‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 40 sur 67 · FIN DU CÎÏATNT DEUXIEME · texte numérisé non relu

FIN DU CÎÏATNT DEUXIEME

APPENDICE

L'Albanie comprend une partie de la Macédoine, l'Illyrie, la Chaonie et l'Epire; Iskander est le nom turc d'Alexandre, et j'ai fait allusion au célèbre Scanderberg (seigneur Alexandre), dans la 38e stance. Je ne sais si j'ai eu raison de faire Scanderberg le compatriote d'Alexandre, qui était né à Pella, en Macédoine; mais j'ai suivi Gibbon, qui a donné le même titre à Pyrrhus en parlant de ses exploits.

Gibbon dit, au sujet de l'Albanie : « Ce pays, que l'on peut apercevoir des Côtes de l'Italie, est moins connu que L'inférieur de l'Amérique. » Quelques circonstances, qui ne sont pas assez importantes pour qu'il soit utile d'en, parler ici, nous ont conduits, M. Hobhouse et moi, dans ce-s contrées, avant d'avoir visité aucune autre partie de l'empire ottoman; le major Leake, qui était alors résident anglais à Yanina, nous assura qu'excepté lui, aucun Anglais n'avait été plus loin que la capitale, et ne s'était avancé dans l'intérieur de l'Albanie. A cette époque (octobre 1809), Ali-Pacha était en guerre avec Ibrahim- Pacha, et il faisait le siège de Bérat, ville fortifiée, dans laquelle son ennemi avait été obligé de s'enfermer. En arrivant à Yanina, nous fûmes invités à aller à Tépalani, lieu de naissance du pacha : c'est là qu'était son sérail favori; cette ville n'était qu'à une journée de Bérat, et le visir y avait établi son quartier-général.

Après avoir séjourné quelque temps dans la capitale, nous nous rendîmes à l'invitation ; mais, quoique nous eussions pris toutes les précautions, et que nous fussions

accompagnés de l'un des secrétaires du visir, la pluie fut cause que nous mîmes neuf jours à faire un voyage qui n'en dura pas quatre quand nous revînmes.

Nous passâmes par Argyrocastro et Libochabo : ces deux villes nous parurent aussi considérables que Yanina; et il n'est point de plume ou de pinceau capable de rendre la beauté des sites qu'offrent les environs de Zitza et de Delvinachi, village placé sur la frontière de l'Épire et de l'Albanie proprement dite.

Je ne veux point m'arrêter longtemps sur l'Albanie et ses habitants; mon compagnon de voyage s'acquittera de cette tâche bien mieux que moi, dans un ouvrage qui sera sans doute publié avant le mien l ; cependant je ne puis me dispenser de faire quelques observations qui sont nécessaires à l'intelligence du texte.

Les Arnautes ou Albanais me frappèrent par leur ressemblance avec les Highlanders de l'Ecosse; leurs vêtements, leur figure, leur manière de vivre, sont les mêmes; les montagnes de l'Albanie me paraissent être celles de la Galédonie, avec un climat plus doux. Le khilt, ou jupon, quoique blanc, des Arnautes, leurs formes maigres, leur activité, leur dialecte, dont le son est celtique, leurs habitudes martiales, tout me rappelait le royaume de Morven. Aucune nation n'est aussi détestée et redoutée par ses voisins : les Grecs les regardaient à demi comme chrétiens; et les Turcs, comme musulmans : dans le fait, ces deux religions sont mêlées chez eux, mais plusieurs Albanais n'en ont réellement aucune ; ils sont tous pillards, et toujours armés. Les Arnautes, qui portent des châles rouges autour de leur tète, les Monténégrins 2, les Ghimariotes et les Gedges sont renommés pour leur perfidie. Les autres Albanais diffèrent un peu dans leur costume, et beaucoup dans leur caractère ■ d'après ma propre expérience, je puis en parler avec éloges. J'en avais deux avec moi, un infidèle et un musulman : ils m'ont accompagné à Gonstantinople et dans les parties de la Turquie que j'ai parcourues. 11 est rare de trouver des hommes plus fidèles dans le danger et plus infatigables dans leur

* Voyage d'Hobhouse. A. p.

