CHANT TROISIEME
Afin que cette application vous forçât de penser à autre chose; il n'y a en vérité de remède que celui-là et le temps.
Lettre du roi de Prusse a d'Alembert, 7 septembre -1776.
I. — Ton visage ressemble-t-il à celui de ta mère, ô ma belle enfant ! Ada *, fille unique de ma maison et de mon cœur? Quand je vis pour la dernière fois tes yeux bleus, ils souriaient, et nous nous quittâmes alors, — non comme nous nous quittons maintenant2, mais avec une espérance !,..
1 On lit dans une lettre de Byron, restée jusqu'ici inédite, et datée de Vérone, 6 novembre 1816 : « Soit dit en passant, le nom d'Àda que je trouvai sur notre arbre généalogique (règne du roi Jean'\ est aussi le nom de la sœur de Charlemagne, comme je l'ai lu l'autre jour dans un livre qui traite du grand fleuve, le Rhin.
* Lord Byron quitta l'Angleterre, pour la seconde et dernière
il 20
Je me réveille en tressaillant : les vagues se soulèvent autour de moi; les vents remplissent l'air de leurs voix : je pars; où allons-nous? je l'ignore; mais il n'est plus, ce temps où mes yeux pouvaient être affligés ou réjouis par les rivages d'Albion, disparaissant dans l'horizon lointain.
II. — Encore une fois sur les mers ! oui, encore une fois ! les vagues bondissent sous moi comme un coursier qui connaît son cavalier. Salut à leur mugissement! qu'elles me conduisent avec toute leur vitesse!... n'importe en quels lieux. Quand le mât du navire près de rompre tremblerait comme le roseau, quand même les voiles déchirées voleraient en lambeaux dans les airs, je poursuivrais encore ma route ; je suis comme une herbe marine arrachée du rocher et lancée sur l'écume de l'océan pour voguer à la merci des courants de l'abîme et du souille de la tempête.
III. — Au printemps de mes jours j'entrepris de chanter le pèlerinage d'un exilé volontaire, qui fuyait son propre cœur : je reprends une histoire qui ne fut qu'ébauchée ; je la porte avec moi comme le vent impétueux porte un nuage ; je retrouve dans cet essai cle ma muse les traces de mes anciennes pensées et la source tarie de mes larmes, qui n'ont laissé qu'un désert aride sur leur passage. Les sentiers pénibles de la vie ne sont plus pour moi qu'un sable stérile où ne croît aucune fleur.
IV. — Depuis une jeunesse agitée par les passions, le plaisir et la douleur, peut-être ma lyre aura-t-elle cessé d'être d'accord avec mon cœur ; peut-être voudrai-je en vain chanter comme autrefois. Mais quelque
fois, le 25 avril 1816, accompagné de William Fleicher et de Robert Rusliton, le ce serviteur-» et le «page » du chant Ier; de son médecin, le docteur Polidori; et d'un valet suisse.
triste que soit mon sujet, je m'y attacherai, pourvu qu'il m'arrache au rêve accablant d'un chagrin ou d'une gaieté égoïste, pourvu qu'il m'entoure d'un cercle d'oubli; et je bénirai des vers qui n'auront peut-être des charmes que pour moi.
V. — Celui qui a beaucoup vécu par ses actions et non par ses années, initié dans tous les mystères de la vie, et ne trouvant plus rien qui l'étonné ; désormais insensible aux traits cruels dont l'amour, la haine, l'ambition ou la gloire, déchirent en secret le cœur des mortels, celui-là pourra dire pourquoi la pensée cherche un refuge dans les grottes solitaires : mais, pour elle, ces grottes sont peuplées d'images aériennes et de ces formes que le temps laisse toujours les mêmes dans la retraite enchantée de l'âme.
