‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 8 sur 67 · IV. — « D'où viens-tu, Derviche? — J'ai fui de l'île · texte numérisé non relu

IV. — « D'où viens-tu, Derviche? — J'ai fui de l'île

• des pirates. — Depuis quand? dans quels lieux avais- » tu été pris? — Je m'étais embarqué au port de Scio, » sur un vaisseau marchand qui faisait voile pour » Scalanova ; mais Allah ne nous fut pas favorable ; les » corsaires s'emparèrent de notre navire, et nous em- » menèrent prisonniers. Je ne craignais pas la mort ; » je n'avais point de richesses à perdre : ma liberté » était tout ce qu'on pouvait me ravir. Enfin la barque y> d'un pêcheur que je découvris pendant la nuit me » rendit l'espérance. J'ai fui, et je trouve ici la sécurité. » Auprès de toi, puissant Pacha, qui pourrait connaître » la crainte ?

» — Que font les pirates? Se préparent-ils à dé-

» Gensericus {Genseric, roi des Vandales, ce vainqueur de » Rome et de Carthage), statura mediocris, et equi casu claudi- » cans,, animo profundus, sermone rarus, iiixurise contemptor, » ira turbidus, habendi cupidus, ad solhcitandas gentes prosi» » dentissimus, etc.* etc. »

(Jornânûes. de fiebus, etc.)

n ŒUVRES DE LORD BYRON

t fendre leurs rochers et leur butin? Sont-ils prévenus » de cette expédition qui doit livrer aux flammes leuy » repaire de serpents ?

» — Pacha, les yeux d'un captif, occupés à pleurer » sa liberté, ne peuvent guère épier ceux qui le retien- » nent dans les fers ; et le seul bruit qu'écoutaient mes » oreilles c'était le frémissement des vagues qui refu- » saient de me transporter loin de ma prison. Je ne

* contemplais que l'azur des cieux, qu'éclairait un so- » leil toujours trop brillant pour celui qui gémit dans- » les chaînes. Je sentais que le jour où je pourrais les » briser tarirait seul la source de mes pleurs. Cepen- » dant ma fuite doit te prouver que les pirates songent » peu au danger qui les menace. Si l'œil de la vigilance, » eût été ouvert sur moi, aurais-je osé chercher l'heu- » reux hasard qui m'amène dans ces lieux ? La garde y> négligente, qui n'a pas prévenu mon évasion, se » laissera surprendre par tes soldats. Mais, illustre. » Pacha, mon corps affaibli souffre de la faim et de la » fatigue ; permets que je me retire. Que la paix soit » avec toi et avec tous les tiens. Je dois obéir à la voix, » de la nature qui me demande des aliments et du » repos.

» — Demeure, Derviche ; je veux encore t'interro- » ger ; assieds-toi et écoute mes questions, je l'or-

• donne : mes esclaves vont te chercher de quoi satis- » faire la faim qui te presse : il n'est pas juste que tu* » jeûnes ici au milieu d'un banquet ; mais, ton repas » fini, tiens-toi prêt à répondre sans rien taire et avec » clarté. Je n'aime pas le mystère. »

On cherche en vain à deviner ce qui se passe dans l'esprit du Derviche : il semble regarder ce Divan avec déplaisir, montre peu de goût pour les mets qu'on lui offre, et encore moins d'égards pour les convives. Un

mouvement de dépit et d'impatience altère un moment ses traits, mais est aussitôt réprimé. Il s'assied en silence, et son front a recouvré sa sérénité. On lui apporte un repas somptueux ; il évite d'y toucher, comme si on y avait mêlé un poison. Après un si long jeûne et tant de fatigues, cette indifférence a droit de surprendre. « Qu'as-tu donc, Derviche? crois-tu qu'on te pré- » sente un repas de chrétien ? Mes amis le déplaisent- » ils? Pourquoi dédaigner ce sel, ce symbole sacré » qui, une fois accepté, émousse le tranchant du » cimeterre, réunit les peuples divisés, et change les » ennemis en frères?

» — Le sel, seigneur, entre dans les assaisonne- » ments des mets recherchés par la sensualité : je ne » vis que de racines sauvages ; je ne bois que l'eau » des ruisseaux. Mes vœux sévères et la règle de mon » ordre me défendent de prendre aucun repas avec mes » amis comme avec mes ennemis. Cela peut te sur- » prendre ; mais je n'expose que ma tête au danger, » et je déclare, Pacha, que, pour toute ta puissance, » et pour le trône même du Sultan, je ne consentirai » jamais à manger, si l'on ne me laisse seul. Si j'osais » enfreindre mes serments, la colère du Prophète » pourrait s'opposer à mon pèlerinage à la Mecque.

