frère, accorderont-ils la vie aux ennemis qu'ils ont vaincus? Nos armes fidèles se refuseraient à une telle vengeance : quel but est plus beau que le cœur d'un ennemi?
4, — » La Macédoine envoie ses fils invincibles ; ils abandonnent pour un temps leurs cavernes et la chasse des bois ; mais leurs écharpes couleur de sang seront plus rouges encore avant que leurs glaives rentrent dans le fourreau et que la guerre soit terminée.
5. — » Les pirates de Parga, qui font leur demeure de l'océan et apprennent aux pâles chrétiens ce que pèsent les chaînes de l'esclavage, vont descendre de
* Voyez l'appendice, noie B.
2 Ces stances sont empruntées à divers chants albanais : je me suis servi des traductions romaïques ou italiennes.
leurs galères pour conduire ies captifs clans l'enceinte qui leur sert de prison.
0. — » Je ne veux point des plaisirs que donne la richesse ; mon cimeterre saura conquérir ce que le lâche est obligé d'acheter. J'emmènerai la jeune épouse avec ses longs cheveux, j'arracherai à leurs mères les vierges éplorées.
7. — » J'aime la beauté de la jeune fille ; je m'enivrerai de ses caresses, elle me ravira par ses accords ; qu'elle apporte sa lyre mélodieuse et nous chante une chanson sur la défaite de son père î
8. — » Rappelons-nous le jour de l'assaut de Prévise 4, les cris plaintifs des vaincus, les chants de triomphe des vainqueurs; nous livrâmes toutes les maisons aux flammes, nous partageâmes le butin; les riches furent égorgés ; nous ne fîmes grâce qu'aux jeunes beautés.
9. — » Ignorons les mots de pitié et de crainte ; ils doivent être inconnus à qui veut combattre sous les drapeaux du visir. Depuis les jours du Prophète, le croissant n'a jamais vu un chef aussi glorieux qu'Ali- Pacha.
10. — » Son fils, le brave Muchtar, est sur les bords du Danube : que les Giaours 2 aux cheveux jaunes 3 tremblent devant ses queues de cheval 4, lorsque ses Delhis 5 vont fondre sur leurs bataillons au milieu (tes t .rrents de sang ; il en est peu qui reverront les rem parts de Moscou!
* Cette ville fut prise d'assaut contre les Français qui la défendaient.
s Infidèles. a. p.
s Les Russes. a. p.
* Étendard du pacha. A. p.
s Corps d'aven iuriers à cheval. A.. P.
11. — » Séliclar *, tire du fourreau le cimeterre de notre chef : tambourgi, ta musique guerrière nous promet le combat; montagnes, qui nous voyez descendre dans la plaine, vous nous reverrez vainqueurs, ou vous ne nous verrez plus. »
LXX1II. — Belle Grèce «! reste déplorable d'une gloire antique! tu n'es plus; et cependant tu es immortelle ; tombée, tu es grande encore. Qui guidera maintenant tes enfants dispersés, qui détruira les habitudes d'un long esclavage? Hélas ! ils ne sont plus ces Grecs qui, marchant à un trépas certain, trouvèrent un glorioux tombeau au défilé des Thermopyles ! 0 Grèce ! quel guerrier sera inspiré de leur généreux courage ? quel est celui qui, s'élançant des rives de FEurotas, te rappellera du séjour de la mort?
LXXIV. — Génie de la liberté! lorsque tu accompagnas Thrasybule et ses fidèles Athéniens sur les hauteurs de Phylé 3, pouvais-tu prévoir la honte et les malheurs qui flétrissent aujourd'hui tous les charmes des plaines verdoyantes de FAttique? Ce ne sont plus trente tyrans qui enchaînent les descendants de Thrasybule : le dernier des musulmans peut les traiter en esclaves. Osent-ils se révolter? Non, ils se contentent d'une vaine malédiction contre la main qui les châtie; esclaves tremblants depuis le berceau jusqu'à la tombe, ils ne méritent plus d'être appelés des hommes,
LXXV. — Tout est changé en eux, excepté les traits du visage ! Eh ! qui peut voir le feu qui brille dans leurs yeux, sans être tenté de croire que leur
» Porte-épée. A. p,
2 Voyez à l'appendice, noie C.
s Phjlé, d'où l'on a une très-belle vue d'Athènes. Il reste encore beaucoup de ruines de celte ville : elle fut prise par Thrasybule, avant l'expulsion des trente tyrans.
cœur brûle de nouveau de ta flamme, ô liberté ! qu'ils ne connaissent plus? Quelques-uns rêvent encore que l'heure approche où ils pourront rentrer dans l'héritage de leurs pères ; ils soupirent après un secours étranger, et invoquent les armes de l'Europe, n'osant point marcher seuls contre leurs ennemis, et effacer leur nom déshonoré de la liste des nations esclaves.