VI. — C'est pour créer, et pour vivre, en créant, d'une plus grande intensité de vie, que nous prêtons une forme à nos visions, obtenant nous-mêmes cette existence que nous inventons, comme je l'éprouve en ce moment. Que suis-je? Rien; mais il n'en est point ainsi de toi, âme de ma pensée ; avec toi, je traverse la terre ; invisible, mais pouvant tout contempler, m'associant à ton esprit, partageant ton origine spirituelle, et retrouvant par toi une nouvelle faculté de sentir quand toute ma sensibilité semblait éteinte.
VII. — Mais je dois penser avec moins de désordre : j'ai pensé trop longtemps et me suis livré à des idées trop sombres, jusqu'à ce que mon cerveau brûlant et épuisé soit devenu comme un tourbillon de flammes et de caprices bizarres : n'ayant point appris dans ma jeunesse à modérer les élans de mon cœur, les sources de ma vie ont été empoisonnées. Aujourd'hui il est trop tard. Je suis bien changé. Mais il me reste assez de force pour supporter ce que le temps ne peut dé-
truire, et pour me nourrir de fruits amers, sans accuser le destin.
VIII. — C'est déjà trop en dire, — maintenant que tout appartient au passé, et que le sceau du silence est apposé sur ces vaines images *.
Harold longtemps absent repar ît enfin; Harold, dont le cœur voudrait ne plus rien sentir, mais déchiré par des blessures incurables sans être mortelles! Le temps, qui change tout, avait altéré son âme et ses traits en même temps que son âge. Le temps prive l'âme de son feu et les membres de leur vigueur; la coupe enchantée de la vie ne pétille que sur ses bords.
IX. — Harold avait trop avidement épuisé la sienne, et trouvé .au fond une lie d'absinthe ; il était allé la remplir de nouveau à une source plus pure et sous un climat consacré, mais il s'était trompé en croyant qu'elle serait désormais intarissable : une chaîne invisible entourait ses membres d'anneaux lourds et déchirants. Miné par leur impression douloureuse, il sentait redoubler ses souffrances à chaque pas qu'il faisait et dans quelque lieu qu'il voulût fuir.
X. — Armé de son indifférence, il avait cru pouvoir de nouveau revenir en sûreté parmi les hommes : si le plaisir ne pouvait plus trouver d'accès dans son âme invulnérable, il n'avait plus à craindre les traits aigus de quelque nouveau chagrin. Solitaire et ignoré dans la foule, il voulut y chercher des sujets de méditation, tels que les merveilles de Dieu et de la nature lui en avaient offert dans les contrées éloignées.
XI. — Mais qui peut voir la rose épanouie et ne pas désirer de la cueillir? Qui peut admirer la douceur et l'éclat des joues de la beauté sans éprouver que le
1 II faudrait oser dire : sur celte fantasmagorie. A. P.
cœur ne vieillit jamais tout entier? Qui peut contempler l'astre que la gloire fait briller au-dessus des précipices del'ambition,etne pas s'élancer pour lesfranchir?Harold, encore une fois jeté dans le tourbillon, était entraîné avec la foule étourdie, faisant la guerre au temps, et cependant avec un plus noble but que dans le printemps de sa vie.
XII. — Mais il reconnut bientôt que personne n'était moins propre que lui à s'associer à l'homme % avec lequel il n'avait que peu de chose de commun ; jamais son âme n'avait appris à subordonner ses pensées à celles des autres ; son âme n'avait pu être domptée que par elle-même ; mais, rebelle à toute inspiration étrangère, fière dans son désespoir, l'orgueil lui défendait de céder à des créatures, objet de ses mépris. Harold se sentait capable de vivre seul dans lui-même et loin des hommes.
XIII. — Au milieu des plus hautes montagnes il trouvait des amis, et sa demeure sur les flots de l'océan. Il se sentait appelé par ses désirs inquiets dans les climats où les cieux forment une voûte d'azur et où règne un soleil radieux. Les déserts, les forêts, les cavernes, les vagues écunieuses, étaient sa société chérie ; ces objets lui parlaient un langage qu'il trouvait plus intelligible que les livres de sa terre natale, oubliés souvent pour le grand livre de la nature et pour le tableau des cieux répétés dans un lac limpide.
