‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 41 sur 67 · ESSAIS · texte numérisé non relu

ESSAIS

Avant de parler d'une ville dont tous les écrivains, voyageurs ou non , ont cru nécessaire de dire quelque chose, je dois prier miss Owenson1, si elle se dispose à nous donner encore en quatre volumes l'histoire de quelque héroïne grecque, de lui choisir pour mari un personnage un peu mieux élevé qu'un Disdar-Aga (qui, par parenthèse, n'est pas un Àgaj. Ce Disdar est bien le plus impoli de tous les petits officiers, et le plus grand patron de rapine (après lord Elgin cependant) qu'Athènes ait jamais vu dans ses murs ; il occupe l'Acropolis et reçoit un salaire annuel de 150 piastres (8 livres sterling) , sur lesquelles il est obligé de solder sa garnison, qui est bien le corps le plus mal discipliné du plus mal discipliné de tous les empires. Je dis ceci pour l'intérêt que je porte à l'Ida d'Athènes , car je faillis être un jour cause que son mari reçût la bastonnade : le Disdar est un mari turbulent, et se permet de battre sa femme; aussi je conseille à miss Owenson de solliciter pour son héroïne une séparation de corps : voilà pour les lecteurs de romans. Maintenant j'abandonne Ida pour m'occuper de la ville où elle naquit.

En laissant de côté la magie des noms et toutes les associations d'idées qu'il serait inutile ou pédantesque de rappeler ici, la situation d'Athènes suffirait pour la rendre le lieu favori de tous les hommes dignes d'admirer l'art et la nature. Le climat, au moins à ce qu'il m'en a semblé, est un printemps perpétuel ; pendant huit mois, je n'ai jamais passé un jour sans sortir à cheval : il n'y pleut que très-rarement; la neige ne séjourne jamais dans les plaines, et un jour nuageux est une agréable merveille.

i Devenue lady Morgan» A. P.

En Espagne, en Portugal, et (si j'en excepte l'Ionie et l'Attique) dans tous les pays du Levant que j'ai visités, je n'ai point trouvé de climat qui fut sensiblement plus beau que le nôtre. A Gonstantinople, où j'ai passé les mois de mai, de juin, et une partie de juillet (1810), il y a de quoi maudire le climat et avoir le spleen cinq fois la semaine.

L'air de la Morée est lourd et malsain; mais à peine a-t-on passé l'isthme, en se dirigeant vers Mégare, que le climat change tout à fait.

J'ajouterai que la description qu'Hésiode a faite de l'hiver de la Béotie, est encore d'une exactitude rigoureuse.

A Livadie, nous rencontrâmes un esprit fort dans la personne d'un évèque grec, le plus impertinent de tous les francs-penseurs. Ce digne hypocrite se moquait de la religion avec une audace sans égale, mais non pas devant son troupeau. Il parlait de la messe comme d'une véritable coglioneria : il était impossible d'avoir meilleure idée de lui pour cela. Cependant, pour un Béotien, il était trèsenjoué, malgré sa bêtise... A part Thèbes, les ruines de Chéronée, la plaine de Platée, Orchomène , Livadie, et la grotte de Trophonius, ce phénomène fut la seule chose remarquable que nous vîmes avant de passer le mont Cythéron.

La fontaine de Dircé tourne un moulin. Je l'appelle Dircé : mon compagnon m'assura que c'était bien elle ; car, résolu de prendre tout à la fois un bain et des inspirations classiques, il se baigna dans ses eaux. Du reste, les érudits peuvent contredire notre assertion, s'ils jugent que la chose en vaille la peine. A Castri, nous bûmes de cinq ou six ruisseaux, dont plusieurs n'étaient pas trèslimpides, avant de pouvoir décider lequel était la véritable Gastalie. Celui que nous crûmes reconnaître pour cette source célèbre avait un goût détestable, causé sans doute par la fonte des neiges; mais notre expérience ne nous jeta point dans la fièvre épique, comme ce pauvre docteur Chandler.

Du fort de Phylé, dont il reste encore beaucoup de ruines, l'on voit tout à la fois la plaine d'Athènes, le mont Pentélicus, l'Hymète , l'Acropolis et la mer Egée : cette vue me paraît encore plus magnifique que celle de Cintra ou de Constantinople ; on ne peut môme lui comparer

celle dont on jouit lorsque , placé sur les côtes de la Troade, on a devant soi le mont Ida, THellespont, et, au dernier plan, le mont Athos. Néanmoins celle-ci embrasse une étendue bien plus considérable.

On m'avait beaucoup parlé de la beauté de l'Arcadie : cependant, à l'exception d'une vue prise du monastère de Mogaspélion, qui est moins élevé queZilza,et de celle que Ton a en descendant les montagnes sur la route de Tripolitza à Argos , l'Arcadie n'offre rien de recommandable que son nom.

Sternitur, et dulces moriens reminiscilur Argos.

Virgile.

Virgile aurait pu mettre ce vers dans la bouche de tout autre qu'un Argien. Je le remarque respectueusement, Argos ne mérite point l'épithète qu'il lui a donnée ; et si le Polyniee de Stace {in mediis audit duo liltora campis) pouvait entendre aujourd'hui le bruit des deux rivages en traversant l'isthme de Gorinthe, il faudrait en conclure qu'il a de meilleures oreilles que tous ceux qui font maintenant ce voyage.

Athènes, dit un célèbre géographe, est encore la ville la plus policée de la Grèce. Gela peut être vrai pour la Grèce, mais non pas pour toutes les villes occupées par des Grecs ; car les Grecs eux-mêmes regardent généralement Yanina, capitale de l'Epire, comme supérieure pour la ri£hesse, le raffinement du luxe, le savoir et le dialecte de ses habitants. Les Athéniens se font remarquer par leur astuce ; et les dernières classes de la société sont bien caractérisées par ce proverbe qui les assimile aux juiL* de Salamine et aux Turcs de Négrepont.

Tous les étrangers qui sont fixés à Athènes, Français, Allemands, Italiens, Ragusains, etc., ont la même opinion du caractère des Grecs, quoique sur tous les autres points il s'élève toujours entre eux de vives disputes.

Un consul français qui a séjourné trente ans en Grèce, et principalement à Athènes, M. Fauvel, aux talents et à la politesse duquel toutes les personnes de sa connaissance peuvent rendre un hommage public, M. Fauvel a dit devant moi que les Grecs ne méritaient pas d'être émancipés. Il se fonde sur le motif de leur dépravation nationale

et individuelle; mais M. Fauvel oublie que cette dépravation n'est due qr.'à des causes qu'on ne pourra faire cesser qu'en employant la mesure qu'il réprouve.