LXXVI. — O vous, qui n'avez que des chaînes pour héritage, ne savez-vous pas que ceux qui veulent être libres doivent briser eux-mêmes leurs fers, et que leur bras seul doit conquérir la liberté ? Croyez-vous qu'elle vous soit rendue par le Français ou le Moscovite? désabusez-vous : ils peuvent abaisser vos oppresseurs ; mais vous n'allumerez plus le feu divin sur l'autel de la liberté. Ombres des Ilotes ! triomphez de la lâch( té de vos tyrans! O Grèce! en changeant de maître, tu ne verras point finir tes infortunes; tes jours de gloire ne sont plus, et ta honte se prolonge.
LXXV1I. — La contrée conquise sur les chrétiens au nom d'Allah peut encore être enlevée par eux aux descendans d'Othman; peut-être les tours impénétrables du sérail recevront encore dans leur enceinte les peuples latins qui surent jadis y pénétrer h Les enfants rebelles de Wahab 2, qui osèrent dépouiller la tombe du Prophète des dons pieux de ses adorateurs, pourront encore s'ouvrir une route sanglante à travers l'Orient ; mais jamais la liberté ne reviendra habiter cette contrée malheureuse, où les esclaves succéderont aux esclaves pendant des siècles de douleurs.
* A l'époque où elle fut conquise par les Latins qui en furent maîtres pendant plusieurs années. (Voyez Gibbon.)
- La Mecque et Médine sont tombées depuis quelque temps au pouvoir des Wahabis (Wéchabites), tribu arabe dont la force s'augmente tous les jours.
LXXVIII. — Observez cependant la gaieté des Grecs ; les jours de l'abstinence chrétienne approchent, ces jours de pénitence dans lesquels ils se préparent à célébrer leurs saints mystères en soulageant l'homme du poids de ses péchés par des prières et des privations. Mais, avant que le repentir se couvre du cilico, il est permis à chacun de se livrer à la joie pendant quelques jours, de prendre part à tous les plaisirs, de cacher son visage sous un masque, de se revêtir d'étranges costumes, de courir les bals, et de se réunir aux joyeux enfants du carnaval !
LXX1X. — Quelle ville offre plus de divertissements que toi, ô Stamboul * ! Dans cette ancienne métropole de leur empire, les Grecs oublient que les turbans profanent aujourd'hui le temple de Sainte-Sophie et les autels de la Grèce. (Hélas ! ses malheurs viennent encore attrister ma muse!) Ses bardes tiraient jadis de leur lyre de joyeux accords : car le peuple était libre ; tous ressentaient alors une gaieté qu'aujourd'hui ils sont forcés de feindre. Mes yeux n'avaient jamais vu le spectacle de tant de fêtes ; mes oreilles n'avaient jamais été frappées de concerts plus doux que ceux qui faisaient tressaillir les échos du Bosphore:
LXXX. — Le rivage retentit d'un tumulte joyeux; la musique varie, mais sans cesser de se faire entendre ; les rames battent la mer en cadence ; et les vagues balancées ont aussi leur harmonie, qui ressemble à une douce plainte. La reine des marées sourit du haut de son trône céleste à cette fête; lorsqu'une brise pas-
i Byron disait en parlant de Constantinople : — a J'ai vu les ruines d'Athènes, d'Éphèse et de Delphes; j'ai parcouru une grande partie de la Turquie, et beaucoup d'autres contrées de l'Europe, et quelques-unes de l'Asie; mais je n'ai jamais vu une œuvre de la nature ou de l'art qui ait fait sur moi autant d'impression que la vue de Constantinople. »
sagère glisse sur la surface de la mer, on dirait qu'un rayon plus brillant, réfléchi dans l'onde, exprime la satisfaction de la déesse, et les vagues étincelantes éclairent le rivage qu'elles baignent.