XIV. — Gomme les Chaldéens, il contemplait les astres et peuplait ces mondes célestes de créatures aussi brillantes que leurs propres clartés ; alors la terre, les petits intérêts de la terre, et les faiblesses humaines n'existaient plus pour lui. Heureux s'il avait pu soutenir toujours cet essor hardi de ses pensées ! mais le limon dont l'homme fut pétri obscurcit son rayon immortel,
i To herd with man : à faire bande avec l'homme, à se mêler au troupeau des hommes. a. p.
lui enviant les clartés vers lesquelles il s'élance, comme pour briser le lien qui le retient loin de ce ciel où nous sommes appelés avec amour.
XV. — Dans les demeures des hommes, Harold inquiet et fatigué, sombre et lassant les autres de son ennui, languissait comme un faucon qui, naguère habitant de l'air libre des cieux, a vu tomber ses ailes sous le ciseau. Puis, dans un soudain transport, il se révoltait contre la prison qui retenait son âme indignée ; semblable à l'oiseau captif qui attaque de son sein et de son bec les barreaux de sa cage, jusqu'à ce que le sang vienne souiller ses plumes déchirées.
XVI. — Harold l'exilé va errer de nouveau loin de sa patrie, moins sombre dans ses chagrins, mais toujours sans espérance. L'idée que tout serait fini pour lui au delà du tombeau l'avait fait sourire dans son désespoir. Quelque étrange que ce sentiment paraisse, il lui inspirait une espèce de gaieté qu'il ne songeait point à repousser : tels on voit sur les débris de leur vaisseau, près de s'engloutir sous les vagues, les malheureux naufragés chercher dans l'ivresse le courage de braver le trépas avec joie.
XVII. — Arrête ! C'est la poussière d'un empire que tu foules aux pieds ! Ici sont ensevelis les débris d'un tremblement de terre ! Aucune statue colossale ne décore-t-elle ce lieu, aucune colonne, trophée de la victoir ?... Aucune!... Mais la vérité toute nue est plus morale encore ! Que cette terre reste telle qu'elle fut !... Voyez comme la pluie de sang de la guerre a fait prospérer ces moissons î 0 déesse de la victoire, toi qui clislribues les couronnes, est-ce là tout le fruit que le monde a recueilli de cette dernière et terrible bataille?
XVIII. — Harold est au milieu de cette plaine d'ossements, le tombeau de la France, le terrible Waterloo !
Une heure suffit à la Fortune pour détruire les dons qu'elle a faits ! La gloire , aussi inconstante qu'elle, passe bientôt d'un camp dans un autre ! C'est ici que l'aigle i prit son dernier essor et fondit sur ses ennemis; mais la flèche des nations abat soudain l'oiseau orgueilleux qui traîne après lui quelques anneaux brisés de la chaîne du monde : l'ambition désespérée voit le sceptre des peuples échapper à ses mains.
XIX. — Justes représailles ! La France ronge son frein et écume dans ses fers... Mais la terre est-elle plus libre? les nations n'ont-elles combattu que pour vaincre un seul homme? ne se sont-elles liguées que pour apprendre à tous les rois jusqu'où va leur puissance ? Eh quoi ! l'esclavage sera-t-il de nouveau l'idole plâtrée de ces siècles de lumière? Irons-nous rendre des hommages aux loups après avoir terrassé le lion? Ironsnous fléchir humblement le genou devant les trônes et leur payer le tribut d'une servile admiration? Non, attendez encore pour louer !