M. Roques , respectable marchand français, qui a longtemps resté à Athènes, me disait avec la plus plaisante gravité : « Voyez-vous ces Grecs? c'est la même canaille qu'au temps de Jhémistocle ! » Remarque alarmante pour les laudator temporis acti! Les anciens bannirent Thémistocle ; les modernes trompent M. Roques : c'est ainsi qu'on a toujours traité les grands hommes.

En un mot, tous les Francs qui sont fixés dans le pays, et la plupart des Anglais, Allemands, Danois, etc., qui le visitent, prennent peu à peu cette opinion défavorable, avec autant de fondement qu'un Turc qui, venu en Angleterre , condamnerait en masse toute la nation, parce qu'il aurait été dupé par son laquais ou surfait par sa blanchisseuse.

Certes, il serait bien difficile de ne pas être ébranlé, quand les deux plus grands démagogues du jour, Fauvel et Lusieri, qui partagent entre eux le pouvoir de Périclès et la popularité de Gléon, et tourmentent le pauvre wayvode avec leurs éternelles disputes, s'accordent à condamner, comme un peuple nulla virtute redemptum, les Grecs en général, et les Athéniens en particulier.

Quant à moi, je n'ose point hasarder mon humble opinion, parce que je sais que, sans compter les ouvrages périodiques , il y a déjà sous presse au moins cinq voyages de la plus grande étendue et de l'aspect le plus menaçant, écrits par des hommes de sens et d'honneur. Cependant, je demande la permission de le dire sans offenser personne, comment peut-on affirmer positivement, comme la plupart des personnes Tout fait jusqu'ici, que les Grecs ne seront jamais meil eurs, parce qu'ils sont méchants aujourd'hui ?

Eton et Sonnini ont égaré notre opinion avec leurs projets et leurs panégyriques; d'un autre côté, De Pauw et Thornton ont exagéré la corruption des Grecs.

Les Grecs ne seront jamais indépendants; ils ne redeviendront plus souverains comme autrefois ; et Dieu nous préserve qu'ils le redeviennent jamais ! Cependant ne pourraient-ils pas être soumis sans être esclaves? Nos

colonies ne sont pas indépendantes, mais elles sont libres et industrieuses : qu'on accorde les mômes avantages à la Grèce.

En attendant, semblables aux catholiques d'Irlande, aux juifs de toute la terre, et à tous les peuples hétérodoxes etbâtonnés, les Grecs souffrent toutes les peines physiques et morales qui puissent affliger l'humanité. Leur vie est un éternel combat contre la vérité; ils sont vicieux, même dans leur propre défense. Ils sont si peu accoutumés à la douceur , qu'ils soupçonnent toujours de fausseté celui qui l'emploie envers eux; comme un chien que l'on bat souvent mord la main qui le caresse. Ils sont ingrats, et d'une ingratitude révoltante ! voilà le cri général. Mais, je le demande au nom de Némésis ; pour qui seraient-ils reconnaissants? Quel est Tètre à qui un Grec ait jamais été redevable d'un bienfait? Sans doute il faudra qu'ils doivent de la reconnaissance aux Turcs qui les chargent de fers ; aux Francs qui violent leurs promesses et qui les égarent par leurs conseils trompeurs? Veut-on qu'ils remercient l'artiste qui démolit les ruines de leurs édifices, et l'antiquaire qui les emporte, le voyageur qui les fait battre par son jannissaire, l'écrivain qui les insulte dans son journal ? Voilà le total des obligations des Grecs envers les étrangers.

Athènes, au couvent Franciscain.

23 janvier 1811.

Parmi les restes de la barbarie des premiers siècles, on trouve les traces d'un esclavage qui existe encore dans différents pays, dont les peuples , quoique de religion et de mœurs différentes, s'accordent presque tous dans Toppression qu'ils exercent.

Les Anglais ont enfin eu pitié de leurs nègres, et, sous un gouvernement un peu moins bigot, il faut espérer qu'ils émanciperont aussi leurs frères catholiques ; mais les Grecs ne peuvent recouvrer leur liberté que par l'intervention de quelque puissance étrangère, car les Turcs ne paraissent pas plus disposés à la leur rendre, que les autres peuples, en général , ne pense \t à la rédemption des Israélites.

Nous connaissons de reste les anciens Grecs : la jeunesse européenne consacre à l'étude de leurs écrits et de leur histoire un temps qu'elle pourrait employer plus utilement à bien connaître les écrivains et les historiens de son propre pays. Quant aux Grecs modernes , nous les négligeons peut-être un peu plus qu'ils ne méritent : chacun de nous passe sa jeunesse, et souvent même son âge viril, à étudier la langue et les discours des démagogues athéniens en faveur de la liberté ; et cependant les descendants, véritables ou supposés, de ces fiers républicains sont livrés à la tyrannie de leurs maîtres, quand le plus léger effort suffirait pour briser les chaînes dont ils sont chargés.

Il serait ridicule de croire, comme les Grecs eux-mêmes, à la possibilité d'un retour à leur ancienne splendeur, car il faudrait que tous les autres peuples de la terre redevinssent barbares, après avoir rendu la souveraineté du monde à la Grèce. Néanmoins il me semble que l'apathie des Francs est le seul obstacle qui puisse s'opposer à ce que la Grèce fût transformée en un état dépendant et utile à son protecteur, ou même en un état libre, avec des garanties convenables : toutefois , je parle, sauf correction ; car des hommes bien capables d'en juger sont persuadés que ce que je propose est impraticable.

Les Grecs n'ont jamais perdu l'espoir de leur affranchissement, quoique aujourd'hui leurs opinions soient un peu plus divisées sur ce sujet de leurs libérateurs probables : ils comptent sur les Russes par rapport à l'identité de la religion : mais ils ont été deux fois trompés et abandonnés par cette puissance :[tous les Grecs se souviennent encore de la terrible leçon qu'ils reçurent après la désertion des Moscovites dans la Morée. Ils n'aiment point les Français ; cependant l'émancipation de la Grèce continentale suivra sans doute la conquête du reste de l'Europe. Les insulaires tournent les yeux vers les Anglais , parce que l'Angleterre vient de prendre possession de toute la république ionienne, à l'exception de Gorfou. En un mot, quiconque se présentera avec une armée sera toujours bienvenu chez les Grecs ; et, quand arrivera le jour de la vengeance, que les Ottomans se recommandent à la miséricorde du ciel ; ils ne peuvent compter sur celle des Giaours.