» — Eh bien! je ne contrarierai pas tes pieux scru- » pules ; réponds encore à une question, et tu te reti- » reras en paix. Combien sont les pirates?... Mais ce » ne peut être encore la lueur du jour. Quel astre, » quel soleil éclatant brille ainsi dans la baie qui paraît 55 un lac de feu ? Aux armes ! aux armes ! nous sommes 3) trahis ! Gardes, accourez ! mon cimeterre ! les galères » sont la proie des flammes, et je suis ici! Derviche a> maudit! voilà donc tes nouvelles! C'est un espion * sans doute j qu'il soit saisi et mis à mort ! » A l'éclat n 5

subit de cette lumière, le Derviche s'est redressé ; son changement de forme excite une nouvelle surprise. Ce n'est plus un prêtre de Mahomet ; c'est un guerrier qui se montre fièrement ; il a déchiré sa robe traînante, qui laisse voir une cotte de mailles. La lame de son sabre luit comme l'éclair ; le casque étroit, mais brillant, qui couvre son front et qu'ombrage un noir panache; son œil plus brillant encore, et son épais sourcil ; tout le fait apparaître aux yeux des musulmans comme un Afrite * dont les coups ne menaceront pas en vain. Le tumulte, les nuages obscurs de fumée que produisent l'incendie et les torches, les cris de l'effroi, le cliquetis des fers qui commencent à se croiser, les hurlements de ceux qui combattent, tout donne à ce rivage l'aspect d'une scène de l'enfer.

Troublés et fuyant en désordre, les esclaves débandés ne voient partout que sang et flamme ; en vain le Pacha s'écrie : « Qu'on s'empare de ce Derviche, de ce démon déchaîné ! » il profite de leur lâcheté pour réprimer le premier mouvement de désespoir qui ne lui offrait que le choix de la mort, puisque, trop tôt et trop bien obéi, la flamme n'avait pas attendu son signal ; il porte la main sur le cor qui pendait à son baudrier, et en tire aussitôt un son aigu ; on y répond, « Courage 1 » s'écrie-t-il, mes braves compagnons. Ai-je pu douter » de leur prompt secours, et croire un moment qu'ils » m'avaient abandonné ! » Son bras terrible fait décrire un cercle à son cimeterre dont les coups réparent bien le temps qu'il a tardé à frapper. La terreur s'empare de ses lâches ennemis. Le sol est jonché de turbans mis en pièces ; tous les musulmans ont disparu devant lui. A peine un seul ose-t-il lever le bras pour défendre ea tête,

i Afrite, mauvais génie. A. »•

Seyd lui-même, troublé par lavage et la surprise, se décide à fuir sam cesser de menacer. Seyd n'a pasl'àme timide; mais il n'ose affronter les coups de Conrad5 tant au milieu de ce désordre celui-ci paraît redoutable ! La vue de ses galères enflammées met le Pacha hors de lui ; il s'arrache la barbe % et en écumant se retire, pour éviter la mort ; car déjà les pirates ont franchi les portes du harem, et vont fondre sur lui. En vain ses gens épouvantés s'agenouillent pour demander quartier et jettent leurs épées, le sang ne cesse de couler. Les compagnons de Conrad accourent partout où le son du cor et les gémissements des victimes qu'il égorge les avertissent que leur chef répand le carnage ; ils arrivent et le saluent avec acclamation en le voyant seul, lançant des regards farouches, semblable à un tigre au milieu de son repaire ensanglanté ; leurs clameurs sont courtes ; la réponse de Conrad Test encore plus.

« Bien ! mes amis ; mais Seyd nous échappe, et nous » avons juré sa mort ; il reste encore plus à faire : l'in- » cendie dévore les galères, qu'il consume aussi la » ville. »

V. — 11 dit, et déjà chacun a saisi une torche. Depuis le minaret jusqu'aux porches le palais est la proie des flammes. Une joie féroce anime les yeux de Conrad;... Mais qui l'émeut soudain ? C'est le gémissement des femmes qui, comme un son lugubre, vient attrister ce cœur que les cris des mourants n'ont pu toucher. « Qu'on enfonce le harem ; qu'on n'outrage aucune « femme sous peine de la mort. Souvenez-vous que

i C/est un effet commun de colère des musulmans Voyez les mémoires du prince Eugène, page 24, où un général ottoman reçoit une blessure à la cuisse, et s'arrache la moustache parce qu'il est obligé de quitter le combat.

