ACTE LU, se I. N T. I. il
SG A \\ RELLEt
Gomment, monsieur, voua êtes aussi impie en médecine!
C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les
hommes.1
S(;\\\ Il F. U.K.
Quoi ! vous ne croyez pas au svnv , ni à laçasse, ni au v'm émétique ?
l)o\ JUAN.
Et pourquoi veux-tu que j'y croie?
SGANARELLE
\ ous a\ ez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin émétique fait bruire ses fuseaux.2 Ses miracles ont converti les plus incrédules
1. Voilà le premier acte d'hostilité de Molière contre la médecine. Cette guerre, une fois commencée, va durer autant que sa vie, et nous le verrons mourir au champ d'honneur, les armes à la main. Comme la satire de la médecine est ici dans la houche d'un homme qui fait profession de ne croire à rien, et d'insulter à tout ce qu'il y a de plus respectable, les médecins et le public purent se figurer d'abord que le sentiment du personnage u'étoit pas le sentiment particulier de l'auteur; mais il ne fut bientôt plus possible de s'y tromper: l'Amour médecin, qui suivit immédiatement le Festin de Pierre, étoil fait pour lever tous les doutes. (Augek.)
2. Fait bruire ses fuseaux, métaphoriquement, fait grand tapage, occupe le public. La querelle à' laquelle donna lieu la préparation d'antimoine qu'on appeloil vin émétique fut en effet des plus animées et des plus bruyantes. Il sr livra autour de ce médicament d'incroyables combats. Les ouvrages pour on contre l'antimoine, les pamphlets, les satires, se succédèrent sans interruption pendanl plus de vingt-cinq ans. A l'Orthodoxe du docteur Germain avoient répliqué l'Antimoine justifié et l'Antimoine triomphant d'Eusèbe Renaudot, contre lesquels s'étoil insurgé le Rabat-Joie de l' Antimoine, etc., etc. Un grave événemenl survenu en 1658 hâta la lin du conflit. Le roi, étant tombé malad , pendant la campagne qu'il lit cette année-là, fut guéri par le \iu émétique que lui administra un praticien d'Abbeville nommé l)us;mlehoy. Cette glorieuse cure mil ce remède à la mode. Ses adversaires ne pureni continuer la lutte. Le Parlemenl consacra la victoire Se l'antimoine le 29 mais 1666, par un arrêt qui l'admettoil au nombre des médicaments
il() LE FESTIN DE PIERRE.
esprits, et il n'y a pas trois semaines que j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.
DOIS JUAN
Et quel ?
SGANARELLE
Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l'agonie, on ne savoit plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien ; on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique.
DON JUAN
Il réchappa, n'est-ce pas?
SGANARELLE
Non, il mourut.
DON JUAN
L'effet est admirable.
SGANARELLE
Gomment! il y avoit six jours entiers qu'il ne pouvoit mourir, et cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez- vous rien de plus efficace ? 1
DON JUAN
Tu as raison.
SGANARELLE
Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point,
dont les médecins de la Faculté étoient autorisés à faire usage , et cela sur l'avis de quatre-vingt-douze docteurs contre dix. Cet arrêt étoit rendu un an environ après les railleries de Sganarelle. M. Maurice Raynaud, dans le chapitre iv de son ouvrage les Médecins au temps de Molière (1803), a décrit toutes les vicissitudes de cette curieuse guerre médicale.
1. Le raisonnement de Sganarelle rappelle un trait cité fréquemment dans les ana plus modernes de la médecine. Un célèbre médecin, qui prétendoit que toute maladie provenoit d'une inflammation, faisoit l'autopsie d'un de ses malades défunts. H ne trouvoit aucune trace d'inflammation , il sembloit que son système fût exposé à recevoir un public démenti : « Messieurs, dit-il à ses élèves, vous voyez que notre traitement étoit des plus efficaces; le sujet est mort, il est vrai; mais il est mort guéri. »