L'ILE ENCHANTÉE
Course de bague; collation ornée de machines; comédie de Molière
de la Princesse d'Elide, mêlée de danse et de musique; ballet du Palais d'Alcine;
ffu d*artirioe , et autres fêtes galantes et magnifiques , faites par le roi , à Versailles ,
le 1 mai L664, et continuées plusieurs autres jours.
Le Roi, voulant donner aux Reines et à toute sa cour le plaisir de quelques fêtes peu communes, dans un lieu orné de tous les agréments qui peuvent faire admirer une maison de campagne, choisit Versailles, à quatre lieues de Paris. C'est un château qu'on peut nommer un palais enchanté, tant les ajustements de l'art ont bien secondé les soins que la nature a pris pour le rendre parfait. 11 charme de toutes manières : tout y rit dehors et dedans; l'or et le marbre y disputent de beauté et d'éclat; et, quoiqu'il n'ait pas cette grande étendue* qui se remarque en quelques autres palais de Sa Majesté, toutes choses y sont si polies, si bien entendues et si bien achevées" que rien ne le*'* peut égaler. Sa symétrie, la richesse de ses meubles, la beauté de ses promenades et le nombre infini de ses fleurs, comme de ses orangers, rendent les environs de ce lieu dignes de sa rareté singulière. La diversité des bêtes contenues dans les deux parcs et dans la ménagerie, où plusieurs cours en étoile sont accompagnées de viviers pour les animaux aquatiques, avec de grands bâtiments, joignent le plaisir avec la magnificence, et en font une maison accomplie.
' Vak. Et quoiqu'il n'y ail pas cette grande étendue (1682.) '* Vak. lA si achevées ( 1673.) ■" Var. Que rien ru les peut égaler. (1682.)
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Ce fut en ce beau lieu, où toute la cour se rendit le cinquième de mai, que le Roi traita plus de six cents personnes, jusques au quatorzième, outre une infinité de gens nécessaires à la danse et à la comédie, et d'artisans de toutes sortes, venus de Paris: si bien que cela paroissoit une petite armée.
Le ciel même sembla favoriser les desseins de Sa Majesté, puisqu'en une saison presque toujours pluvieuse on en fut quitte pour un peu de vent, qui sembla n'avoir augmenté qu'afin de faire voir que la prévoyance et la puissance du Roi étoient à l'épreuve des plus grandes incommodités. De hautes toiles, des bâtiments de bois, faits presque en un instant, et un nombre prodigieux de flambeaux de cire blanche, pour suppléer à plus de quatre mille bougies chaque journée, résistèrent à ce vent, qui, partout ailleurs, eût rendu ces divertissements comme impossibles à achever.
Monsieur de Vigarani1, gentilhomme modénois, fort savant en toutes ces choses, inventa et proposa celles-ci; et le Roi commanda au duc de Saint-Aignan, qui se trouva lors en fonction do premier gentilhomme de sa chambre, et qui avoit déjà donné plusieurs sujets de ballets fort agréables, de faire un dessein où elles fussent toutes comprises avec liaison et avec ordre ; do sorte qu'elles ne pouvoient manquer de bien réussir.
Il prit pour sujet le palais d'Alcine, qui donna lieu au titre des Plaisirs de l'Ile enchantée; puisque, selon l'Arioste, le brave Roger et plusieurs autres bons chevaliers y furent retenus par les doubles charmes de la beauté, quoique empruntée, et du savoir
1. Gaspard Vigarani, célèbre architecte el machiniste, né à Reggio en 1586.
de cette magicienne, e1 en furenl délivrés, après beaucoup de temps consommé dans les délices, par la bague qui détruisoil les enchantements. C'étoil celle d'Angélique, que Mélisse, sous la forme du vieux Atlas1, mit enfin au doigt de Roger.
On lit (loue en peu de jours orner un rond, ou quatre grandes allées aboutissent entre de liantes palissades, de quatre portiques de trente-cinq pieds d'élévation et de vingt-deux en carré d'ouverture, de plusieurs festons enrichis d'or et de diverses peintures, avec les armes de Sa Majesté.
Toute la cour s'y étant placée le septième, il (Mitra dans la place, sur les six heures du soir, un héraut (Tannes, représenté par M. des Bardins, vêtu d'un habit à l'antique, couleur de feu, en broderie d'argent, et fort bien monté.
11 étoit suivi de trois pages. Celui du Roi, M. d'Artagnan , marchoil à la tête des deux autres, fort richement habillé de couleur de feu, livrée de Sa Majesté, portant sa lance et son écu, dans lequel brilloit un soleil de pierreries, avec ces mots:
Nec cesso, nec erro2,
faisant allusion à rattachement de Sa Majesté aux affaires de son État, et à la manière avec laquelle il agit; ce qui étoit encore représenté par ces quatre vers du président de Périgny, auteur de la même devise :
Ce n'est pas sans raison que la terre et les cieux Ont tant d'étonnement pour un objet si rare, Qui, dans son cours pénible autant que glorieux, Jamais ne se repose, et jamais ne s'égare.
Lrv deux antres pages étoient aux ducs de Saint-Aignan et de Noailles: le premier, maréchal de camp, et l'autre, juge des courses.
Celui du duc de Saint-Aignan portoit l'écu de sa devise, et .■toit habillé de -a livrée de toile d'argent enrichie d'or, avec les plumes incarnates <'t noires, et les rubans de même. Sa devise .'•K.it un timbre d'horloge, avec ces mots:
De mis golpes mi ruido*.