» nous sommes époux, et que la vengeance atteindrait » le coupable. Notre ennemi c'est l'homme : c'est » l'homme qu'il faut frapper ; mais respectons la femme y> plus faible. J'ai pu oublier cet ordre ; mais que je » sois maudit à jamais si j'osais condamner au trépas » un sexe sans défense. Me suive qui voudra ; nous » avons encore le temps de nous épargner un crime. »

Il franchit l'escalier qui commence à s'écrouler ; il enfonce les portes. Ses pieds ne sentent pas le plancher brûlant, il respire à peine au milieu des tourbillons de fumée, et traverse tous les appartements : on le suit, on cherche avec lui, on trouve l'asile des femmes. Chacun saisit d'un bras robuste une belle éplorée, sans contempler ses charmes, et, calmant son effroi et ses cris, la transporte avec tous les soins dus à la beauté malheureuse : tant Conrad pouvait gouverner ces cœurs sauvages, et diriger ces mains couvertes de sang!

Mais quelle est celle que Conrad enlève dans ses bras au milieu des décombres fumants et des débris du combat? C'est la bien-aimée de l'homme dont il a juré le trépas, c'est la reine du harem, et l'esclave de Seyd.

VI. — A peine Conrad eut-il le temps d'adresser quelques mots à la tremblante Gulnare l pour la rassurer. Pendant les moments de relâche que son humanité accorde aux vaincus, ceux-ci s'étonnent de n'être pas poursuivis dans leur fuite précipitée, ils ralentissent leurs pas, ils se rallient et se rangent en bataille. Seyd, qui le premier reconnaît le petit nombre des corsaires, rougit d'une déroute causée par la surprise et la peur.

Allah il allah ! tel est le cri de la vengeance. A la honte succède la rage ; vaincre ou périr ! de nouvelles

i Gulnare est un nom de femme, qui signiûe littéralement la fleur du grenadier.

flammes, de nouveaux ilôts de sang1 vont reconquérir la victoire. La fureur des vaincus va rallumer le combat ; c'est leur vie que les vainqueurs vont avoir à défendre.

Conrad voit le danger ; il voit ses compagnons affaiblis attaqués par des troupes fraîches.

« Un effort, s'écrie- t-il, pour nous ouvrir le passage ! » Ses soldats se serrent, chargent, reculent ; tout est perdu. Repoussés dans un cercle étroit, pressés de toutes parts, perdant l'espoir, mais non le courage, ils savent se rendre encore redoutables. Hélas ! ce n'est plus qu'en désordre qu'ils se défendent : investis, criblés de coups et culbutés, aucun ne cesse de combattre en silence ; ils tombent plutôt épuisés que vaincus, et frappent encore un dernier coup, jusqu'à ce que le cimeterre échappe à leurs mains glacées.

VU. — Avant qu'on recommençât le combat, Gulnare et les femmes du harem avaient été mises en sûreté par les ordres de Conrad dans une maison de la ville, où elles essuyèrent ces larmes que la crainte de la mort et des outrages leur avait fait répandre ; ce fut alors que la jeune Gulnare aux beaux yeux noirs, se rappelant les pensées qui l'avaient agitée dans son effroi, s'étonna de la courtoisie et des doux accents de Conrad. 11 lui sembla étrange que ce pirate tout couvert de sang eût un aspect plus aimable que Seyd dans ses transports les plus tendres. Le Pacha aimait comme si son esclave devait s'estimer heureuse du don de son cœur. Le corsaire s'était offert en protecteur, et avait cherché à calmer ses craintes, comme si son hommage était un des droits de la beauté. « Ce désir est coupable sans » doute, et ce qui est pire pour une femme, c'est un » inutile désir ; cependant je voudrais revoir ce chef » valeureux pour réparer du moins ce que la crainte

t m'a fait oublier, en le remerciant de m'avoir conservé * une vie dont le Pacha, mon amant, s'est si peu j> soucié ! »

VIII. — Soudain elle l'aperçoit au plus fort de la mêlée, entouré de cadavres sanglants, écarté des siens, vendant cher sa défaite à l'ennemi, perdant son sang par ses blessures, ne pouvant trouver la mort, et fait prisonnier enfin pour expier tous les maux qu'il a causés.

