‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 257 sur 342 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DON JUAN, en habit de campagne; SGANARELLE, en médecin. SGANARELLE.

Ma foi, monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'étoit point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.

DON JUAN

Il est vrai que te voilà bien; et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule.

SGANARELLE

Oui? c'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour l'avoir. Mais savez-vous, monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme?

DON .fia n .

Comment donc ?

SGANARELLE

Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant pas-

il'. LE FESTJ N DE N E RRE.

ser, me sont venus demander mon avis sur différentes maladies.

Tu leur as répondu que tu n'y entendois rien.

SGANARELLE

Moi? Point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit; j'ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.*

DON JUAN

Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ?

SGANARELLE

Ma foi, monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper; j'ai fait mes ordonnances à l'aventure; et ce seroit une chose plaisante si les malades guérissoient , et qu'on m'en vînt remercier.

DON JUAN

Et pourquoi non? Par quelle raison n'aurois-tu pas les mêmes privilèges qu'ont tous les autres médecins? Ils n'ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès; et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.1

* Var. Et leur ai fait ordonnance à chacun. (1694.)

1. Cette réflexion sur la médecine et les médecins, que Molière a reproduite dans l'Amour médecin , se trouve presque littéralement dans Montaigne : « Ce que la fortune, ce que la nature, ou quelque aultre cause estrangière produict en nous de bon et de salutaire, c'est le privilège de la médecine de se l'attribuer; touts les heureux succez qui arrivent au patient qui est sous son régime, c'est d'elle qu'il les tient. »

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