LXXXI. — Maints caïques légers effleurent l'écume ; les vierges de la contrée dansent sur le rivage; les danseurs et leurs danseuses oublient également le sommeil et le toit paternel; leurs yeux languissants font entre eux un doux échange de regards, auxquels peu de cœurs pourraient résister; leur main agitée d'un tendre frémissement se sent pressée avec amour, et répond à la main qui la presse. Amour de notre jeunesse! enchaîné dans tes guirlandes de roses, l'amant heureux laisse disserter à loisir le cynique et le philosophe ; des heures semblables sont les seules où la vie ne soit pas un fardeau.
LXXXII — Mais, au milieu de cette troupe en masque, n'est-il pas quelques hommes agités de peines secrètes, et qu'un .visage contraint trahit à demi? La voix des vagues leur semble mêler un gémissement plaintif à leurs vains regrets; pour eux la gaieté de tout ce qui les entoure n'est qu'une source de pensées mélancoliques, et n'excite qu'un froid dédain. Ils n'écoutent qu'avec peine les chants et les transports tumultueux de ceux qui se livrent à la joie du moment : qu'il leur tarde de changer leurs habits de fête pour un lugubre linceul !
LXXXIII. — Tel doit être le sentiment de tout Grec ami de sa patrie, si toutefois la Grèce peut se vanter encore d'avoir un seul bon patriote. Ils ne méritent pas ce nom glorieux ceux qui parlent de guerre en se résignant à la paix de l'esclavage, et qui, satisfaits de regretter tout bas tout ce qu'ils ont perdu, abordent leurs tyrans avec un doux sourire, et tiennent dans leurs
serviles mains la faucille plutôt qu'un glaive vengeur. Ah! Grèce, ceux qui t'aiment le moins sont ceux qui te doivent le plus : leur naissance, le sang des héros, et cette longue suite d'ancêtres illustres qui sont la honte d'une postérité dégénérée.
LXXXIV. — Lorsque les Spartiates austères renaîtront avec leurs vertus, lorsque Thèbes donnera le jour à un autre Épaminondas, lorsque Athènes pourra citer des cœurs dignes de ses anciens héros, lorsque les femmes grecques enfanteront des hommes, alors, mais alors seulement tu seras délivrée. Il faut des siècles pour établir un empire : une heure suffit pour l'anéantir. Que d'années s'écoulent avant qu'un peuple retrouve sa splendeur éclipsée, rappelle ses vertus, et triomphe du temps et de la destinée!
LXXXV. — Et pourtant de quels charmes tu es encore parée dans ces jours de deuil, patrie des dieux et de tant de héros dignes de l'Olympe ! la verdure éternelle de tes vallons, tes montagnes toujours couronnées de neige f, te proclament encore l'objet de tous les dons variés de la nature ; tes autels et tes temples renversés, leurs débris confondus avec les cendres des héros, sont brisés par le fer de la charrue. Ainsi périssent les monuments élevés par des mains mortelles; la vertu célébrée par les Muses survit seule au ravage des siècles.
LXXXVI. — Cependant une colonne solitaire encore debout semble gémir sur ses sœurs de la carrière abattues auprès d'elle 2; le temple élevé de Minerve
i II y a plusieurs montagnes, et particulièrement celle qui porîe le nom de Liakura, sur lesquelles laneige ne fond jamais entièremont, malgré les fortes chaleurs de l'été; mais dans la plaine la neige se fond toujours en tombant.
2 Le mont Pentélicus, d'où l'on tira le marbre qui servit à con-
orne encore le rocher de Golonna * et apparaît audessus des flots; çà et là sont aussi les tombes ignorées de quelques guerriers. Leurs pierres noircies et leur vert gazon bravent les siècles, mais non l'oubli. Les voyageurs étrangers sont les seuls qui, comme moi, s'y arrêtent avec vénération, et s'en éloignent en poussant un soupir.