On épargne sa vie, mais c'est pour le faire languir, pendant que la vengeance inventera des tortures ; on étanche son sang, c'est pour le répandre goutte à goutte, car Seyd voudrait prolonger ses jours pour prolonger son agonie. Est-ce bien le même homme qui marchait tout à l'heure triomphant et se faisait obéir par le seul geste de sa main sanglante ? C'est lui-même, désarmé, mais non abattu, ne regrettant que d'avoir conservé la vie. Ses blessures... elles ne sont que trop légères, puisqu'il eût volontiers baisé la main qui lui en eût fait de mortelles. Faut-il qu'aucun coup n'ait terminé ses jours, quand tous les siens ont donné la mort? Ah! qu'il sent amèrement les rigueurs de son inconstante fortune, lorsque les menaces du vainqueur annoncent les supplices affreux dans lesquels ses crimes vont s'expier! mais l'orgueil qui a guidé son bras l'aide à dissimuler. Le farouche recueillement de son visage lai donne plutôt l'air du vainqueur que du captif. Tout épuisé qu'il est par les travaux de ce jour et le sang qu'il a perdu, il en est peu, parmi ceux qui le regardent, dont l'œil soit aussi calme que le sien. Ceux que son bras avait tenus à distance commencent à se rassurer et à faire entendre leurs lâches clameurs ; mais les braves qui l'ont vu de près n'insultent pas celui qui les a fait trembler, et les gardes féroces qui le conduisent l'admirent en silence, pénétrés d'une secrète terreur.

IX. — On demande un médecin : ce n'est pas la pitié qui l'appelle ; on veut savoir ce que peut supporter le reste de vie dont jouit encore Conrad. On lui en trouve assez pour le charger de fers, et espérer qu'il ne sera pas insensible aux douleurs. Demain, oui, c'est demain qu'au coucher du soleil doit commencer le supplice du pal, et au retour de l'aurore ses bourreaux accourront pour voir l'effet de ses souffrances. De tous les supplices, on choisit le plus long et le plus cruel, celui qui réunit à toutes les angoisses l'ardeur d'une soif que la mort retarde chaque jour de venir éteindre, pendant que les vautours affamés voltigent autour du pieu fatal. « De l'eau ! de l'eau ! s'écrie le malheureux. » La haine refuse, car s'il boit, il meurt à l'instant.

Tel est le sort qu'on destine au fier Conrad. Le médecin, les gardes sont partis, il est seul avec ses chaînes.

X. — Comment peindre les sentiments qui l'agitent! lui-même aurait eu peine à les définir.

Il est un chaos obscur, une guerre intérieure de l'âme, dont tous les éléments se mêlent et se combattent confusément, lorsque soudain on entend le bruit tardif du remords qui s'écrie, semblable à une furie infernale : « Je t'avais prévenu!... » Ah! c'est lorsqu'il n'est plus temps. Vains reproches! une âme indomptable, qui sait souffrir avec audace, laisse le repentir à la faiblesse ; rien ne peut l'ébranler, même à l'heure où elle se découvre tout entière au milieu des souvenirs qui l'assaillent de toutes parts, sans qu'une passion ou une pensée dominante puisse s'emparer d'elle et lui dérober les autres. Les rêves de l'ambition s'évanouissent ; l'amour connaît les regrets ; la gloire et la vie sont menacées à la fois; il faut renoncer à la joie qu'on

s'était promise, on ne peut satisfaire sa haine et son mépris contre ceux pour qui nos malheurs sont une fête : le passé est sans espérance, l'avenir accourt trop rapidement pour qu'on songe au ciel ou à l'enfer. Que de pensées, que de paroles qui, sans avoir été jamais oubliées, ne se sont jamais offertes à la mémoire avec tant d'importunité! que d'actions, qui jadis nous semblaient insignifiantes ou louables, et dont la réflexion sévère nous accuse comme d'autant de crimes! Le sentiment du mal n'en a pas moins d'amertume pour avoir été longtemps caché. Tout en un mot nous présente l'horrible tableau du cœur mis à découvert, véritable tombe où nous retrouvons tous nos maux ensevelis, lorsque enfin l'orgueil révolté arrache le miroir dans lequel l'âme se contemple et le brise.

