Dans sa requête. (Note de l'auteur
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et n'est qu'une occasion à Molière pour braver en dernier ressorl la justice du ciel, avec une ame de valet Intéressée, en criant: \l,.N gagea '. mes gages! » Car voilà le dénouemenl de la farce; ce sonl ces beaux et généreux mouvements <|iii mettent fin à cette galante pièce, et je ce vois pas en tout cela où est l'esprit , puisqu'il avoue lui-même « qu'il n'est rien plus facile que de se guinder sur des grands sentiments, de dire des injures aux dieux, » et de cracher contre le ciel.
Il > a quatre sortes d'impies qui combattent la Divinitc- : les uns déclarés, qui attaquent ouvertement la majesté de Dieu, avec le blasphème dans la bouche: les autres cachés, qui l'adorent eu apparence et qui le nient dans le fond du cœur; il y en a qui croient en Dieu par manière d'acquit, et qui, le faisant ou aveugle • m impuissant, ne le craignenl pas; les derniers enfin, plus dani\ que tous les autres. n<> défendent la religion que pour la détruire ou en affaiblissant malicieusement ses preuves ou en ravalant adroitement la dignité de ses mystères. Ce sont ces quatre sortes d'impiété que Molière a étalées dans sa pièce et qu'il a partagées entre le maître et le valet. Le maître est athée et hypocrite, et le valet est libertin et malicieux. L'athée se met au-dessus de toutes choses et ne croit point de Dieu: l'hypocrite garde les apparences el au fond il ne croit rien; le libertin a quelque sentiment de Dieu, mais il n'a point de respect pour ses ordre- ni de crainte pour ses foudres; et le malicieux raisonne fondement et traite avec bassesse et en ridicule les choses saintes. Voilà ce qui compose la pièce de Molière. Le maître et le valet jouent la Divinité différemment : le maître attaque avec audace, et le valet défend avec foiblesse; le maître se moque du ciel, et le valet se rit du foudre qui le rend redoutable; le maître porte son insolence jusqu'au trou»; de Dieu, et le valet « donne du ni-/ en terre •■ et devient camus avec son raisonnement; le maître ne croit rien, el le valet ne croit (pie le Moine bourru. Et Molière ne peut parer au juste reproche qu'on lui peut faire d'avoir mis la défense de la religion dans la bouche d'un valet impudent, d'avoir exposé la Foi à la risée publique et donné à tous ses auditeurs des idées du libertinage <■! de l'athéisme, sans avoir t'ii soin d'en effacer les impressions. Et où a-t-il trouvé qu'il fût permis de mêler h-- choses saintes avec les profanes, de
confondre la créance des mystères avec celle du Moine bourru , de parler de Dieu en bouffonnant et de faire une farce de la religion? 11 devoit pour le moins susciter quelque acteur pour soutenir la cause de Dieu et défendre sérieusement ses intérêts. Il falloit réprimer l'insolence du maître et du valet et réparer l'outrage qu'ils faisoient à la majesté divine. Il falloit établir par de solides raisons les vérités qu'il décrédite par des railleries, il falloit étouffer les mouvements d'impiété que son athée fait naître dans les esprits. « Mais le foudre. » Mais le foudre est un foudre en peinture, qui n'offense point le maître et qui fait rire le valet; et je ne crois pas qu'il fût à propos, pour l'édification de l'auditeur, de se gausser du châtiment de tant de crimes, ni qu'il y eût sujet à Sganarelle de railler en voyant son maître foudroyé, puisqu'il étoit complice de ses crimes et le ministie de ses infâmes plaisirs.
Molière devroit rentrer en lui-même et considérer qu'il est très-dangereux de se jouer à Dieu, que l'impiété ne demeure jamais impunie, et que si elle échappe quelquefois aux feux de la terre, elle ne peut éviter ceux du ciel; qu'un abîme attire un autre abîme ; et que les foudres de la justice divine ne ressemblent pas à ceux du théâtre : ou pour le moins, s'il a perdu tout respect pour le ciel (ce que pieusement je ne veux pas croire), il ne doit pas abuser de la bonté d'un grand prince ni de la piété d'une reine si religieuse , à qui il est à charge et dont il fait gloire de choquer les sentiments. L'on sait qu'il se vante hautement qu'il fera paroître son Tartuffe d'une façon ou d'autre; et le déplaisir que cette grande reine en a témoigné n'a pu faire impression sur son esprit ni mettre des bornes à son insolence. Mais s'il lui restoit encore quelque ombre de pudeur, ne lui seroit-il pas fâcheux d'être en butte à tous les gens de bien , de passer pour un libertin dans l'esprit de tous les prédicateurs, et d'entendre toutes les langues que le Saint-Esprit anime déclamer contre lui dans les chaires et condamner ses nouveaux blasphèmes? Et que peut-on espérer d'un homme qui ne peut être ramené à son devoir, ni par la considération d'une princesse si vertueuse et si puissante, ni par les intérêts de l'honneur, ni par les motifs de son propre salut?