Mais au lieu de penser à ce qu'ils ont été jadis, ou d& calculer ce qu'ils peuvent devenir par la suite, occuponsnous de ce qu'ils sont aujourd'hui.

tf avoue qu'il m'est impossible de concilier des opinions contraires : quelques-uns, et surtout les marchands, accablent les Grecs des plus graves accusations ; la plupart des voyageurs arrondissent des périodes en leur honneur, et publient de curieuses spéculations, fondées sur leur ancienne gloire , qui ne peut avoir plus d'influence sur leur état présent que l'existence des Incas n'en aurait sur l'avenir du Pérou.

Un écrivain très-ingénieux appelle les Grecs les alliés naturels des Anglais : un autre assure qu'ils ne sont propres à s'allier avec personne, et qu'ils ne descendent point des anciens Grecs : un troisième, non moins habile que les premiers, fait élever par les Russes un empire grec, et réalise sur le papier toutes les chimères de Catherine II. Pour la question cle leur origine , qu'importe que les Mainotes soient ou ne soient pas la postérité directe des Laconiens ; que les Athéniens d'aujourd'hui soient aussi indigènes que les abeilles du mont Hymète, ou que les cigales auxquelles ils se comparaient jadis? Quel est l'Anglais qui s'inquiète s'il est d'un sang danois, saxon, normand ou troyen ? Il n'y a qu'un Gallois qui puisse être tourmenté du désir de descendre de Caractacus.

Certes, les Grecs ne sont pas assez abondamment pourvus des biens de ce monde pour que leurs droits aune ancienne origine puissent être un objet d'envie ! M. Thornton est bien cruel de vouloir les déposséder de tout ce que le temps leur a laissé : leur origine est le bien auquel ils tiennent le plus, parce que c'est le seul qu'ils puissent dire leur appartenir tout entier. Il serait curieux de publier en même temps et de comparer les ouvrages de M. Thornton et De Pauw, d'Éton et Sonnini. D'un côté paradoxes; de l'autre, préventions. M. Thornton croit que le droit à la confiance publique lui est acquis par un séjour de quatorze ans à Péra. Il aurait peut-être raison s'il avait à nous parler des Turcs ; mais son séjour à Péra ne lui a pas plus fait connaître le véritable état de la Grèce et de ses habitants, qu'un égal nombre d'années, passées

dans Wapping !, ne lui aurait fait connaître les montagnes d'Ecosse.

Les Grecs de Gonstantinople habitent le quartier du Fanal; et si M. Thornton n'a pas traversé la Corne Dorée plus souvent que ses confrères les marchands, je n'aurais pas beaucoup de confiance dans les renseignements qu'il nous donne : car j'ai entendu un de ces messieurs se vanter de leur peu de relations avec la cité, et m'assurer, d'un air triomphant, que, pour sa part, il n'avait été que quatre fois à Gonstantinople dans quatre ans.

Quant au voyage que M. Thornton a fait sur la mer Noire, à bord des vaisseaux grecs, ils ont dû lui donner de îa Grèce la même idée que pourrait lui donner de Johnuy Grot's House 2? une course à Berwick 3 sur un smack écossais. Comment peut-il condamner en masse une nation dont il connait à peine quelques individus? C'est une circonstance digne de remarque, que M. Thornton, qui prodigue tant le blâme à Pouqueville quand il parle des Turcs, cite toujours l'autorité de Pouqueville à propos des Grecs, et lui donne alors le titre d'observateur impartial. Par malheur, le docteur Pouqueville ne mérite pas plus ce titre, que M. Thornton n'est en droit de le lui conférer.

Le fait est que nous, sommes absolument privés de documents certains sur les Grecs en général, et principalement sur leur littérature : il est même probable que nous n'en acquerrons jamais, à moins que nos relations ne deviennent plus intimes ou que leur indépendance soit confirmée. Nous ne pouvons pas plus nous fier aux récits des voyageurs qu'aux invectives des marchands. Cependant il' faut bien se contenter de puiser à ces sources, jusqu'à ce que nous puissions en trouver de meilleures 4.

i Quartier de Londres habité par les marins. A. P.

2 Extrémité de l'Ecosse. A. p.

5 Ville frontière de l'Ecosse.

* Un mot en passant sur M. Thornton et le docteur Pouqueville, qui ont l'un et l'autre estropié la langue des sultans.

Le docteur Pouqueville nous fait une longue histoire d'un musulman qui prenait de telles doses de sublimé corrosif qu'on lui avait donné le nom de Suleyman yeyen, c'est-à-dire, ajoute le docteur, Suleyman le mangeur de sublimé corrosif. Ah! s'écrie

ii 19.

Malgré ces insuffisances, ces voies d'investigation sont préférables aux paradoxes de ces hommes qui, comme De Pauw, ont lu superficiellement les livres anciens, et ne connaissent point les modernes. Quand ce voyageur nous dit, par exemple, que les courses de New-Market ont ruiné la race des chevaux anglais, et que les Spartiates étaient des lâches sur le champ de bataille, il prouve qu'il connait aussi peu les Spartiates que les chevaux anglais. Ses observations philosophiques ne seraient pas mieux désignées sous le nom d'observations poétiques. On ne peut pas s'attendre à ce qu'un homme qui condamne quelques-unes des plus célèbres institutions des anciens, traite avec indulgence les Grecs modernes; mais heureusement l'absurdité de ses hypothèses sur leurs aïeux réfute tout ce qu'il a dit sur eux-mêmes.

Croyons que, malgré les prophéties de De Pauw, et les doutes de M. Thornton, il ne faut pas désespérer de voir rendre à la liberté une nation qu'une captivité de plus de trois siècles a trop bien punie des erreurs de sa politique et de sa religion.

Athènes, au couvent Franciscain.

17 mars 1811.

