FIN DU FESTIN DE P I E R R E
OBSERVATIONS SUR UNE COMEDIE DE MOLIERE INTITULEE LE FESTIN DE PIERRE. 1
Il tant avouer qu'il est bien difficile de plaire à tout le monde, et qu'un homme qui s'expose en public est sujet à de fâcheuses rencontres : il peut compter autant de juges et de censeurs qu'il a d'auditeurs et de témoins de ses actions; et parmi cette foule déjuges il y en a si peu d'équitables et de bien sensés qu'il est souvent nécessaire de se rendre justice à soi-même et de travailler plutôt à se satisfaire qu'à contenter les autres. Il faut prendre garde néanmoins de ne pas tomber en deux défauts égalemenl blâmables; car. s'il n'est pas à propos de déférer à toutes
]. On connoît de cette pièce plusieurs éditions; celle qu'on regarde comme la première porte le titre suivant : « Observations sur une comédie de Molière intitulée le Festin a B. A. S* I). K., advocat en parlement à Paris, chez N. Pepingué , à l'entrée de la rue de la Hachette. Et en sa boutique au premier pilier de la grande salle du Palais, vis-a-vis Les consultations, au Soleil d'or, 1665. Avec permission. »
A la fin, page 18, on lit : i Permission de Monsieur le haillif du Palais: Il est permis , marchand Libraire au Palais, d'imprimer, faire imprimer, vendre et tervations, etc. Fait à Paris, ce IN avril L665. » Signé : k Hourlier. » Une autre édition porte au titre le nom de l'auteur en toutes lettres : le sieur de QOnt, et à la fin, page 13 et dernière : « Permis d'imprimer les Observations, etc. LO may L065. < Signé : « D'Aubray. i Une troisième édition, un peu adoucie, fut publiée la même année, sans la teneur d'aucune permission.
sortes de jugements, il n'est pas raisonnable aussi de rejeter toutes sortes d'avis; et principalement,* quand ils partent d'un bon principe et qu'ils sont appuyés du sentiment des sages, qui sont seuls capables de distribuer dans le monde la véritable gloire. C'est ce qui fait espérer que Molière recevra ces observations d'autant plus volontiers que la passion et l'intérêt n'y ont point de part: ce n'est pas un dessein formé de lui nuire, mais un désir de le servir; on n'en veut point à sa personne, mais à son athée : l'on ne porte point envie à son gain ni à sa réputation : ce n'est pas un sentiment particulier, c'est celui de tous les gens de bien, et il ne doit pas trouver mauvais que l'on défende publiquement les intérêts de Dieu qu'il attaque ouvertement, et qu'un chrétien témoigne de la douleur en voyant le théâtre révolté contre l'autel, la farce aux prises avec l'Évangile, un comédien qui se joue des mystères, et qui tourne en ridicule ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré dans la religion.
Il est vrai qu'il y a quelque chose de galant dans les ouvrages de Molière , et je serois bien fâché de lui ravir l'estime qu'il s'est acquise. Tl faut tomber d'accord que s'il réussit mal à la comédie, il a quelque talent pour la farce ; et quoiqu'il n'ait ni les rencontres de Gautier-Garguille, ni les impromptus de Turlupin, ni la bravoure du Gapitan , ni la naïveté de Jodelet , ni la panse de Gros-Guillaume, ni la science du Docteur, il ne laisse pas de plaire quelquefois et de divertir en son genre. Il parle passablement françois. 11 traduit assez bien l'italien, et ne copie pas mal les auteurs, car il ne se pique pas d'avoir le don d'invention ni le beau génie de la poésie, et ses amis avouent librement que ses pièces sont « des jeux de théâtre où le comédien a plus de part que le poëte , et dont la beauté consiste presque toute dans l'action.1 » Ce qui fait rire en sa bouche fait souvent pitié sur le papier, et l'on peut dire que ses comédies ressemblent à ces femmes qui font peur en déshabillé et qui ne laissent pas de plaire quand elles sont ajustées, ou à ces petites tailles qui, ayant quitté leurs patins, ne sont plus qu'une partie d'elles-mêmes. Je laisse là ces critiques qui trouvent à redire à sa voix et à ses gestes, et qui disent qu'il n'y a rien de naturel en lui, que ses
1. Dans les explications du Cocu imaginaire. (Note de l'auteur. 1
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postures sonl contraintes, el qu'à force d'étudier ses grimaces il
t'ait toujours la même chose, car il faut avoir plus d'indulgence pour dos gens qui prennenl peine à divertir le public, el c'est une espèce d'injustice d'exiger d'un homme plus qu'il ne peut, el de lui demander des agréments que la nature ne lui a pas accordés; outre qu'il y a dos choses qui ne veulent pas être vuos souvent . et il est nécessaire que le temps ou fasse perdre la mémoire, afin qu'elles puissent plaire une seconde fois. Mais quand cola seroil vrai, l'on \\r pourroit dénier que Molière n'eût bien de l'audace ou du bonheur de débiter avec tant de succès sa fausse monnoie ot de duper tout Paris avec de mauvaises pièces.