L'orgueil peut tout voiler, et le courage peut braver tout ce qu'il y a d'affreux dans ce qui précède et suit une défaite.

Aucun mortel n'est exempt de quelques craintes; l'hypocrisie seule peut les masquer pour mériter la louange.

Le lâche aussi vante son courage et fuit; le brave sait envisager la mort de sang-froid et mourir en silence ; il a prévu la fin de sa course et il a préparé si bien son cœur, que, quand la mort approche, il lui en coûte peu d'aller au devant d'elle.

XL — C'est une tour élevée que Seyd a choisie pour enfermer Conrad. Son palais est en cendres : cette tour sert à la fois d'asile à sa cour et de prison au captif. Le corsaire n'a point à murmurer contre la sentence du Pacha; s'il eût été vaincu, celui-ci eût éprouvé le même sort. Dans son cachot solitaire, il ose descendre au fond de son cœur coupable ; il n'est qu'une seule pensée qu'il tremble d'affronter. Que deviendra Médora

a ces tristes nouvelles? A cette idée, il soulève ses mains et presse avec rage les fers dont elles sont chargées ; puis tout à coup cherchant à s'abuser ou à s'étourdir par de fausses espérances, il s'efforce de sourire en pensant à son malheur : « Eh bien ! s'écrie- » t-il, que Seyd ordonne mon supplice quand il voudra, » ou quand il pourra; prenons le repos dont j'ai besoin » pour ce jour fatal! » A ces mots, il se traîne péniblement vers sa natte, et, quels que soient ses rêves, il est bientôt endormi.

Il était à peine minuit quand le combat avait commencé ; les projets que méditait Conrad étaient promptement exécutés, et le démon du carnage met si bien le temps à profit, qu'il y avait peu de crimes qui n'eussent été commis dans cette nuit funeste : une heure avait suffi à Conrad pour se déguiser, se découvrir, vaincre, être vaincu, pris et condamné; tour à tour corsaire sur .les flots, général sur terre, ennemi terrible et humain, plongé dans un cachot et se livrant au sommeil.

XII. — Ce sommeil paraît si profond, qu'on l'eût à peine entendu respirer : trop heureux si c'était le sommeil de la mort. Mais qui s'avance dans le silence de sa prison? Ses ennemis se sont retirés, il n'a pas d'amis dans ces lieux. Est-ce un ange envoyé du ciel pour lui annoncer sa grâce? Non, c'est une mortelle sous les traits d'une divinité. Une de ses blanches mains porte une lampe qu'elle cache avec l'autre, de peur que l'éclat soudain de sa flamme n'aille frapper la paupière de celui qui ne doit ouvrir les yeux qu'à la douleur, pour les refermer ensuite à jamais.

Quelle est donc cette beauté aux yeux si noirs, au

front si beau, protégé par les boucles d'une chevelure

qu'attachent des nœuds de diamants? Quelle est cette

beauté aérienne dont le, pied nu a la blancheur de la neige, et tombe, comme elle, en silence, sur la terre? Comment a-t-elle pénétré jusqu'ici malgré les gardes et la nuit? Ah ! demandez plutôt ce que ne peut une femme que la jeunesse et la pitié inspirent comme toi, belle Gulnarc?

Pendant que le Pacha sommeille, occupé encore dans ses songes de son terrible prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa couche, après avoir enlevé la bague qui lui sert de sceau, et dont elle a souvent paré son doigt en riant.

Munie de ce signe précieux que les gardes doivent respecter, elle traverse leurs rangs endormis sans être à peine interrogée. Ces soldats, épuisés par la fatigue du combat, ont envié le repos de Conrad : leur tête appesantie chancelle et retombe à tous moments sur leur sein : leurs membres sont nonchalamment étendus ; ils ont cessé de veiller et se contentent de lever un moment les yeux sur la bague qu'on leur présente, sans s'inquiéter de la main qui la porte.