Peu de temps après avoir quitté Gonstantinopk pour venir dans cette ville, j'ai reçu le 31e numéro de i'Edin* burgh-Review. A une pareille distance, c'est une grande faveur, et j'en suis redevable aux soins du capitaine d'une

M. Thornton, critiquant le docteur pour la quinzième fois, je vous y prends! et là-dessus il écrit une note deux fois plus longue que l'anecdote du docteur ; il l'accuse de ne pas savoir la langue turque, et de mentir dans la sienne : car, dit-il, après nous avoir jeté au visage le participe d'un verbe turque, « Suleyman yeyen » ne signifie que, Suleyman le mangeur; le sublimé est donc ajouté par M. Pouqueville. Ils ont tort tous les deux, et tous les deux ont raison : puisque M. Thornton a résidé quatorze ans dans une factorerie, s'il veut prendre la peine de consulter son dictionnaire turc, ou quelque Stamboulien de sa connaissance, il verra que les deux mots réunis suleyman yeyen veulent dire avaieur de sublimé; car suleyma tout seul signifie sublimé corrosif, et qu'il n'est point question alors d'un nom propre, quoique, avec ^addition d'un n^

frégate anglaise, qui vient croiser devant Salamine. L'article III de ce numéro contient l'analyse d'une traduction française de Strabon, et l'on y a ajouté quelques notes sur les Grecs modernes et sur leur littérature, avec une courte notice sur Goray, l'un des auteurs de la version française. Je me permettrai quelques observations à propos de ces notes; et si le lecteur veut penser au pays où elles seront écrites, je crois que je serai excusé de resto de les avoir placées dans un ouvrage qui y a rapport1. Goray, le plus célèbre de tous les Grecs vivants, ou du moins regardé comme tel parmi les Francs, est natif de Scio (l'Edinburgh-Review le fait naître à Smyrne, et j'ai des raisons pour croire que c'est à tort). Outre la traduction de Beccaria et autres ouvrages mentionnés par la Revue, il a publié un Lexicon romaïque-français, au moins à ce que m'ont assuré quelques voyageurs danois, arrivant de Paris. Mais le dernier Lexicon grec-français que nous ayons vu ici est celui de Grégoire Zolikoglou. Goray a eu dernièrement une désagréable contestation 2.

suleyma devienne un nom très-orthodoxe. M. Thornton se glorifie si volontiers de son profond orientalisme qu'il aurait bien dû connaître cela avant de chanter victoire sur le docteur Pouqueviile.

Je conclus de tout ceci que, pour notre instruction, nous devons consulter et les voyageurs et les négociants, comparer leurs assertions, et les éclairer les uns parles autres. Cependant M. Thornton a condamné ce moyen d'étudier, comme étant sujet à nous faire commettre des erreurs et des malentendus.

« Ne sutor ultra crepidam : 35 et qu'un marchand s'en tienne à ses ballols.

Nota bene. Avis charitable à M. Thornton : sutor n'est pas un nom propre *.

1 Je possède un excellent lexique triglosse, que S. G., Esq., m'a donné en échange d'une petite pierre précieuse Mes amis les antiquaires ne l'ont point oublié, et n'ont jamais pu me le pardonner.

2 Dans le pamphlet que M. Gail a publié contre Coray, il menace de jeter par les fenêtres l'insolent helléniste. Là-dessus un critique français s'écrie : « 0 mon Dieu! jeter un helléniste par la fenêtre! quel sacrilège! » Un pareil traitement serait un peu cruel pour les auteurs qui sont logés dans des mansardes. Je ne

* Il serait injuste de ne pas remarquer ici que lord Byron eût traité plus favorablement le savant M. Pouqueviile, s'il l'avait jugé sur ses derniers ouvrages. a. p.

avec M. Gail, qui a commenté et publié, comme éditeur, quelques traductions des poètes classiques grecs. L'Institut avait adjugé à Goray le prix grec pour sa traduction du traité d'Hippocrate wepï tôaxwv, etc., au grand mécontentement de son adversaire. Les ouvrages littéraires et le patriotisme de Goray méritent sans doute beaucoup d'éloges ; mais il faut faire participer à sa gloire deux négociants deLivourne, les deux frères Zosimondo, qui l'ont envoyé à Paris, et l'y ont maintenu à leurs frais, afin qu'il s'y occupât expressément d'éclaircir les passages obscurs que présentaient les anciens Grecs, et d'ajouter aux travaux de ses compatriotes les Grecs modernes. Goray n'a point dans son pays une réputation égale à celle de quelques Grecs qui vivaient il y a deux siècles, et particulièrement de Dorotheus et Mitylène. On fait un si grand cas des écrits helléniques de cet auteur, que Milétius l'appelle :

Msià tou Oou/vûior)V xa( Ssvocp^vta Spurcoç EXX^vwv.

(Ecles. Hist., vol. iv, p. 224,)

Panagiotes Kodrikas, qui a traduit en grec Fontenelle; et Kamarases, qui a traduit en français l'ouvrage d'Ocellus Lucanus sur l'univers; Ghristodoulus, et surtout Psalida, avec qui j'ai conversé à Yanina, jouissent aussi d'une grande réputation parmi les lettrés du pays. Le dernier a publié, en romaïque et en latin, un ouvrage sur le vrai bonheur, dédié à Catherine II. Mais Polyzois, que les auteurs de l'Edinburgh-Review disent être le seul auteur vivant qui se soit distingué, comme Goray, dans la connaissance de l'hellénique, si c'est bien Polyzois Lampanitziostes de Yanina, lequel a publié plusieurs ouvrages en romaïque, ce Polyzois n'est tout bonnement qu'un marchand de livres ambulant, et il n'a de commun avec sa marchandise que son nom écrit sur la première page

cite ce passage que pour montrer combien le style de tous les controversistes offre d'analogie dans tous les pays policés. Cette ébullition parisienne ne serait point déplacée dans les Revues de Londres et d'Edimbourg.

pour lui garantir sa propriété. Du reste, c'est un homme tout-à-fait dépourvu de connaissances classiques. Cependant, comme le nom de Polyzois est assez commun, il se peut bien que quelque autre Grec de ce nom soit l'éditeur des épîtres d'Aristsenetus.

Il est bien malheureux que le système continental ait fermé toutes les communicatons avec les villes où les Grecs imprimaient leurs livres, et principalement avec Venise et Trieste. Les grammaires connues des enfants sont devenues trop chères pour les familles peu aisées. On doit compter parmi leurs livres originaux, la géographie de Milétius, archevêque d'Athènes, une multitude de poésies et d'ouvrages de théologie. Ils ont plusieurs bonnes grammaires et d'excellents lexiques de deux, trois ou quatre langues. Leur poésie est rimée. La plus singulière pièce que j'en aie vue dernièrement est une satire sous forme de dialogue entre trois voyageurs, un Russe, un Anglais et un Français, le waivode delà Valachie (ou Blackbey, comme ils l'appellent), un archevêque, un marchand et un Cogia- Bachi ou Primat. L'auteur fait parler successivement chacun de ces personnages, et il attribue à tous l'asservissement et la dégénération des Grecs sous les Turcs.