» Vuyez dans Jean Sbogar le portrait poétique des Monténégrins.

service. Le musulman se nommait Dervich Tahiri, et l'autre Basili : celui-ci était un homme cle moyen âge, mais Tahiri était à peu près du mien. Basili avait été expressément chargé par Ali-Pacha de nous accompagner, et Dervich était l'un des cinquante qui nous avaient escortés quand nous traversâmes les forêts de l'Acarnanie pour aller aux rivages de l'Acheloùs, et de là à Messalunghi en Etolie : c'est là que je le pris à mon service, et je n'eus jamais occasion de m'en repentir.

En 1810, après que mon ami M. Hobhouse fut parti pour l'Angleterre, je fus attaqué d'une fièvre très-forte dans la Morée; et mes deux Albanais me sauvèrent la vie en éloignant mon médecin, par la menace de le tuer s'il ne m'avait rendu à la santé dans un temps déterminé. J'attribuai ma guérison à cette assurance consolatrice de représailles, et au refus obstiné des remèdes du docteur Bomanelli. Le seul domestique anglais que j'eusse gardé était à Athènes; mon interprète était aussi malade que moi, et mes deux bons Arnautes me soignèrent avec une attention qui aurait fait honneur à des hommes plus civilisés.

Ils eurent tous deux un grand nombre d'aventures, car le musulman Dervich étant un très-bel homme était toujours en dispute avec les maris d'Athènes; au point que quatre des principaux Turcs vinrent me voir au couvent pour me faire des remontrances, parce qu'il avait enlevé une femme du bain; cette femme lui appartenait légalement, il est vrai, car il l'avait achetée; mais cette action était tout à fait contraire à l'étiquette du pays.

Basili était aussi fort galant parmi les femmes de sa religion ; il avait une très-grande vénération pour l'église, mais en même temps un souverain mépris pour les ecclésiastiques : dans l'occasion, il les souffletait d'une manière tout à fait hétérodoxe. Cependant il ne passait jamais devant une église sans se signer; et je me rappelle encore le danger qu'il courut à Gonstantinople en entrant dans Sainte-Sophie, qui avait été jadis un temple consacré à son culte. Quand on lui faisait des représentations sur sa conduite, son éternelle réponse était : « Notre église est sacrée, mais nos prêtres sont des voleurs ; » et il recommençait à faire le signe de la croix et à souffleter les

papas 4 qui refusaient de l'aider quand il demandait leur secours, dont on a toujours besoin partout où un prêtre a quelque influence auprès du Cogia-Bachi de son village. Il est vrai qu'on ne saurait trouver une race plus abjecte que les derniers ordres du clergé grec.

Lorsque je fis les préparatifs de mon départ, j'appelai mes deux Albanais pour leur payer leurs gages. Basili prit son argent avec une démonstration maladroite de regrets, et se retira bien vite, en emportant son sac de piastres. Dervich ne paraissait pas; on ne le trouvait nulle part : enfin il entra au moment où le signor Logotheti, père du ci-devant consul anglais d'Athènes, et quelques autres Grecs de ma connaissance, étaient venus me faire visite. Dervich prend l'argent; mais tout à coup il le jette par terre, et, frappant ses mains l'une contre l'autre, et les portant ensuite à son front, il s'élance hors de l'appartement en versant un torrent de larmes. Depuis ce temps, jusqu'au moment où je m'embarquai, il continua de se lamenter, et, malgré tous nos efforts pour le consoler, il ne cessait de s'écrier : p.£çeivii, Il m'abandonne. Signor Logotheti, qui jusque-là n'avait jamais pleuré que pour la perte d'un para -, le père du couvent, tous mes domestiques, les personnes qui étaient venues me voir, tout le monde pleurait. Je crois que la grasse et folle cuisinière de Sterne aurait abandonné sa poissonnière pour sympathiser avec le chagrin sincère et inattendu de ce barbare.