Voilà ou peu de mots ce que Ton peut dire de plus obligeant et de plus avantageux pour Molière; et certes, s'il n'eût joué que les Précieuses <'t s'il n'en eût voulu qu'aux petits pourpoints et au\ grands canons, il ne mériteroit pas une censure publique et ne se seroit pas attiré V indignation de toutes les personnes de piété. Mais qui peut supporter la hardiesse d'un farceur qui fait plaisanterie de la religion, qui tient école du libertinage,1 et qui rend la majesté de Dieu le jouet d'un maître et d'un valet de théâtre, d'un athée qui s'en rit, et d'un valet, plus impie que son maître, qui en fait rire les autres?
Cette pièce a fait tant de bruit dans Paris, elle a causé un -caudale si public, et tous les gens de bien en ont ressenti une si juste douleur, que c'est trahir visiblement la cause de Dieu, <!'■ se taire dans une occasion où sa gloire est ouvertement attaquée; où la foi est exposée aux insultes d'un bouffon qui fait commerce de ses mystères et qui en prostitue la sainteté; où un athée, foudroyé en apparence, foudroie en effet et renverse tous les fondements de la religion, à la face du Louvre, dans la maison d'un. prince chrétien, à la vue de tant de sages magistrats el si zélés pour les intérêts de Dieu, en dérision de tant de bons pasteurs que l'on fait passer pour des tartuffes, et dont l'on décrie artificieusement la conduite, mais principalement sous le règne du plus grand et du plus religieux monarque du monde. Cependant que ce généreux prince occupe tous ses soins à main-
1 11 ne faut pas oublier le sens de ce mot au xvne siècle : libertin avoil le même sens qu'esprit fort , et libertinage sigaifioit incrédulité.
tenir la religion, Molière travaille à la détruire : l<" roi abat les temples de l'hérésie, et Molière élève des autels à l'impiété; et autant que la vertu du prince s'efforce d'établir dans le cœur de ses sujets le culte du vrai Dieu par l'exemple de ses actions, autant l'humeur libertine de Molière tâche d'en ruiner la créance dans leurs esprits par la licence de ses ouvrages.
Certes, il faut avouer que Molière est lui-même un tartuffe achevé et un véritable hypocrite, et qu'il ressemble à ces comédiens dont parle Sénèque, qui corrompoient de son temps les mœurs sous prétexte de les réformer, et qui, sous couleur de reprendre le vice, l'insinuoient adroitement dans les esprits: et ce philosophe appelle ces sortes de gens des pestes d'État, et les condamne au bannissement et aux supplices. Si le dessein de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de Molière est de les perdre en les faisant rire; de même que ce serpent dont les piqûres mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux qui en sont atteints. La naïveté malicieuse de son Agnès a plus corrompu de vierges que les écrits les plus licencieux; son Cocu imaginaire est une invention pour en faire de véritables, et plus de femmes se sont débauchées à son École qu'il n'y en eut autrefois de perdues à l'école de ce philosophe qui fut chassé d'Athènes et qui se vantoit que personne ne sortoit chaste de sa leçon. Ceux qui ont la conduite des âmes savent les désordres que ces pièces causent dans les consciences, et faut-il s'étonner s'ils animent leur zèle et s'ils attaquent publiquement celui qui en est l'auteur, après l'expérience de tant de funestes chutes?