Leurs chansons ne manquent ni de grâce ni de pathétique ; mais les airs en sont peu agréables à des oreilles franques. La meilleure de toutes est la fameuse AyJts rcat^s; twv EXX7]vov faite par l'infortuné Riga.

Sur plus de soixante auteurs, dont j'ai le catalogue sous les yeux, on en trouve à peine quinze qui aient traité autre autre chose que des sujets de théologie.

Un Grec d'Athènes, nommé Marmarotouri, m'a prié de prendre des arrangements pour faire imprimer à Londres une traduction en romaïque du ^Voyage du jeune Anarcharsis de Barthélémy. Il lui est impossible de trouver un autre moyen de la publier, à moins qu'il ne se décide à envoyer son manuscrit à Vienne, par la mer Noire et le Danube.

Le critique de l'Edinburgh-Review parle d'une école qui était établie à Hécatonesii, et qui a été supprimée par la Porte, à l'instigation de l'ambassadeur français Sébastiani. Il veut parler de Gidonies, ou, en turc, Haïvalit ville située sur le continent, et clans laquelle existe cett*

institution de cent élèves et trois professeurs. A la vérité, cette école avait été inquiétée par les Turcs, sous le ridicule prétexte que les Grecs construisaient une forteresse au lieu d'un collège. Mais, en sollicitant et payant quelques bourses au divan, on a obtenu la permission de continuer l'enseignement. Le principal professeur de cette école se nomme Veniamin (Benjamin) : on le regarde comme un homme de talent, mais aussi comme un libéral iVeethinker) ; il est originaire de Lesbos, il a éludié en Ualie; il enseigne l'hellénique, le latin et quelques langues franques: il a aussi quelque teinture des sciences.

Quoique mon intention ne soit pas de commenter plus longuement l'article de la Revue écossaise, je ne puis m' empêcher de remarquer que les doléances du critique sur la décadence des Grecs doivent paraître singulières, puisque son article finit par ces mois : « Ce changement doit être attribué à leurs malheurs plutôt qu'à une dégénération physique. » Je veux bien croire que les Grecs modernes ne sont point dégénérés physiquement, et qu'au moment où Gonstantinople changea de maître, il y avait autant d'hommes de six pieds et au-dessus, qu'il y ait pu en avoir au temps de sa prospérité. Mais les historiens anciens et les publicistes modernes nous apprennent aussi qu'il faut autre chose que des qualités physiques pour conserver l'indépendance et la force d'un peuple. Les Grecs nous fournissent le triste exemple de l'intime liaison qui existe entre la dégradation morale et la décadence politique.

Le journaliste parle d'un plan fait, « croyons-nous, » dit-il, par Potemkin pour régulariser la langue romaïque : tous les efforts ont été vains pour savoir des nouvelles ou pour trouver des traces du plan mentionné. 11 y avait à Saint-Pétersbourg une académie grecque ; mais Paul l'avait supprimée, et elle n'a pas été rétablie par son successeur.

J'imagine que c'est par distraction que le critique a dit, en parlant de Gonstantinople, que cette ville fut prise par Soliman : si l'Edinburgh-Review a une seconde édition, on peut espérer d'y voir le mot Mahomet II remplacer Soliman l.

* Dans un autre numéro de l'Edinburgh-Review, 1808, il est dit :

« Les clames de Gonstantinople, » continue la Revue, « parlaient une langue qui n'aurait pas été indigne des lèvres d'une Athénienne. » Je ne sais comment cela se fait; mais, je suis bien fâché de le dire, les dames en général, et les Athéniennes en particulier, sont bien changées depuis cette époque. Elles ne se piquent pas plus de choisir leur dialecte et leurs expressions, que toute la race athénienne ne justifie maintenant l'ancien proverbe

G AGrjva tzoozs x wpa

Ft yatBapouç upspsiç Topa.

Dans le volume X de Gibbon, page 161, on trouve le passage suivant : « Le dialecte vulgaire était grossier et barbare, quoique dans les ouvrages d'église et de palais on affectât d'imiter la pureté des modèles attiques. » Malgré tout ce qu'on peut avoir dit à ce sujet, il est bien difficile de croire que, sous le règne du dernier César, les dames de Gonstantinople parlassent un dialecte plus pur que celui dans lequel Anne Gomnène avait écrit trois siècles avant; et certes ces pages royales ne sont point regardées comme des modèles d'élégance, quoique la princesse y^ttôcv £l^v AKPIBQS àttuu £oi<rai.

Lord Byron, qui a passé plusieurs années de sa jeunesse en Ecosse, aurait bien dû y apprendre que pibroch ne veut pas plus dire une cornemuse, que duo ne signifie un violon. Est-ce en Ecosse que les jeunes critiques de l'Édinhurgh-Review ont appris que Soliman signifie Mahomet II, et que critique est synonyme d'infaillibilité? Voilà comment :

Cœdimus, inque vicem prœbemus crura sagittis.

Je suis tellement certain que cette erreur est un lapsus plumas (tant les deux noms Soliman et Mahomet se ressemblent, et tant sont exemptes d'erreurs les premières pages du léviathan littéraire), que je ne l'aurais point signalée si je n'avais remarqué dans le journal plusieurs plaisauteries facétieuses, à propos de semblables découvertes; et une entre autres, dans laquelle le critique a discuté et transposé, à propos de chaque mot et de chaque syllabe. Le passage que j'ai cité m'engage à lui apprendre qu'il est beaucoup plus aisé de critiquer que de bien faire. Ces messieurs ont si souvent triomphé après des victoires semblables, qu'ils me permettront bien celte petite ovation pour aujourd'hui.

Le meilleur grec est celui qui se parle dans le quartier du Fanal et à Yanina. 11 y a, dans cette dernière ville, une école très-florissante dirigée par Psalida.

Un élève de Psalida a entrepris un voyage d'observation dans la Grèce; et, au moment où j'écris, il est arrive à T hèbes. C'est un jeune homme rempli d'intelligence, et son éducation est mieux soignée que celle de la plupart des fcllow-commoners de nos collèges L Je note cette circonstance pour prouver que l'esprit de recherche n'est pas tout à fait éteint chez les Grecs.

