‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 209 sur 342 · TROISIEME JOURNEE · texte numérisé non relu

TROISIEME JOURNEE

Plus on s'avançoit vers le grand rond d'eau qui représentait le lac sur lequel était autrefois bâti le palais d'Alcine, plus on s'approchoit de la fin des divertissements de l'Ile enchantée, comme s'il n'eût pas été juste que tant de braves chevaliers demeurassent plus longtemps dans une oisiveté qui eût fait tort à leur gloire.

On feignoit donc, suivant toujours le premier dessein, que, le ciel ayant résolu de donner la liberté à ces guerriers, Alcine en eût des pressentiments qui la remplirent de terreur et d'inquiétude. Elle voulut apporter tous les remèdes possibles pour prévenir ce malheur, et fortifier en toutes manières un lieu qui pût renfermer tout son repos et sa joie.

On fit paroître sur ce rond d'eau, dont l'étendue et la forme sont extraordinaires, un rocher situé au milieu d'une île couverte de divers animaux , comme s'ils eussent voulu en défendre l'entrée.

Deux autres îles plus longues, mais d'une moindre largeur, paroissoient aux deux côtés de la première ; et toutes trois, aussi bien que les bords du rond d'eau, étoient si fort éclairées, que ces lumières faisoient naître un nouveau jour dans l'obscurité de la nuit.

Leurs Majestés, étant arrivées, n'eurent pas plutôt pris leurs places, que l'une des deux îles qui paroissoient aux côtés de la première fut toute couverte de violons fort bien vêtus.

L'autre, qui étoit opposée, le fut en même temps de trompettes et de timbaliers, dont les habits n'étaient pas moins riches.

TROIS! È M E JOUKN É E. 321

Mais ce qui surprit davantage, fût de voir sortir Ucine de derrière le rocher, portée par un monstre marin d'une grandeur prodigieuse.1

Deux (.les nymphes de sa suite, sons les noms de Célie et de Dircé, partirent au même temps à sa suite; et, se mettant à ses côtés sur de grandes baleines, elles s'approchèrent du bord du rond d'eau; et Ucine commença des vers auxquels ses compagnes répondirent, et qui furent à la louange de la Heine, mère du Roi.2

\LCI.\ E, CÉLIE, DIRCÉ.

A LCIN E.

Non* à qui je fis pari de ma félicité, Pleurez avecque moi dans cette extrémité.

CÉLIE, Quel est doue le sujel des soudaines alarmes Qui de vos yeux charmants font couler tant de larmes?

ULCINE.

Si je pense en parler, ce n'est qu'en frémissant. Dans les sombres horreurs d'un songe menaçant, l n spectre m'avertit, d'une voix éperdue, Que pour moi des enfers la force est suspendue; Qu'un céleste pouvoir arrête leur secours, Et que ce jour sera le dernier de mes jours.

Ce que versa de triste, au point de ma naissance, Des astres ennemis la maligne influence, Et tout ce que mon art m'a prédit de malheurs, En ce songe fut peint de si vives couleurs, Qu'à mes yeux éveillés sans cesse il représente Le pouvoir de Mélisse et l'heur de Bradamante. Favois prévu ces maux, mais les charmants plaisirs Qui sembloient en ces lieux prévenir nos désirs, Nos superbes palais, nos jardins, nos campagnes,

gréable entretien de dos chères compagnes, Nos jeux et nos chansons, les concerts des oiseaux, Le parfum des zéphyrs, le murmure des eaux, D nos tendres amours les douces aventures, M'avoienl fait oublier ces funestes augures,

1. La septième planche d'Israël Silvestre a pour sujet le « théâtre dressé au milieu du grand étanp, représentant l'île d'Alcine, où paroissoit son palais enchanté sortant d'un petit rocher, dans lequel fut dansé un ballet de plusieurs entrées; après quoi, ce palais fut consumé par un feu d'artifice exprimant la rupture de l'enchantement qui suivit la fuite de Roger. »

2. Ces yen, à la Louange de La reine mère, sont sans doute aussi du président de

Page 1