‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 259 sur 342 · A.CTE III. SCEN E I · texte numérisé non relu

A.CTE III. SCEN E I

«m parlons des autres choses; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en humeur* de disputer contre vous. Vous sa\c/ bien que \mis me permettez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances. don .11 \ \.

Ile bien?

se \ \ \ 15 i: LIE.

Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que nous ne croyiez point du tout au ciel?

DON JUAN

baissons cela.

S ( ; LNARELLE.

G' est-à-dire que non. Et à l'enfer?

DON JUAN

Eh?

SGANARELLE

Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît?

Oui, oui.

SGANARELLE

Vussi peu. Ne croyez-vous point à l'autre vie?

DON JD \ \.

\b! ah! ah!

SGANARELLE

Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, [le Moine bourru,1 qu'en crovez-vous? Eh !

1. On appeloit moine bourru un fantôme qui, disoit-on, couroit pendant la nuit les rues des villes et battoit les passants attardés. Ce rapprochement entre les plus hautes croyances et la superstition populaire du moine bourru fut une des choses qui choquèrent davantage , et il est vraisemhlahle que Molière dut supprimer ce passage 'les les premières représentations. On ne m 27

118 I,K FESTIN DE PIERRK.

DON JUAN

La peste soit du fat !

SGANARELLE

Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai que le Moine bourru, et je me ferois pendre pour celui-là. Mais] encore faut-il croire quelque chose [dans le monde.] Qu'est-ce [donc] que vous croyez?*

DON JUAN

Ce que je crois?

Oui.

DON JUAN

Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.

SGANARELLE

La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voilà!** Votre religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique? 11 faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour avoir étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, monsieur, je n'ai

* Ce qui est placé entre crochets est, nous le rappelons, ajouté par les éditions hollandaises au texte même non cartonné de 1682. Il n'est pas douteux que ces passages n'appartinssent à l'œuvre telle que Molière l'avoit écrite primitivement. On en a la preuve dans les Observations du sieur de Rochemont, où il est question du moine bourru. Rochemont donne même à supposer que Sganarelle s'exprimoit ainsi : « Car pourvu que l'on croye le Moine bourru, tout va bien, le reste n'est que bagatelle. » Mais on ne sauroit décider si cette citation étoit textuelle ou si elle n'étoit pas plutôt une interprétation du dévot, libelliste.

** Var. Que voici ! (1694.)

peut nier la témérité extrême du poëte; mais les traits de cette controverse comique sont encore des traits d'observation : les esprits incultes s'attachent plus aux superstitions qu'aux vérités abstraites d'un ordre supérieur, et celles-ci même ne leur arrivent guère que par celles-là.

A ( : ï I . mi. se. Ë N E l . il g

point étudié comme vous, Dieu merci! et personne ne sauroil se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais avec mon petit sens et mon petit jugement, je vois les choses mieux que tons les livres,* et je comprends fort bien que ce monde (pie nous voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà Là-haut; et si tout cela s'est bâti de lui-même. Vous voilà, vous, par exemple, vous êtes là: est-ce que vous vous êtes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous l'aire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme est composée, sans admirer de quelle façon cria est agencé l'un dans l'autre? ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces..., ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là, et qui... Oh! dame,1 interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice.

DON JUAN

J'attends que ton raisonnement soit fini.

\ \i;. Que tous vos livres, (1694.)

I. Dame est la traduction primitive de dominum, par syncope domnum , et , par une prononciation altérée, damne , dame , damp. Ce mot s'appliquoit

au masculin :

Il est sire et dame du nostre.

(Bahbazan, Fabliaux, ni, p. 44.)

On disoit riant'' Dieu . damp abbé.

Respond Roland : ne place dame Deu!...

( Chanson de Roland.)

Dam-Martin, damp-Pierre, et autres noms propres, déposent encore du mm)- et de L'étymologie de dame.

i. cette '\damation signifie simplement Seigneur! (V. Garai.

SGANARELLE

Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient expliquer. Gela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici et que j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut?* Je veux frapper des mains , hausser le bras , lever les yeux au ciel , baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en

avant, en arrière, tourner... (Il se laisse tomber en tournant.) DON JUAN.

Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.

SGANARELLE

Morbleu ! je suis bien sot de m' amuser à raisonner avec vous ; croyez ce que vous voudrez : il m'importe bien que vous soyez damné !

DON JUAN

Mais, tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin.**

* Var. Tout ce qu'il veut? (1694.)

** L'édition cartonnée de 1682 abrège cette scène comme il suit :

« Sganarelle. Je veux savoir vos pensées à fond, et vous connoître un peu mieux que je ne fais. Çà, quand voulez-vous mettre fin à vos débauches , et mener la vie d'un honnête homme?

« Don Juan lève la main pour lui donner un soufflet. Ah, maître sot! Vous allez d'abord aux remontrances.

u Sganarelle en se reculant. Morbleu! je suis bien sot en effet de vouloir m'amuser à raisonner avec vous ; faites tout ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous vous perdiez ou non , et que...

« Don Juan en colère. Tais-toi. Songeons à notre affaire. Ne serions-nous point égarés? Appelle cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin. »

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