Le critique désigne aussi M. Wright, auteur du beau poëme Horœ Ionicœ, comme capable de donner des détails sur le langage et sur le caractère de ces hommes, Romains de nom, et Grecs dégénérés. Cependant M. Wright , tout bon poëte et savant qu'il est, a commis une erreur en disant que le dialecte albanais du romaïque est celui qui se rapproche le plus de l'hellénique (grec ancien). Il est notoire que les Albanais parlent un romaïque aussi corrompu que l'écossais d'Aberdeen ou l'italien de Naples. Yanina, où l'on parle le grec le plus pur après celui du Fanal, n'est point situé dans l'Albanie, mais bien dans l'Epire, quoiqu'elle soit la capitale des possessions d'Ali-Pacha ; et dans l'Albanie propre, depuis Delinachi jusqu'à Argiro- Castro et Tepalen (je ne suis pas allé plus loin que cette ville), on parle un grec encore plus corrompu que celui d'Athènes. J'ai eu, pendant un an et demi, à mon service deux de ces singuliers montagnards , dont l'illyrien est la langue mère, et je ne les ai jamais entendus, eux ou leurs compatriotes, que j'ai vus non-seulement dans leurs demeures , mais encore réunis au nombre de vingt mille dans l'armée de Veli- Pacha, je ne les ai jamais entendus, dis-je, vanter la pureté de leur langue : au contraire, on tes raillait souvent sur leur barbarisme provincial.

Je possède environ vingt-cinq lettres , dont quelquesunes du bey de Corinthe, écrites par des Notaras, le Cogia-Bachi, et d'autres par le drogman du Caïmacam de la Morée, qui gouverne aujourd'hui en l'absence de Veli- Pacha. On m'a assuré que ces lettres étaient d'heureux

* Membres privilégiés des universités qui ont droit aux revenus du collège, etc.

ŒUVRES DE LORD BYRON 34t

échantillons de leur style épistolaire ; j'en ai aussi reçu de quelques particuliers de Gonstantinople; elles sont écrites d'un style hyperbolique, mais dans le vrai caractère antique .

Après quelques remarques sur l'état présent et passé de la langue, le critique prétend établir ce singulier paradoxe, que la connaissance de sa langue maternelle a clù beaucoup nuire à Goray pour comprendre l'ancien grec. Cette observation occupe un paragraphe tout entier : ensuite il recommande expressément l'étude du romaïque ; car, dit-il, cette langue sera d'un secours très-puissant à l'étranger; voyageur ou négociant, et même à l'écolier qui veut étudier le grec ancien. En un mot, cette étude sera très-profitable à tout le monde, excepté à celui qui pourra se familiariser tout à fait à son usage. En raisonnant comme le journaliste, il faudrait conclure que notre ancienne langue est plus accessible aux étrangers qu'à nousmêmes! Néanmoins je crois bien qu'un Allemand, écolier d'Anglais, quoique issu lui-même du sang saxon, serait bien embarrassé pour expliquer sir Tris l rem, ou tel autre des manuscrits AUCHINLECH 4, avec ou sans glossaire et grammaire. Il semble bien évident qu'il n'y a qu'un homme né dans le pays qui puisse connaître; je ne dis pas tout à fait, mais passablement, tous nos idiomes usités. Nous croyons à la bonne foi du critique, mais nous ne croirons pas plus ses assertions que celle du Lismahago de Smollet2 qui soutient que l'anglais le plus pur se parle à Edimbourg. Goray a bien pu se tromper; mais, s'il en est ainsi, la faute enestà l'homme et non pas à sa langue maternelle, qui donne certainement une très-grande facilité pour l'intelligence du grec ancien. Le journaliste passe ensuite à des remarques sur les traducteurs de Strabon, et je termine ici les miennes.

Sir W. Drummond, H. Hamilton, lord Aberdeen, le docteur Clarke, le capitaine Leake , M. Gell, M. Walpole, et plusieurs autres personnes qui sont maintenant en Angleterre, possèdent tous les matériaux nécessaires pour

* Manuscrits en écossais, légués à la bibliothèque des avocats d'Edimbourg par le lord Auchinlech, juge de la cour des sessions.

* Personnage du roman d'Humplirey Ciinker, a. p.

donner des documents certains sur ce peuple déchu. Quant aux observations que j'ai faites moi-même, je ne les aurais pas publiées si l'article en question, et surtout la circonstance de me trouver en Grèce au moment où j'en pris lecture, ne m'avaient fait porter toute mon attention sur les faits que ma position me mettait à môme de pouvoir éclaircir : j'ai essayé de le faire; je ne sais si j'y serai parvenu.

J'ai tâché d'abjurer tous les sentiments personnels qui se réveillent toujours malgré moi pour tout ce qui touche l'Edinburgh-Review : ce n'est point dans le dessein de une concilier la faveur des rédacteurs de ce journal, ni pour faire oublier une syllabe de ce que j'ai publié dernièrement ], mais c'est plutôt que je sens combien il est déplacé de mêler des ressentiments particuliers à une critique comme celle que je viens de faire, surtout quand on est à cette distance de temps et de lieux.

NOTE SUPPLEMEiNTAIRE SUR LES TURCS.

On a beaucoup exagéré les difficultés que l'on trouve à parcourir la Turquie, ou du moins elles sont devenues bien moindres depuis quelques années : à force d'être battus, .es musulmans ont été amenés à une espèce de politesse sombre qui est très-commode pour les voyageurs.

C'est se hasarder que d'écrire longuement sur la Turquie et sur les Turcs; car on pourrait vivre vingt ans au milieu d'eux sans apprendre de leur bouche aucune particularité sur les mœurs de leur pays. Pour moi, je n'ai pas à me plaindre ; j'ai reçu des politesses , l'hospitalité, et j'oserais presque dire des preuves d'amitié de la par*d'Ali-Pacha, de son fils Veïi, pacha de la Morée, et de plusieurs autres personnages d'un rang élevé, dans les provinces de la Turquie. Suleyman-Aga, aujourd'hui gouverneur deThèbes, et qui était alors gouverneur d'Athènes, éuit un bon vivant et le plus sociable de tous les hommes

* La satire des poètes anglais et des critique* bossais. a. p.

qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes sur des coussins. Pendant le carnaval, les Anglais qui étaient à Athènes firent des mascarades : Suleyman et son successeur reçurent les masques avec autant de plaisir que les douairières de Grosvenor-Square.

