XLV. — Celui qui gravit la cime des montagnes
en se frottant les mains devant le feu : « Il fait meilleur ici qu'à Moscou. » Ce mot lui a sans doute aliéné plus de cœurs que les revers auxquels il faisait allusion.
verra que la neige ou les nuages enveloppent surtout les plus élevées. Le mortel qui soumet les hommes à son sceptre, ou qui les surpasse tous par son génie, doit s'attendre à la haine de ceux qu'il laisse au-dessous de lui. Quoique le soleil de la gloire brille sur sa tête, et qu'il voie sous ses pas la terre-et l'océan, des rochers armés de glaces l'entourent ; les tempêtes grondent et le menacent : tel est le prix des travaux qui conduisent à ces hauteurs.
XL VI. —Sachons les fuir à jamais. Le monde de la véritable sagesse est dans ses créations ou dans les tiennes, bienveillante nature ! Qui peut te le disputer en attraits? que tu es admirable sur les bords du Rhin majestueux! C'est là qu'Harold contemple un tableau divin, un assemblage de toutes les beautés de la nature : l'eau qui serpente, les riants vallons, le vert feuillage des arbres et le trésor de leurs fruits, les rochers et les bois, les riches moissons, les coteaux, les pampres et ces châteaux solitaires qui semblent dire tristement adieu du haut de leurs créneaux où la ruine s'entoure de verdure.
XL VII. — Semblables à un esprit altier qui, miné par ses malheurs, dédaigne d'abaisser sa fierté devant le vulgaire, ces châteaux résistent aux coups destructeurs du temps. Solitaires et déserts, ils n-e sont habités que par les vents qui s'introduisent au travers de leurs crevasses, et ils ne communiquent qu'avec les sombres nuages. Us eurent jadis la force et la fierté de la jeunesse; les bannières flottaient sur leurs créneaux, et plus d'un combat fut livré au pied de leurs remparts. Mais tous les guerriers qui les défendirent dorment dans leur cercueil ensanglanté, et, comme eux, leurs drapeaux déchirés ne sont plus que poussière. Ces vieilles tours ne soutiendront plus d'assauts.
XLVIII. — Ces forteresses appartenaient jadis à des seigneurs dont les vassaux étaient toujours armés pour obéir aux passions de leurs maîtres. Tous ces princes, vivant de brigandages, exerçaient impunément leurs rapines : aussi fiers que d'autres héros plus puissants et plus illustres, que leur a-t-il manqué à ces hommes hors la loi, pour égaler en renommée les conquérants ?. . . Les trésors pour lesquels l'histoire mercenaire eût consacré une de ses pages à célébrer leurs hauts faits ; des domaines plus étendus , et un trophée sur leur tombe ? Ils n'eurent ni moins de bravoure ni une ambition moins ardente *.
XLIX. — Dans les guerres féodales de ces barons avides de combats, que d'exploits, que de prouesses dont le souvenir est perdu! L'amour aussi, qui prêta ses armoiries à leurs écussons et qui leur inspirait des emblèmes de tendresse, l'amour sut pénétrer dans leur sein, malgré le fer de leur armure ; mais il n'allumait dans ces cœurs féroces qu'une passion sauvage, d'où naissaientles discordes etlaguerrequi les suit. Combien de fois ces tours, prises d'assaut pour l'amour de quelque belle, ont vu le Rhin couler en flots de sang sous leurs remparts démolis !
L. — Salut, fleuve imposant, dont les vagues sont un bienfait pour tes rives. Leurs attraits seraient à jamais durables si l'homme pouvait respecter tes brillantes créations, et ne pas détruire leurs belles promesses avec la faux tranchante des combats. Oh ! alors l'aspect
* « What wants that knave,
Tliat a king should hâve? »
« Que manque-t il à ce coquin de tout ce qu'on exige d'un roi? Ce furent les paroles que prononça le roi Jacques, en rencontrant Johnny Armstrong et ses compaguons. Voyez la ballade de ce nom dans le Border-Minstrelsy.
des vallées qu'arrose ton onde serait aussi ravissant que celui de l'Elysée... Hélas! que manque-t-il à tes flots pour que mon illusion soit complète ? La vertu du Léthé !
LI. — Mille batailles ont ravagé tes bords ; le carnage y a souvent amoncelé les cadavres. Où sont-ils aujourd'hui ces guerriers fameux? Ils sont oubliés, leur gloire passe, leurs tombeaux mêmes ont disparu ; tes flots furent un moment teints de leur sang; et bientôt, redevenus limpides, ils réfléchirent de nouveau dans leur cristal mobile les rayons dorés du soleil ; mais, quelque rapides qu'ils soient, tes flots rouleraient en vain sur les rêves clouleureux de ma mémoire.
LU. — Telle était la pensée secrète d'Harold pendant qu'il suivait le cours du fleuve ; mais il n'était point insensible aux charmes de la contrée qu'il parcourait, et au chant matinal des oiseaux, saluant des vallons qui pourraient faire chérir l'exil : son front portait les sombres rides du souci, et une froide sévérité qui avait succédé chez lui à des passions plus violentes ; cependant le sourire du plaisir n'était pas toujours absent de ses lèvres, et venait parfois dérider ses traits à l'aspect des beautés de la nature.
LUI. — Ses passions brûlantes s'étaient consumées dans son cœur; mais l'amour n'y avait pas encore perdu tous ses droits : c'est en vain que nous voulons répondre par un regard glacial à ceux qui nous adressent un sourire ; malgré nous le cœur revient aux douces émotions, quoique les dégoûts l'aient détaché de toutes ses affections terrestres. C'est ce qu'éprouva Childe-Harold: il nourrissait un souvenir chéri ; il était un cœur qui l'intéressait encore , et dans ses heures d'attendrissement il aimait à rêver au bonheur de s'unir à lui.