Toute la France a l'obligation à feu Monsieur le cardinal de Richelieu d'avoir purifié la comédie et d'en avoir retranché ce qui pouvoit choquer la pudeur et blesser la chasteté des oreilles : il a réformé jusques aux habits et aux gestes de cette courtisane, et peu s'en est fallu qu'il ne l'ait rendue scrupuleuse; les vierges et les martyrs ont paru sur le théâtre, et l'on faisoit couler insensiblement dans l'âme la pudeur et la foi avec le plaisir et la joie. Mais Molière a ruiné tout ce que ce sage politique avoit ordonné en faveur de la comédie, et d'une fille vertueuse il en a fait une hypocrite. Tout ce qu'elle avoit de mauvais avant ce grand cardinal, c'est qu'elle étoit coquette et libertine; elle
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écoutoit tout indifféremment el disoit de même toul ce qui lui venoit à la bouche; son air lascif el ses gestes dissolus rebutoienl tous les gens d'honneur, ci l'on n'eut pas vu on toul un siècle une honnête femme lui rendre visite. Molière a rail pis: il a déguisé cette coquette, e1 sous le voile «le l'hypocrisie il a caché iscénités et ses malices. Tantôt il rhabille en religieuse et la l'ai! sortir d'un couvent, ce n'est pas pour garder plus étroitement ses vœux; tantôt il la l'ait paroître en paysanne qui l'ait bonnement la révérence quand on lui parle d'amour; quelquefois c'est une innocente qui tourne pardes équivoques éiudiés l'esprit à (!<• sales pensées; el Molière, le fidèle interprète de sa naïveté, tâche do fain- comprendre par ses postures ce que cette pauvre Diaise n'ose exprimer par ses paroles. Sa Critique est un commentaire jure que le texte et un supplément de malice à l'ingénuité de -en Vgnès; et. confondant enfin l'hypocrisie avec l'impiété, il a levé I'- masque à sa fausse dévote et l'a rendue publiquement impie et sacrilt
Je vai^ que Ton ne tombe pas tout d'un coup dans l'athéisme. On ne descend que par degrés dans cet abîme. On n'y va (pie par une longue suite de vices et que par un enchaînement de mauvaises actions qui mènent de l'une à l'autre. L'impiété, qui craint le feu et qui est condamnée par toutes les lois, n'a garde d'abord de se rebeller contre Dieu, ni de lui déclarer la guerre : elle a -a prudence et sa politique, ses tours et ses détours, ses commencements et -es progrès. Tertuliien dit que la chasteté et la f<»i eut une alliance trè— étroite, (pie le démon attaque ordinairement la pudeur des vierges avant que de combattre leur foi , et qu'elles n'abandonnent l'une qu'après la perte de l'autre. L'impie, (pii est l'organe du démon, tient les mêmes maximes: il insinue d'abord quelque proposition libertine; il corrompt les mœur- et se raille ensuite des mystères; il tourne on ridicule le paradis et l'enfer; il décrie la dévotion sous le nom d'hypocrisie; il prend Dieu à parti, et fait gloire de son impiété à la vue de tout un peuple.
Cest par ces degrés (pi1' Molière a fait monter l'athéisme sur le théâtre; et. âpre- avoir répandu dans les âmes ces poisons funestes qui étouffent la pudeur et la honte, après avoir pris soin de reformer des coquettes et de donner aux filles des
instructions dangereuses, après des écoles fameuses d'impureté, il en a tenu d'autres pour le libertinage, et il marque visiblement dans toutes ses pièces le caractère de son esprit. Il se moque également du paradis et de l'enfer, et croit justifier suffisamment ses railleries en les faisant sortir de la bouche d'un étourdi: « Ces paroles d'enfer et de chaudières bouillantes sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle à qui il parle.1 » Et voyant qu'il choquoit toute la religion et que tous les gens de bien lui seroient contraires, il a composé son Tartuffe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites. Il a cru qu'il ne pouvoit défendre ses maximes qu'en faisant la satire de ceux qui le pouvoient condamner. Certes, c'est bien à faire à Molière de parler de la dévotion avec laquelle il a si peu de commerce; qu'il n'a peut-être jamais connue ni par pratique ni par théorie. L'hypocrite et le dévot ont une même apparence; ce n'est qu'une même chose dans le public; il n'y a que l'intérieur qui les distingue; et afin « de ne point laisser d'équivoque et d'ôter tout ce qui peut confondre le bien et le mal,2 » il devoit faire voir ce que le dévot fait en secret, aussi bien que l'hypocrite. Le dévot jeûne pendant que l'hypocrite fait bonne chère; il se donne la discipline et mortifie ses sens, pendant que l'autre s'abandonne aux plaisirs et se plonge dans le vice et la débauche à la faveur des ténèbres; l'homme de bien soutient la chasteté chancelante, et la relève lorsqu'elle est tombée, au lieu que l'autre, dans l'occasion, tâche à la séduire ou à profiter de sa chute. Et, comme d'un côté Molière enseigne à corrompre la pudeur, il travaille de l'autre à lui ôter tous les secours qu'elle peut recevoir d'une véritable et solide piété.
Son avarice ne contribue pas peu à échauffer sa veine contre la religion. « Je connois son humeur, il ne se soucie pas qu'on fronde ses pièces, pourvu qu'il y vienne du monde.3» Il sait que les choses défendues irritent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous les devoirs de la piété. C'est ce qui lui fait porter avec audace la main au sanctuaire ; et il n'est point honteux