Un jour qu'il était venu souper au couvent, on î\\: obligé d'emporter son hôte et 'ami, le cadi de Thèbes, dans un état tout à fait digne d'une société chrétienne, I endant que le digne wayvode triomphait de la victoire qu'il venait de remporter sur lui.

Dans toutes les transactions pécuniaires que j'ai eues avec les musulmans, j'ai toujours trouvé en eux l'honneur et le désintéressement le plus grand. Eta traitant d'affaires avec eux, il n'est jamais question de ces sordides péculats, connus sous les noms d'intérêts, de change, commission, etc., que Ton rencontre toujours en s 'adressant, pour des billets de caisse, aux consuls grecs, et môme aux premières maisons de Péra.

L'usage de faire des présents est général dans l'Orient : mais il est rare qu'on y perde : le Turc qui accepte s'empresse toujours de rendre un objet d'une valeur à peu près égale, un cheval, un shawl, etc.

Dans la capitale et à la cour, les citoyens et les courtisans sont de la même école que ceux des pays chrétiens ; mais on ne saurait imaginer un caractère plus honorable, plus amical et plus généreux que celui d'un aga ou d'un riche musulman de province (a moslem country gentleman) : je ne veux point parler des agas qui gouvernent des villes ; mais de ces agas qui, par une espèce de droit féodal, possèdent des biens plus ou moins étendus dans la Grèce ou dans l'Asie Mineure.

Les dernières classes de la société ont une discipline qui vaut celle de la populace des pays qui se croient plus civilisés; un Anglais est moins gêné chez eux que ne le serait un Turc qui traverserait les rues de quelqu'une de ■ os villes de province. Pour voyager en Turquie, le meilleur costume que Ton puisse adopter est l'habit d'uniforme.

Les détails de leur religion, et les différentes sectes de l'ismaélisme, sont très-exactement décrits dans l'ouvrage français d'Ohsson. ïhornton a peut-être mieux décrit

leurs mœurs. Avec tous leurs défauts, les Ottomans no sont pas un peuple méprisable ; ils sont au moins égaux aux Espagnols, et valent mieux que les Portugais. S'il est difficile de dire au juste ce qu'ils sont, nous ne serons pas embarrassés pour dire ce qu'ils ne sont pas : ils ne sont point traîtres, ils ne sont point lâches, ils ne brûlent point les hérétiques, ils ne sont point assassins ; et jamais un ennemi ne s'est approché de leur capitale. Les Turcs sont fidèles à leur sultan, jusqu'au moment où il est déclaré incapable de gouverner ; ils sont dévoués à leur Dieu, sans approfondir leur religion. Si demain on les chassait de Sainte-Sophie, et que les Français ou les Russes occupassent le trône du sultan, qui sait si l'Europe gagnerait au change? Certainement l'Angleterre y perdrait beaucoup.

Quant à cette ignorance dont on les accuse généralement et quelquefois avec justice, il n'est pas certain que, à l'exception des Anglais et des Français, une autre nation les surpasse dans les connaissances pratiques et usuelles. Serait-ce pour les arts de première nécessité ? pour leurs manufactures ? Est-ce qu'un sabre turc n'est pas d'une trempe plus fine que ceux qu'on fabrique à Tolède? Un Tare est-il plus mal vêtu, plus mol logé, plus mal nourri, plus ignorant qu'un Espagnol ? L'éducation d'un Pacha ne vaut-elle pas celle d'un grand d'Espagne ? Un Effendi est-il moins instruit qu'un chevalier de Saint- Jacques?

Je me rappelle que Mahmout, petit-fils d'Ali-Pacha, me demanda si mon compagnon, ou moi, nous étions membres de l'une des deux chambres du parlement. Cette question, faite par un enfant de dix ans, annonce au moins que son éducation n'était pas négligée. Je ne sais si, en Angleterre, un enfant du môme âge connaît la différence qu'il y a entre un divan et un collège de derviches ; mais certainement un Espagnol l'ignore. Entouré exclusivement de ses précepteurs turcs, comment le petit Mahmout aurait-il appris qu'il y avait un parlement en Angleterre, si ses précepteurs avaient borné au Koran toutes les études de leur disciple ?

Dans toutes les mosquées il y a des écoles qui sont régulièrement fréquentées : les pauvres reçoivent de Pin-

struction, sans qu'il y ait du danger pour l'église turque. Je crois que le système d'éducation n'est pas encore imprimé (quoique, dans la nouvelle institution militaire du nizam Gedidd, il y ait des livres imprimés et des presses); je ne sais si le Mufti et les Mollas l'auront approuvé, et si le Caïmacam et le Teftadar ne prendront pas l'alarme, de crainte qu'on n'enseigne aux enfants à ne plus prier Dieu à leur mode. Les Grecs (espèce de papistes irlandais de l'Orient) ont aussi un collège àMaynoth, non à Haivali, où les Ottomans exercent sur les hétérodoxes le même genre de surveillance ou de protection que la législation anglaise exerce sur les collèges catholiques. Qui osera dire maintenant que les Turcs sont d'ignorants fanatiques, puisqu'ils montrent l'exacte proportion de charité chrétienne qu'on tolère dans le plus prospère et le plus orthodoxe de tous les empires possibles? Malgré cette tolérance, ils ne souffriraient point que les Grecs participassent à leurs privilèges : qu'ils se battent entre eux , qu'ils payent leurs taxes (haratchz), qu'ils soient bâtonnés

dans ce monde et damnés, dans l'autre Après un pareil

exemple, devons-nous émanciper nos ilotes irlandais? Mahomet nous en préserve! nous serions de mauvais musulmans et de plus mauvais chrétiens. Pour le moment, nous avons réuni ce qu'il y a de meilleur dans les deux religions : la foi jésuitique et quelque chose qui ressemble be aucoup à la tolérance des Turcs.