Pour moi, quand je me rappelai que, peu de temps avant de quitter l'Angleterre, un noble personnage, avec qui j étais fort lié, me fit dire, pour s'excuser de prendre congé de moi, qu'il avait à accompagner une parente chez sa couturière ou marchande de modes, je me sentis aussi surpris qu'humilié par la comparaison du présent avec le passé.

Que Dervich me quittât avec quelque regret, je devais m'y attendre : quand le maître et le domestique ont gravi ensemble les montagnes d'une douzaine de provinces, il est naturel qu'ils ne se séparent plus sans chagrin : pourtant la sensibilité que Dervich manifesta alors formait un

* Prêtres grecs. a. p.

* Le paru est à peu près le quart d'un li<ir\l anglais.

contraste remarquable avec sa férocité naturelle, et changea quelque chose à la mauvaise opinion que j'avais du cœur humain. Je crois que cette fidélité presque féodale se trouve assez communément parmi les Albanais. Un jour, en parcourant le mont Parnasse, un domestique anglais que j'avais à mon service, s'étant pris de dispute avec Dervich par rapport à quelques objets du bagage, le poussa légèrement, et Dervielï crut qu'il avait voulu le frapper. 11 ne dit rien, mais il s'assit et appuya sa tête sur ses mains. Prévoyant les conséquences de cet accident, nous essayâmes cle lui faire entendre qu'on n'avait point voulu lui faire un affront. « J'ai été voleur, nous réponditil; je suis soldat : jamais un capitaine ne m'a frappé. Vous êtes mon maître; j'ai mangé votre pam; mais, j'en atteste ce pain (c'est leur serment habituel), s'il n'en eût pas été ainsi, j'aurais poignardé ce chien, et je me serais retiré dans les montagnes. » Tout fut fini là. Cependant ii ne pardonna jamais complètement à celui qui l'avait insulté sans le vouloir.

Dervich excellait dans la danse de son pays, que l'on croit être un reste de l'ancienne danse pyrrique. Quoi qu'il en soit, cette danse est mâle et exige une grande agilité. Elle diffère complètement de la stupide romaïque, et de la lourde ronde des Grecs.

Les Albanais (je veux parler ici des montagnards, et non de ceux qui cultivent la terre dans les provinces) ont en général très-bonne mine. Nous avons trouvé, entre Delvinachi et Libochabo, les plus belles femmes que j'aie jamais vues pour la taille ou pour la figure. Elles étaient occupées à réparer un chemin qjai avait été dégradé par les torrents. La démarche des Albanais est tout à fait théâtrale : cela vient sans doute de leur capote ou manteau qu'ils portent attaché sur une épaule. Leur longue chevelure fait penser aux Spartiates, et l'on ne peut se faire une idée du courage qu'ils déploient dans les guerres de partisans. Quoique les Gegdes fournissent un peu de cavalerie dans les troupes albanaises, je n'ai jamais vu aucun Arnaute qui montât bien à cheval. Les deux que j'avais avec moi préféraient les selles anglaises, quoiqu'ils n'aient jamais pu s'y accoutumer. Mais, à pied, il est impossible de les dompter par la fatigue.

Pour donner un échantillon du dialecte albanien oxs arnaute de la langue illyrienne, je vais traduire ici deux chœurs très-populaires qui sont chantés en dansant par les hommes et les femmes indistinctement. Les premiers mots sont un refrain sans aucune signification, comme on en trouve dans plusieurs de nos chansons européennes.

Bo, bo, 60, 60, bo, bo, Naciarura, popuso.

Naciarura na civin Ha pu derini ti hin.

Ti vin ti mar servetini.

Ha pe uderi cscrotini.

Callrlole me surme Ea ha pe pse dua tive.