LXXXVII. — Cependant ton ciel est toujours auss; bleu, et tes rochers toujours aussi sauvages 2 ; tes bocages sont aussi frais, tes plaines aussi verdoyantes. Tes olives mûrissent comme au temps où tu voyais Minerve te sourire ; le mont Hymette est toujours riche eu miel doré; la joyeuse abeille, toujours libre d'errer sur tes montagnes, y bâtit encore sa citadelle odoriférante. Apollon n'a pas cessé de dorer de ses rayons tes longs étés ; le marbre de Mencleli n'a rien perdu de son antique blancheur; les arts, la gloire, la liberté, passent, mais la nature est toujours belle.
LXXXVIII. — Dans quelque sentier que nous dirigions nos pas, nous foulons une terre consacrée : aucune partie de ton sol n'a été sacrifiée à des monuments vulgaires; nous parcourons un théâtre vaste et fécond en merveilles ; toutes les fictions de la muse semblent des vérités, jusqu'à ce que nos yeux se
struire tous les édifices publics d'Athènes. Cette montagne s'appelle aujourd'hui Mendéli : on y voit encore une caverne immense formée par l'exploitation de la carrière.
i II n'y a pas dans toute l'Attique, si on en excepte Athènes et Marathon, de site plus intéressant que le cap Colonna. Pour l'ami-, quairo et l'artiste, les seize colonnes qui subsistent encore sontune source inépuisable d'observations et d'études : le philosophe y salue le théâtre supposé de quelques-uns des entretiens de- Platon avec ses disciples, et le voyageur est frappé d'admiration à la vue du magnifique spectacle que déplient devant ses yeux,, les îles qui couronnent la mer Egée.
* Wild, dans le sens de pittoresque. \. S
lassent d'admirer ces lieux auxquels nous transportèrent si souvent les rêves de notre jeunesse : les montagnes et les plaines, les coteaux et les vallons, bravent le dieu destructeur qui a démoli les temples. La main du temps a ébranlé les atours d'Athènes, mais elle a respecté les champs de Marathon.
LXXXIX. — Rien n'est changé dans cette plaine fameuse, excepté l'esclave qui en creuse les sillons : son terrain est toujours le même; le même soleil Téclaire encore ; les mêmes limites la bornent. Elle a conservé toute sa gloire; mais un étranger est aujourd'hui maître de ce champ de bataille, où les Perses épouvantés courbèrent la tête sous le fer redoutable des Grecs. Jour cher à la gloire, où Marathon devint un mot magique 4, tu fais apparaître aux yeux de celui qui l'entend prononcer le camp des ennemis, les deux armées en présence, et les bannières victorieuses !
XC. — Le Mède qui fuit en jetant ses flèches et son arc brisé ; le Grec intrépide et sa lance victorieuse ; les montagnes, la plaine, l'océan, la vengeance et la mort qui combattent pour les Grecs, tel est le tableau qu'offrait Marathon... Que reste-t-il aujourd'hui? Quel trophée nous signale cette plaine consacrée, et rappelle les larmes de l'Asie et la liberté souriant à la Grèce?... les débris de quelques urnes, une tombe
1 Siste, viator; heroem calcas. Telle était Pépitaphe du fameux comte de Merci. Quels doivent donc êlre nos sentiments quand nous foulons la tombe des deuK cents Grecs qui moururent à Marathon : cette tombe à été fouillée dernièrement par Fauvel. On n'y a rien trouvé, du moins presque rien, de ce qu'on y cherchait, comme vases, médailles, etc. On offre de me vendre la plaine de Marathon pour 1,600 piastres, ce qui fait à peu près 90 livres d'Angleterre. Expende Annibalem : quut libras in duce sunnno inventes! et la cendre de Miluade ne vaudrait pas davantage! elle n'aurait guère moins rendu en la vendant au poids.
violée, et la poussière que soulève en bondissant le coursier d'un barbare.
XCI. — Cependant les restes de tous ces temps de splendeur attireront toujours des pèlerins tristes, mais jamais lassés. Longtemps encore le voyageur, qu'amènera le vent d'Ionie, saluera avec une sainte douleur la terre des guerriers et des poêles. Les annales de la Grèce et la langue immortelle de l'histoire entretiendront longtemps cle ses triomphes la jeunesse de tous les pays. Ce sera toujours le souvenir que le vieillard rappellera avec plus d'orgueil ; ce sera la leçon du jeune homme. Les chants de Minerve et des Muses seront écoutés avec respect par les sages, et causeront aux poètes une religieuse émotion.