XIII. — Gulnare regarde et s'étonne : « Il dort, dit- » elle, tandis que les uns pleurent sa défaite, d'autres » les coups qu'il a frappés, et que mon inquiétude » guide auprès do lui mes pas errants. Quel charme » soudain m'a rendu cet homme si cher?... Il est vrai » que je lui dois plus que la vie, et qu'il nous a toutes » sauvées de l'incendie. Réflexions tardives!... Mais » silence; son sommeil s'interrompt; qu'il soupire pé- > niblement ! le voilà réveillé ! »

Conrad soulève la tête, et son œil ébloui par la clarté doute de ce qu'il voit. Sa main fait un mouvement, et le bruit de ses chaînes l'avertit tristement qu'il vit encore î

a Que vois-je? dit-il; c'est une divinité aérienne,

y> ou mon geôlier est doué d'une merveilleuse beauté. » — Pirate ! je ne te suis pas inconnue ; tu vois une » femme reconnaissante d'une action trop rare dans ta » vie. Regarde-moi et souviens-loi de celle que tu as » sauvée des flammes et de tes soldats plus effrayants

* que les flammes; je viens te voir au milieu des té- » nèbres; dans quel dessein? je crois que je l'ignore » moi-même ; mais ce n'est pas dans de funestes in- » tentions; non, ce n'est pas moi qui voudrais ton » trépas.

» — S'il en est ainsi, femme bienfaisante, répond » Conrad, tu es ici la seule qui ne se fasse pas une » fête de l'idée de mon supplice. Mes ennemis ont eu » la fortune pour eux; qu'ils usent du droit qu'elle leur » donne ; mais quoi qu'il puisse arriver, je leur dois i des remercîments pour le soin qu'ils ont pris de » m'envoyer un tel confesseur à ma dernière heure «. » Quelque étrange, que puisse paraître ce sentiment, il existe une espèce de gaieté dans l'extrême infortune, une gaieté qui ne soulage pas, il est vrai, car la douleur ne prend guère le change ; mais son sourire, tout amer qu'il est, est encore un sourire. Les hommes les plus sages et les plus vertueux ont parfois plaisanté sur l'échafaud. Tout le monde peut y être trompé, excepté le cœur de celui qui souffre. Quel que fû le sentiment qu'éprouva Conrad en ce moment, un sourire sauvage éclaircit à demi son noir sourcil, et ses accents exprimèrent la gaieté comme pour la dernière fois. Mais rien n'était plus éloigné de son caractère; ce

* L'auteur nous a laissé dans le doute sur le pays natal du corsaire; mais cette plaisanterie, de quelque manière qu'on la juge, ne semble-t-ello pas laisser deviner que Conrad est Espagnol comme Lara? a. p. *.»*«*

n'était que bien rarement qu'il interrompait le cours de ses sombres pensées.

XIV. — a Corsaire! ta sentence est prononcée, mais » je puis encore adoucir le courroux du Pacha; je * veux te sauver. Je le ferais dès à présent; mais ni » le temps qui presse, ni l'épuisement de tes forces, » ne peuvent m'en laisser l'espérance. Je ferai tout » pour retarder au moins l'exécution d'une sentence » qui t'accorde à peine un jour. Tenter cette nuit da- » vantage nous serait fatal. Toi-même tu refuserais » de courir le risque d'une perte commune.

» — Oui, je le refuserais; mon âme est prête à » tout : je suis tombé trop bas pour craindre une autre » chute. Renonce à tout projet périlleux, et cesse de » me flatter de l'espoir d'échapper à des ennemis avec » lesquels je ne pourrais me mesurer. Incapable de » vaincre, irai-je fuir lâchement, et serai-je le seul de » ma troupe qui n'oserait mourir? Cependant j'avais » une amie dont le souvenir m'afflige jusqu'à faire » verser des larmes à ces yeux devenus aussi sensi- » blés que les siens. Mes seules ressources dans la » vie étaient mon vaisseau, mon épée, mon amie et » mon Dieu. J'ai abandonné mon Dieu dans ma jeu- » nesse, il m'abandonne aujourd'hui : l'homme qui » m'opprime n'est que l'instrument de ses vengeances. » Loin de moi la pensée de railler le ciel en lui adres- » sant les rampantes prières d'un timide désespoir ; je » respire et je puis tout supporter, c'est assez pour » moi. Mon épée, elle a été ravie à ce bras qui eût dû » mieux répondre à la confiance des braves qu'il gui- » dait; mon vaisseau doit être la proie des vagues ou » au pouvoir de Seyd. Mais mon amie, je l'avoue, pour » elle encore je pourrais implorer le ciel. Ma mort va » br.'ser ce cœur si tendre et flétrir des appas, qu'avant

» d'avoir vu les tiens, belle Gulnare, j'avais crus sans » pareils.