Bo, bo, bo, bo, bo,

Gi egem spirta esim iro*

Caliriote vu le funde, Ede ve tunde tunde.

Caliriote me surme Ti mi pute poi mi le,

Se ti puta citi mora.

Si mi ri ni veti udo gia.

Va le ni il che cadale.

Celo more, more celo.

Plu hari ti tirete.

Pleuhuron cia pra seti.

La, la, je viens, garde le silence.

je viens^

Je viens, je me hâte ; ouvremoi la porte, que je puisse entrer.

Ouvre la porte à demi, que je puisse prendre mon turban.

Caliriote * aux yeux noirs, ouvre-moi la porte , que je puisse entrer.

La, la, la, c'est toi que j'entends, mon âme !

Une jeune Arnaute, vêtue d'habits magnifiques , marche avec grâce et noblesse.

Caliriote, jeune fille aux yeux noirs, donne-moi un baiser.

Que gagneras-tu, si je t'embrasse? mon âme est consumée par un feu secret.

Danse avec légèreté , avec grâce ; oui, plus gracieusement encore .

Ne fais pas tant de poussière :

elle salirait ta chaussure brodée.

1 Les Albanais, et surtout leurs femmes, sont souvent appelée Calirioles; je n'ai jamais pu savoir pourquoi.

Cette dernière phrase embarrasserait un commentateur. En Albanie, les hommes ont des brodequins très-riches; mais les femmes (et c'est sans doute à une femme que s'adresse la chanson) n'ont, sous leurs bottines jaunes ou leurs pantoufles, qu'une jambe nue, dont la forme et la blancheur sont souvent très-remarquables. Les Albanaises sont beaucoup plus jolies que les Grecques, et leur costume est beaucoup plus pittoresque ; elles conservent aussi plus longtemps leur beauté, parce qu'elles sont souvent en plein air. Il est bon de faire observer que l'arnaute n'est pas une langue écrite ; aussi les mots des deux chansons que je donne ici au lecteur sont écrits comme on les prononce : ils ont été recueillis par un Grec d'Athènes, qui parle et comprend très-bien le dialecte arnaute.

JVdi sefda tinde ulavossa Vettimi upri vi lofs a.

Ah vaisisso mi privi lofse Si mi rini mi la vosse.

Uti tasa roba stua Siti eve tulati dua.

Roba stinoris sidua Qu, misini vitti dua.

Qurmini dua civileni Roba il siarmi tildi eni.

Utara pisa vaisisso me simi

rin ti hapti Etimt bire a piste si gui den-

droi tiltati.

Je suis blessé par ton amour, hélas! et je n'aime que pour me consumer.

lille, ton amour

tu m'as frappé au

Ah! jeune me consume :

cœur.

Je t'ai dit que je ne demandais point de dot, je ne demande que tes yeux et tes œillades.

Je n'ai pas besoin de ce maudit douaire, je n'ai besoin que de toi.

Laisse-moi posséder les charmes, et que les flammes dévorent ta dot.

0 jeune fdle! je t'ai aimée de toute mon àme : et tu m'as abandonné comme un arbre fané.

■Udi vura udorini udiri cicova

cilti mora, Udorini talti hollna u ede cai-

moni mora.

Qu'ai-je gagné en mettant ma main sur ton sein ? j'ai retiré ma main, mais elle est encore brûlante.

3c2ci ŒUVRES DE LORD BYRON

Je crois que ces deux dernières stances , qui sont d'une mesure de vers différente, doivent appartenir à une autre ballade : la pensée des dernières lignes ressemble à celle qu'exprima Socrate, lorsque, ayant appuyé son bras sur Clitobule ou Cléobule, l'un de ses ùtuoxoXokoi, le philosophe se plaignit pendant quelques jours d'une douleur lancinante qui allait jusqu'à l'épaule. Depuis ce moment il prit la résolution d'instruire ses disciples sans les toucher.

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