XCil. — Le cœur soupire pour sa patrie, quand de tendres liens l'attendent sous le toit paternel ; il vit heureux au foyer domestique. Vous qui vous trouvez isolés, venez visiter la Grèce, et jeter un regard sur cette terre en harmonie avec vous-mêmes. La Grèce n'est point faite pour inspirer des idées riantes, elle doit plaire à celui pour qui la mélancolie a des charmes. A peine si vous regretterez votre terre natale, lorsque vous irez rêver non loin des lieux où s'élevait jadis le temple sacré de Delphes, ou que vous contemplerez les plaines qui furent témoins du combat des Grecs et des Perses.
XCIII. — Venez visiter cette terre consacrée, traversez en paix ces déserts magiques , mais épargnez ces débris ; que vos mains respectent une contrée déjà trop dépouillée ! Ces autels n'étaient point destinés à tant de sacrilèges ! Révérez ce que les nations ont révéré ; puisse ainsi le nom de notre patrie passer aux siècles futurs avec toute sa gloire ! Puissiez-vous revoir le pays gui fut le berceau de vos jeunes années,
et y trouver toutes les délices de l'amour et de la vie !
XCIV. — Pour toi, qui, trop longtemps peut-être, viens d'amuser tes loisirs par des vers sans gloire, tes accents se perdront bientôt dans la foule des ménestrels dont la voix s'élève au-dessus de la tienne. Cèdeleur un laurier que le temps doit flétrir. Il ne peut guère le disputer, celui qui dédaigne les critiques amères et les éloges de l'amitié, depuis que la mort a glacé tous les cœurs dont le suffrage l'eût flatté. On ne cherche plus à plaire quand on a perdu tout ce qu'on pouvait aimer.
XGV. — Et toi aussi, tu n'es plus ! toi qui fus tant aimée et si aimable ; toi que la douce sympathie de la jeunesse et de l'amour me rendait si chère ! toi qui fis pour moi ce que personne n'osa faire depuis, et qui refusas de m'abandonner quoique je fusse indigne de toi ! Que mon sort est affreux ! Tu as cessé de vivre, tu n'es plus là pour m'accueillir au retour de mes courses lointaines ; il ne me reste que les regrets d'un bonheur perdu à jamais. Ah! pourquoi l'ai-je jamais goûté, ou que n'est-il encore dans l'avenir ! Pourquoi faut-il que je sois revenu dans ces lieux lorsque de nouvelles douleurs m'ordonnent de fuir encore ?
XCVI. — 0 toi, amie toujours tendre, toujours aimable et toujours aimée ! la douleur qui ne songe qu'à elle médite le passé et s'attache à des pensées qui nous semblent d'autant plus douces qu'elles sont plus loin de nous.
Cruel trépas ! tu m'as ravi tout ce que tu pouvais me ravir : une mère, un ami, et enfin celle qu'un sentiment plus doux que l'amitié unissait à mon sort ! A quel mortel tes traits furent-ils jamais plus funestes ! Chaque jour de nouveaux chagrins ont empoisonné peu à peu pour moi toutes les sources du bonheur.
XCVII. — Irai-je donc me précipiter de nouveau dans la foule et chercher tout ce que dédaigne un cœur paisible ? Irai-je m'asseoir aux banquets de la débauche, où un rire bruyant et trompeur défigure les joues creuses des convives, et ne laisse après lui dans l'âme qu'un abattement plus profond? En vain l'expression d'une gaieté forcée feint le plaisir ou cache le dépit; le sourire ne fait que préparer le sillon d'une larme, ou relève la lèvre flétrie avec un dédain mal dissimulé.
XCVIII. — Quel est le plus terrible des malheurs qui affligent la vieillesse ? quel est celui qui imprime les rides les plus profondes sur le front attristé? N'est-ce pas de voir tout ce qu'on a aimé rayé du livre delà vie? n'est-ce pas d'être seul sur la terre... comme je le suis déjà ! Je fléchis humblement le genou devant le Dieu dont le bras s'est appesanti sur moi, a brisé tous les liens de mon cœur et détruit toutes mes espérances. Écoulez-vous rapidement, jours inutiles ; vous n'avez plus de soucis à m'apporter, puisque le temps a privé mon âme de tout ce qui la charmait, et versé sur mes jeunes années tous les chagrins de la vieillesse.