APPENDICE

Lorsqu'un peuple réduit à l'esclavage est obligé d'avoir recours aux presses étrangères pour imprimer, même les livres de religion, il n'est pas surprenant qu'il n'ait qu'un très-petit nombre d'ouvrages traitant des matières générales; on peut déjà s'étonner qu'il en possède même un seul. Le nombre total des Grecs qui sont dispersés dans l'empire ottoman, et dans divers autres pays, n'est pas de trois millions ; et cependant il est impossible de trouver une nation qui ait, en proportion du nombre des hommes qui la composent, une plus grande quantité de livres et d'auteurs que les Grecs du temps présent. « Gela est vrai,

» disent les généreux avocats de l'oppression, qui, tout » en prétextant de l'ignorance des Grecs, les empêchent » d'y remédier ; cela est vrai, mais la plupart de ces li- » vres sont écrits sur des sujets de théologie, et par con- » séquent ils ne sont bons à rien. » Eh ! sur quel autre objet leur est-il donc permis d'écrire? Il est assez singulier de voir les légendes grecques raillées par les Francs en général, et surtout par les Anglais, qui ont le droit d'insulter le gouvernement de leur propre pays ; par les Français qui peuvent injurier tous les gouvernements, excepté le leur, et qui peuvent traiter tous les sujets de philosophie, de religion, de science, de scepticisme ou de morale ! Un Grec n'a pas droit d'écrire sur la politique; il ne peut écrire sur les sciences faute d'instruction ; s'il doute, il est excommunié et damné. Aussi ses compatriotes ne sont pas empoisonnés par les doutes de la philosophie moderne. Quant à la morale, elle sera toujours hors de leur portée, grâce à l'oppression turque. Maintenant, si un homme se sent appelé à écrire, sur quel sujet pourra-t-il exercer son esprit? Sur la religion et la biographie sacrée. Il est bien naturel que ceux qui ont si peu de plaisir dans ce monde pensent aux jouissances qui leur sont promises dans l'autre. On ne devra donc point trouver étonnant que, sur cinquante- cinq auteurs dont la liste est sous mes yeux, et dont la plupart vivaient encore il y a peu de temps, il s'en trouve à peine quinze qui se soient occupés d'autre chose que de théologie. Cette liste se trouve dans le 28e chapitre du 4e volume de l'Histoire ecclésiastique de Milétius. Je vais en extraire les noms des auteurs qui ont traité des matières générales *.

LISTE D'AUTEURS ROMAIQUES.

Néophytus, diacre de la Morée, a donné une grammaire très-étendue et quelques règlements politiques ; mais ce

* Ces noms ne sont point classés par ordre chronologique, ils sont choisis au hasard parmi les écrivains grecs, depuis la prise ae Constantinuple jusqu'au temps de Milétius.

ŒUVRES DE LOttD BYRON 347

dernier ouvrage n'est pas terminé : Fauteur mourut avant de l'avoir fini.

Prokopius, natif de Moscopolis (ville d'Egypte), a publié un catalogue des savants grecs.

Séraphin, de Périclée, a écrit plusieurs ouvrages en langue turque, mais avec les caractères grecs. Les chrétiens de Caramanie ne parlent pas romaïque, quoiqu'ils se servent des lettres de cette langue.

Eustathius Psalidas, de Bucharest, médecin, a fait le voyage de l'Angleterre pour y étudier. Quoique son nom soit mentionné, on ne dit pas qu'il ait écrit aucun ouvrage.

Kallinikus Torgeraus, patriarche de Gonstantinople.. On a conservé plusieurs des poèmes qu'il a composés ; il ft aussi écrit quelques traités en prose, et une biographie de patriarches depuis la prise de Gonstantinople.

Anastasius Macedan, de Naxos, membre de l'académie royale de Varsovie, biographie ecclésiastique.

Oémétrius Pamperes, de Moscopolis, est auteur de plusieurs ouvrages, particulièrement d'un commentaire sur le bouclier d'Hercule, d'Hésiode, et de deux cents contes, on ne dit pas sur quel fc jet. Il a publié aussi sa correspondance avec le célèb' ^ George de Trébizonde, son contemporain.

Milétius, géographe célènre, et auteur de l'ouvrage d'où ces notes sont extraites.

Dorothéus de Mitylène, philosophe aristotélicien. Ses ouvrages helléniques sont en grande réputation. G'est de lui que les Grecs disent (je cite les propres paroles de Milétius) : Mstoc tov 0ovx7)oiBcjv y.aX Ssvocpuma api-jTOç EXXrJvwv.Un Grec fort instruit m'a assuré que Dorothéus était si célèbre parmi ses compatriotes, qu'ils disaient toujours : Si nous venions à perdre Thucydide et Xénophon, Dorothéus serait capable de réparer cette perte.

Marinus, comte Tharboures, de Géphalonie, professeur de chimie à l'académie de Padoue, et membre de cette accadémie et de celle de Stockholm et d'Upsal. Il a publié, à Venise, une description de quelques animaux marins, et un traité sur les propriétés du fer.

Marcus, frère du précédent, mécanicien fameux. G'est lui qui ht transporter à Saint-Pétersbourg l'immense

rocher sur lequel la statue de Pierre le Grand fut placée en 1796. Voyez la dissertation imprimée à Paris en 1797.

George Constantin est auteur d'un lexique de quatre langues.

George Ventoto en a publié un autre où il y a le français, l'italien et le romaïque. Il existe aussi plusieurs autres dictionnaires en latin, en français, en romaïque, etc., de môme qne plusieurs grammaires de toutes les langues modernes, excepté l'anglais.

Parmi les auteurs vivants, les plus célèbres sont les suivants ! :

Athanasius Parias a composé, en grec moderne, un traité sur la rhétorique.

Ghristodoulos, de l'Acarnanie, a imprimé à Vienne quelques ouvrages de physique, écrits en hellénique.

Panagiotes Kodrikas, d'Athènes, a traduit en grec moderne la Pluralité des mondes de Fontenelle, ouvrage très-aimé des Grecs. On dit que Kodrikas enseigne aujourd'hui à Paris l'hellénique et l'arabe, qu'il connaît parfaitement bien 2.

Athanasius, de Paros, auteur d'un traité sur la rhétorique.

Vicenzos Damodo, de Céphalonie, a écrit ti; to, p.(cjo6ap- Capoi sur la logique et la physique.

John Kamarases, de Byzance, a traduit en français le livre de Cellanus 5, sur l'univers. On le dit excellent maître de grec et de latin.

Grégorio Démétrius a publié à Vienne un ouvrage de géographie. Il a traduit plusieurs auteurs italiens. Ses versions ont été imprimées à Venise.

J'oi donné quelques détails sur Goray et sur Psalida.

* Je n'emprunte leurs noms à aucune biographie. 2 M. Kodrikas vit encore (1827). A. P.

^ N'y aurait-il pas faute? et ne serait-ce point Ocelius (de Locanie), ou Ocellanus? 4. p.

LE PELERINAGE

DE

CHILDE-HAROLD

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