» — Tu en aimes donc une autre? Mais que m'im- » porte? Oui, sans doute, il m'importe peu; cependant » tu aimes! Combien je porte envie à ceux qui trou- » vent des cœurs fidèles, et qui, plus heureux que moi, » n'éprouvent pas cette vague inquiétude, et ce besoin » d'illusion qui me tourmentent!

» — Gulnare, j'avais cru que tu aimais celui pour • qui mon bras t'a arrachée à une tombe de feu.

» — Moi, aimer le farouche Seyd! non, non, jamais! » Vainement ai-je essayé de répondre à sa passion, » l'amour n'habite qu'avec la liberté : je suis esclave, » esclave en faveur, il est vrai, destinée à partager la » splendeur qui entoure Seyd, et à paraître heureuse. » Souvent j'ai la douleur de m'entendre demander si » j'aime, et je brûle de répondre non. Qu'il est dur » d'être l'objet d'une semblable tendresse, et de faire » de vains efforts pour la payer de retour! Mais sans » doute il est plus cruel encore de dissimuler un sen- » timent d'une autre espèce à celui qui l'inspire. Seyd » prend cette main que je ne donne ni ne refuse ; le » froid battement de mon cœur n'en devient ni plus » lent ni plus rapide; et quand elle m'est rendue, cette » main tombe comme privée de la vie, en s'éloignant » de l'homme qui n'a jamais été assez aimé pour pouvoir » être haï. L'impression de ses lèvres trouve les miennes » sans chaleur, et ses caresses me font frissonner et me » glacent. Oui, sans doute, si j'avais éprouvé les ar- » deurs de l'amour, j'aurais pu leur faire succéder la » haine ; mais c'est avec la môme indifférence que je » vois Seyd et me quitter et revenir auprès de moi : » souvent il soupire, et il est bien loin de ma pensée. • L'avenir, je le crains, ne m'apportera que de nou-

» sceaux dégoûts. Je suis l'esclave du Pacha ; mais, * malgré l'orgueil de son rang, il serait plus funeste » pour moi de l'avoir pour époux que de l'avoir pour » maître. Que ne peut-il oublier le caprice qui l'attache » à moi! Ah! s'il voulait l'éprouver pour une autre, » s'il voulait m'abandonner... hier encore j'aurais dit » à mon indifférence!... ou? , mais si je feins aujour- » d'hui une tendresse qui ne m'est pas ordinaire, » souviens-toi, malheureux captif, que c'est pour » briser tes fers, pour acquitter la dette de la vie que » tu m'as sauvée, pour te rendre enfin à cette amie » qui partage un amour que je ne connaîtrai jamais. » Adieu, le jour va paître, ne crains pas la mort » d'aujourd'hui. »

XV. — Elle presse ses mains enchaînées contre son cœur, baisse la tête, puis tout à coup disparaît en silence comme un songe de bonheur... Était-ce bien Gulnare qui était là? ou Conrad était-il seul? Quelle est cette perle brillante qui est tombée sur ses fers? C'est une larme sacrée versée sur les maux du malheureux, et que la pitié laisse échapper comme une perle pure, et déjà polie par une main céleste. 0 larme trop persuasive que répand l'œil de la femme ! tu es une arme avec laquelle la faiblesse sait attendrir et subjuguer, et qui lui sert à la fois de lance et de bouclier ! Morlels, défiez-vous de la vue d'une femme éplorée. Qui a pu faire fuir un héros et lui enlever l'empire du monde? une larme de Cléopâtre timide. Ah! qu'on excuse la faute d'Antoine! Combien perdent encore le ciel comme il perdit la terre! Combien livrent leurs âmes à l'ennemi éternel de l'homme, et mettent le comble à leur misère, pour sécher les pleurs d'une beauté volage !

L'aurore renaît, et ses rayons viennent briller sur

tes (rails altérés de Conrad, sans lui ramener l'espérance de la veille. Que deviendra-t-il cette nuit? Peutêtre un corps inanimé, sur lequel planera le vautour à l'aile funèbre; ses yeux fermés n'apercevront plus rien, et, pendant l'absence du soleil,1 les vapeurs humides du soir répandront la fraîcheur autour de lui pour tout ranimer dans la nature, excepté son cadavre torturé.

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