SCÈNE III
SGANARELLE, seul.
Mon maître est un vrai enragé d'aller se présenter à un
1. Cette scène parut scandaleuse, et Molière fut obligé de la supprimer immédiatement. « A la première représentation du Festin de Pierre, dit Voltaire, il y avoit une scène entre Don Juan et un pauvre. Don Juan demandoit à ce pauvre à quoi il passoit sa vie dans la forêt. — A prier Dieu , répondoit le pauvre, pour les honnêtes gens qui me donnent l'aumône. — Tu passes ta vie à prier Dieu? disoit Don Juan; si cela est, tu dois donc être fort à ton aise. — Hélas! monsieur, je n'ai pas souvent de quoi manger. — Cela ne se peut, répliquoit Don Juan, Dieu ne sauroit laisser mourir de faim ceux qui le prient du soir au matin. Tiens, voilà un louis d'or; mais je te le donne pour l'amour de l'humanité. » Ainsi Voltaire ne connoissoit lui-même que la scène tronquée, telle qu'elle est dans l'édition non cartonnée de 1682, c'està-dire manquant de son élément essentiel , de la résistance du pauvre à l'impiété que Don Juan veut lui faire commettre. « Cette scène, conclut Voltaire , convenable au caractère impie de Don Juan , mais dont les esprits foibles pouvoient faire un mauvais usage , fut supprimée à la seconde représentation. »
Auger, dont le jugement porte sur l'ensemble de la scène, en apprécie autrement la portée morale. «Ce refus du pauvre, dit-il, qui résiste aux instances de Don Juan , aux conseils de Sganarelle et à la séduction encore plus puissante de l'or, et qui aime mieux mourir de faim que de proférer un jurement, ce refus me paroît touchant et d'un bon exemple : j'y vois une victoire difficile remportée sur le vice opulent, et aussi sur la foiblesse intéressée, par la vertu nécessiteuse. Du reste, rien n'est plus conforme au caractère établi de Don Juan , que cette fantaisie cruelle et impie de placer un malheureux entre son besoin et son devoir, de vouloir lui faire acheter un léger bienfait par un acte qui blesse sa conscience. »
La scène du pauvre offroit à coup sûr moins d'inconvénient et de danger