XX. — Si les rois sont indignes de l'être, cessons de nous vanter de la chute d'un despote! c'est en vain que des larmes brûlantes ont sillonné les joues de nos femmes et de nos mères ; c'est en vain que l'Europe a gémi sur ses moissons foulées aux pieds par un tyran;
i Dans le premier brouillon de cette stance, composée ainsi que la précédente, après une visite au champ de bataille de Waterloo, on lisait : — Ici l'aigle allier prit son dernier essor, et déchira la plaine fatale avec son bec ensanglanté. — En lisant ces vers, M. Reinagle dessina un aigle enchaîné, grattant la terre avec ses serres. Cette circonstance ayant été rapportée à Byron, il écrivit à un ami à Bruxelles : ce Reinagle est meilleur poète et meilleur ornithologiste que moi; les aigles et les oiseaux de proie attaquent avec leurs serres, et non pas avec leur bec; j'ai donc modifié ainsi mon vers :
Et déchira la plaine avec ses serres ensanglantées. le vers est meilleur, sans parler de la justesse poétique. »
c'est en vain qu'après avoir supporté des années de mort, de ravages, de chaînes et de terreur, des millions d'hommes se sont réveillés dans un généreux transport : la gloire ne peut être chère aux peuples délivrés que lorsque le myrte couronne l'épée qu'Harmodius dirigea contre le sein de l'oppresseur d'Athènes *.
XXI. — On entendait le bruit d'une fête de nuit : la capitale des Belges avait rassemblé sa noblesse et ses belles dans des appartements tout resplendissants de lumière. Les cœurs de la beauté et ceux des braves palpitaient pour le bonheur; et lorsque la musique faisait entendre ses voluptueux accords, les yeux animés par l'amour échangeaient de tendres regards, la gaieté épanouissait tous les visages, comme quand sonne la cloche d'une noce. Mais silence ! un son sinistre retentit tout à coup comme le glas des funérailles "2.
XXII. — « N'avez-vous rien entendu? » Non, ce n'est que le souffle du vent ou le roulement d'un char sur le pavé de la ville ; continuons la danse, que rien n'interrompe la joie, oublions le sommeil. La jeunesse et le plaisir s'unissent pour chasser les heures aux pieds légers... Mais silence !.... ce bruit sourd et lointain retentit encore, comme si les nuages en répétaient l'écho... Il s'approche de ces lieux, et le son en est plus distinct et plus terrible : aux armes ! aux armes ! c'est la voix tonnante" du bronze des batailles.
XXIII. — Le malheureux prince de Brunswick était assis dans l'embrasure d'une croisée de ce vaste palais; le premier, au milieu de la fête, il entendit ce bruit terrible avec le pressentiment du trépas : « C'est la
i Voyez l'hymne fameux sur Harmodius et Aristogiton. La meilleure traduction anglaise de cet hymne se trouve dans l'anthologie de Bland, par M. Denman.
2 Un bal lut donné à Bruxelles dans la nuit qui procéda la bataille.
bataille qu'on engage, » s'écria-t-il : on sourit, mais son cœur ne le trompait pas : il reconnut trop bien le coup mortel qui étendait son père sur une bière sanglante !, et qui appelait une vengeance que le sang pouvait seul assouvir. Il s'élance, vole aux combats, et tombe aux premiers rangs.
XXIV. — On va et l'on vient en tumulte ; tous les yeux répandent des larmes ; la beauté timide est saisie d'effroi, une pâleur mortelle a succédé aux vives couleurs qui naguère animaient ses joues pendant que l'amour lui prodiguait de douces louanges. Au milieu des soupirs étouffés, on se répète un court et douloureux adieu : hélas î c'est le dernier peut-être!... Qui peut dire aux amants si jamais ils se reverront, lorsqu'une aurore si funeste succède à une nuit si délicieuse?
XXV. — Les guerriers se hâtent de monter à cheval, les escadrons se forment et volent au champ de bataille avec une ardeur impétueuse. Les chars de l'artillerie roulent avec fracas ; le canon ne cesse de se faire entendre dans le lointain, et, dans la ville, le tambour d'alarme réveille les soldats avant que l'étoile du matin ait brillé. Cependant les citoyens se rassemblent ; consternés, et la pâleur sur les lèvres, ils se disent à demi-voix : « C'est l'ennemi ; il arrive ! »
XXVI. — L'appel des Camerons retentit dans les airs; c'est le chant de guerre2 de Lochiel qu'entendirent souvent les collines d'Albyn3, et souvent aussi les Saxons ses ennemis4. Combien le sonde ce pibroch
* Le père du duc de Brunswich, tué aux Quatre-Bras, fut blessé mortellement à Jéna.
2 Le Slogan; les romans de Walter Scott nous ont familiarisés avec ces mots. a. p.
s L'Ecosse. A. p.
* Les Anglais. A. p.
est aigu et sauvage dans les ténèbres ! mais, de même que le souffle anime la cornemuse , cette musique remplit les montagnards d'une audace belliqueuse, en leur rappelant la mémoire glorieuse du passé, et leur redisant tous les exploits des Évan et des Donald1.
XXVII. — La forêt des Ardennes- balance sur leurs têtes ses rameaux verdoyants : les chênes, humides de la rosée du matin, semblent pleurer sur les braves qui marchent au combat. Hélas ! avant que l'astre du jour ait fourni sa carrière, ils seront foulés aux pieds comme le gazon qui disparaît en ce moment sous leurs pas. Hélas ! il les couvrira à son tour de sa verdure, lorsque ces bataillons, brûlant de courage et d'espoir 3, seront renversés sur la terre et glacés du froid de la mort.
XXVIII. — La veille encore, brillants de jeunesse, ils ne songeaient qu'à jouir de la fête, et à conquérir les cœurs de la beauté. L'écho de la nuit répète soudain le signal de la bataille ; le matin les voit se revêtir de leurs armes, le jour éclaire leurs escadrons opposant à l'ennemi un front redoutable. Mais l'orage éclate enfin, et la terre est jonchée de leurs cadavres amoncelés; le cavalier et son coursier fidèle, l'ami et l'ennemi, sont réunis dans de sanglantes funérailles.
1 Sir Evan Cameron, et son descendant Donald, le brave Lochiel de 1745 *.
2 On suppose que le hois de Soignies est un reste de la forêt des Ardennes, célèbre dans YOrlando de Boïardo, et immortalisée par Shakspeare, dans Comme il vous plaira. Tacite en parle aussi comme d'un lieu où les Germains arrêtèrent les envahissements des Romains. J'ai adoplé le nom qui s'associe à de nobles souvenirs plutôt que celui qui ne rappelle que des scènes de carnage.
s Thisfiery mass of living valour, celte masse enflammée de valeur vivante. a. p.
* Ou abréviativement « de l'année 45 » (Of the forty five), comme on désigne la guerre civile de 1745, lors de l'expédition de Charles-Edouard en Ecosse.
XXIX. — Leur gloire a été célébrée par des bardes mieux inspirés que moi: cependant il est un de ces héros à qui je voudrais offrir l'hommage de mes vers, pour expier les offenses dont je fus coupable envers son père ; je le dois aux liens du sang qui m'unissaient à lui ; les noms illustres consacrent les chants. Son nom brille parmi ceux des plus vaillants guerriers; et lorsque les foudres de la mort éclaircirem ies rangs de nos braves, au lieu où le carnage était le plus terrible, ils n'atteignirent aucun cœur plus noble que le tien, jeune et valeureux Howard !
XXX. — Maintenant que ta perte a brisé tant de cœurs et fait couler tant de larmes, que seraient les miennes, si je pouvais en répandre?... Mais quand je me trouvai sous l'arbre aux verts rameaux près duquel tu cessas de vivre, quand je vis autour de moi les vastes campagnes riches des promesses du printemps qui venait avec son cortège d'oiseaux harmonieux, je détournai les yeux, et je rêvai aux braves qu'il ne ranimera plus !.
* Le guide que j'avais pris à Mont-Saint-Jean, et avec lequel je parcourus le champ de bataille, paraissait intelligent et exact. Le major Howard fut tué dans le voisinage de deux grands arbres isolés (il y en avait trois, mais l'un d'eux a été coupé ou abîmé pendant la bataille), qui sont à quelques toises de distance l'un de l'autre, près d'un sentier. C'est Là qu'il fut enterré : son corps a été depuis transporté en Angleterre, il reste encore un petit enfoncement du terrain à cette place ; mais cette marque sera probablement bientôt effacée: déjà la charrue y a passé, et le grain y germe.
Après m'avoir fait remarquer les différents endroits où Picton et plusieurs autres braves avaient perdu la vie, mon guide me dit : C'est ici que tomba le major Howard; j'étais près de lui au moment où il fut blessé. Je lui répondis que j'étais parent de cet Howard, et alors il sembla se piquer de m'indiquer d'une façon plus précise le lieu el les circonstances éa sa mort. Ce lieu est un des plus reconnaissabies dans le champ de bataille, à cause des deux arbres que j'ai déjà mentionnés.
XXXI. — J'évoquai ton ombre et celle de ces milliers de héros dont chacun a laissé un vide douloureux dans le cœur de ses proches. Trop heureux ceux qui les pleurent, s'ils pouvaient les oublier! La trompette de l'archange réveillera seule les objets de leurs affections. La voix de la renommée peut bien adoucir un moment le deuil de l'ami qui appelle en vain un ami qui n'est plus; mais son nom proclamé par la gloire n'en devient que plus cher et plus amer à ses regrets.
XXXII. — Ils versent des larmes ; et lorsque le sourire éclaircit enfin leurs fronts, ils pleurent encore en souriant. L'arbre se flétrit longtemps avant de tomber ; le navire vogue encore, quoique privé de ses mâts et de ses voiles ; le toit d'un château s'écroule, mais ses ruines encombrent longtemps les appartements solitaires ; un rempart reste encore debout quand les ouragans ont renversé ses créneaux ; les liens survivent au captif qu'ils enchaînèrent, le jour continue de s'écouler malgré les nuages qui obscurcissent le soleil : c'est ainsi que le cœur est brisé par la douleur, sans que les sources de la vie soient taries.
XXXIII. — Semblable à un minoir brisé qui se répète dans tous les fragments de la glace, et reproduit mille et mille fois la même image, le cœur qu'ont déchiré les coups du sort conserve et reproduit long-
J'ai parcouru deux fois à cheval la plaine de Waterloo, pour la comparer avec tous les théâtres des mêmes batailles dans l'histoire antique. Peut-être est-ce un effet de l'imagination, mais cette plaine semble marquée pour quelque grande action. J'ai visité très-attentivement les plaines de Platée, de Troie, de Mantinée, de Leuctres, de Chéronée et de Marathon. Si les guerriers de Waterloo avaient eu à défendre une meilleure cause, il ne manquerait à la plaine qui entcuro Mont-Saint-Jean et Hougoumont que cette auréole indéfinissable, et que le temps répand autour des lieux devenus célèbres, pour le disputer à toutes les plaines que je viens do nommer, excepté peut-être à la dernière.
temps encore toutes ses douleurs ; calme, glacé, tourmenté par les insomnies, il se flétrit insensiblement sans se plaindre, car il n'est point de parole pour exprimer ces choses.
XXXIV. — Notre désespoir porte avec lui un principe de vie, la vitalité du poison*; c'est une racine vivace qui entretient ses branches flétries. Car la douleur ne serait presque rien, si elle donnait la mort ; mais la vie féconde les fruits odieux du chagrin, semblables à ces pommes des bords de la Mer-Morte, qui n'offrent que des cendres au voyageur altéré *. Si l'homme comptait ses jours par ses plaisirs, quelques heures éparses parmi des années entières lui permettraient-elles de fixer à douze lustres la durée de son existence ?
XXXV. — Le roi prophète compta les années de l'homme ; le nombre en est bien suffisant et trop considérable même, si nous devons en croire ton histoire, ô fatal Waterloo ! toi qui abrégeas encore cette vie si courte ! Des millions, d'hommes prononcent ton nom, devenu fameux, et leur postérité le répétera en s'écriant : « C'est à Waterloo que les nations réunies tirèrent l'épée : leur armée comptait nos ancêtres dans ses rangs. » Voilà tout ce que la gloire de ce jour pourra arracher à l'oubli.
XXXVI. — WaLerloo ! tu as été témoin de la chute de celui qui fut le plus extraordinaire, mais non le plus méchant des hommes : mélange inexplicable de principes contraires 2, son esprit se fixait un moment sur les objets les plus grands, et revenait avec la même attention aux plus légers détails ! O toi qui fus extrême
* Sur les bords du lac Asphaltes croissaient des arbres dont les fruits étaient, disait-on, très-beaux en dehors et ne contenaient que des cendres à l'intérieur. Voyez Tacite, Histoire, I. V-VII.
2 Anlithetically, mêlés d'une manière antithétique. a. p.
en tout, si tu avais su garder un juste milieu, tu occuperais encore le trône... ou tu n'y serais jamais monté. C'est à ton audace que tu dois ton élévation et ta chute ! . . . Mais tu n'as pas renoncé à revêtir la pourpre impériale, à ébranler de nouveau le monde, et à en être une troisième fois le Jupiter tonnant.
XXXVII. — Tu es le conquérant et le captif de la terre ! tu la fais trembler encore, et ton nom redoutable ne fit jamais plus d'impression sur lésâmes des hommes, qu'aujourd'hui que tu n'es plus rien, si ce n'est le vil jouet de la renommée f. Elle te courtisait jadis, t'obéissait en esclave, et flattait ton ambition, jusqu'à te persuader que tu étais une divinité : tel tu parus en effet aux nations étonnées qui, dans leur stupeur, te crurent longtemps tout ce que tu voulus être à leurs yeux.
XXXVIII. — Toujours au-dessus ou au-dessous de l'homme dans ta grandeur comme dans tes disgrâces ; faisant la guère à des nations entières, et fuyant du champ de bataille ; te servant de la tête des rois comme d'un marchepied, et forcé de céder plus que le dernier de tes soldats, tu sus régir un empire, le renverser et le relever encore. . . et tu ne pus gouverner la moindre de tes passions ! Habile dans l'art de connaître les hommes, tu ne sus ni étudier ton âme, ni modérer ta soif de combats ; tu ignoras que la Fortune tentée trop souvent abandonne l'astre le plus élevé.
XXXIX. — Cependant ton âme a supporté les revers avec cette philosophie innée qui, soit sagesse, soit indifférence ou orgueil, fut toujours un fiel amer pour un
* a La redingote grise et le chapeau de Napoléon, placés au bout d'un bâton, sur la côte de Brest, feraient courir l'Europe aux armes. » Napoléon répétait avec plaisir cette phrase prononcée par M. de Chateaubriand à la chambre des pairs, et qui peint bien cette terreur qu'inspirait encore à Sainte-Hélène le captif de l'Europe. A. P.
ennemi. Quand toute l'armée de la haine t'observait pour railler tes terreurs, tu souris avec un front calme et résigné. Quand la fortune trahit son favori, son enfant gâté, il resta inébranlable sous le poids des maux amoncelés sur lui.
XL. — Plus sage que dans tes jours de gloire ! car alors l'ambition t'inspirait un dédain trop peu dissimulé pour les hommes et pour leurs pensées. Ce dédain était juste ; mais devais-tu l'exprimer sur tes lèvres et ton front? devais-tu rejeter avec mépris les instruments de tes grandeurs, qui se sont enfin tournés contre toimême pour te renverser ? Ah ! ce monde est une pauvre chose à gagner ou à perdre 4, et tu Tas éprouvé, comme tous ceux qui ont choisi cette destinée.
XLI. — Si, semblable à une tour solitaire, bâtie sur la pente d'un rocher, tu t'étais soutenu seul, ou si tu avais succombé seul, ton mépris pour la race humaine t'aurait aide à braver le choc des tempêtes ; mais ton trône était fondé sur .les pensées des mortels ; leur admiration était la plus sûre de tes armes. Tu fus un autre Alexandre ! avant de railler les hommes comme Diogène, il eût fallu te dépouiller de la pourpre : la terre serait un antre beaucoup trop vaste pour des cyniques couronnés2.