Certes Molière n'est-il pas digne de pitié ou de risée, et n'y
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a-t-il pas sujet de plaindre son aveuglement ou de rire de su rolie, lorsqu'il dit : qu'il lui est très-fâcheux d'être exposé aux reproches des gens de bien; que cela est capable de lui faire tort dans [e monde, et qu'il a Intérêt de conserver sa réputation,» puisque la vraie gloire consiste dans la vertu, et qu'il q'j a point d'honnête homme que celui qui craint Dieu et qui édifie le prochain? C'est à tort qu'il se glorifie d'une vainc réputation, et qu'il se Qatte d'une fausse estime que les coupables ont pour leurs compagnons el leurs complices. Le brouhaha du parterre n'est pas toujours une marque de l'approbation des spectateurs. L'on rit plutôt d'une sottise que d'une bonne chose; et, s'il pouvoit pénétrer dans le sentiment de tous ceux qui font la foule à ses pièces, il connoîtroit que l'on n'approuve pas toujours ce qui divertit et ce qui fait rire. Je ne \ is personne qui eût mine d'honoête homme sortir satisfait de sa comédie. La joie s'étoit chan- 11 horreur et en confusion, à la réserve de quelques jeunes étourdis qui crioient tout haut que Molière avoit raison, que la vie (U's pères étoit trop longue pour le bien des enfants, que ces bonnes gens étoient effroyablement importuns avec leurs remontrances, et que l'endroit du Fauteuil étoit merveilleux. Les étrangers mêmes en ont été très-scandalisés, jusque-là qu'un ambassadeur ne put s'empêcher de dire qu'il y avoit bien de l'impiété dans cette pièce. Un marquis, après avoir embrassé Molière et l'avoir appelé cent fois l'Inimitable, se tournant vers l'un de ses amis, lui dit qu'il n'avoit jamais vu un plus mauvais bouffon ni une farce plus pitoyable; et je connus par là que le Marquis jouoit quelquefois Molière, de même que Molière joue quelquefois le Marquis. Il me fâche de ne pouvoir exprimer l'action d'une dame qui étoit priée par Molière de lui dire son sentiment: «Votre Figure, lui dit-elle, baisse la tête, et moi je la secoue, » voulant dire que ce n'étoit rien qui vaille. Et enfin, sans m'ériger en casuiste, je ne crois pas faire un jugement téméraire d'avancer qu'il n'y a point d'homme si p su éclairé des lumières de la Foi, qui, ayant vu cette pièce, ou qui, sachant ce qu'elle contient, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la jouer, soit capable de la participation des sacrements, qu'il puisse être reçu à pénitence sans une réparation publique, ni même qu'il soit digne de l'entré ■ de l'église, après les anathèmes que les concile-
ont fulminés contre les auteurs des spectacles impudiques ou sacrilèges, que les Pères nomment les naufrages de l'innocence et des attentats contre la souveraineté de Dieu.
Nous avons l'obligation aux soins de notre glorieux et invincible monarque, d'avoir nettoyé ce royaume de la plupart des vices qui ont corrompu les mœurs des siècles passés, et qui ont livré de si rudes assauts à la vertu de nos pères. Sa Majesté ne s'est pas contentée de donner la paix à la France ; elle a voulu songer à son salut et réformer son intérieur; elle l'a délivrée de ces monstres qu'elle nourrissoit dans son sein, et de ces ennemis domestiques qui troubloient sa conscience et son repos : elle en a désarmé une partie ; elle a étouffé l'autre et les a mis tous hors d'état de nous nuire. L'hérésie qui a fait tant de ravages dans cet État n'a plus de mouvement ni de force; et, si elle respire encore, s'il lui reste quelque marque de vie, l'on peut dire avec assurance qu'elle est aux abois et qu'elle tire continuellement à sa fin. La fureur du duel, qui ôtoit à la France son principal appui et qui l'aflfoiblissoit tous les jours par des saignées mortelles et dangereuses, a été tout d'un coup arrêtée par la rigueur des édits. Cet art de jurer de bonne grâce, qui passoit pour un agrément du discours dans la bouche d'une jeunesse étourdie, n'est plus en usage et ne trouve plus ni de maîtres qui l'enseignent, ni de disciples qui la veuillent pratiquer. Mais le zèle de ce grand roi n'a point donné de relâche ni de trêve à l'impiété : il l'a poursuivie partout où il l'a pu découvrir et ne lui a laissé en son royaume aucun lieu de retraite; il l'a chassée des églises où elle alloit morguer insolemment la majesté de Dieu jusque sur les autels ; il l'a bannie de la cour où elle entretenoit sourdement des pratiques ; il a châtié ses partisans; il a ruiné ses écoles; il a dissipé ses assemblées; il a condamné hautement ses maximes; il l'a reléguée dans les enfers où elle a pris son origine.
Et néanmoins, malgré tous les soins de ce grand prince, elle retourne aujourd'hui comme en triomphe dans la ville capitale de ce royaume; elle monte avec impudence sur le théâtre; elle enseigne publiquement ses détestables maximes, et répand partout l'horreur du sacrilège et du blasphème. Mais nous avons tous sujet d'espérer que ce même bras, qui est l'appui de la religion , abattra tout à fait ce monstre et confondra à jamais son inso-
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lence. L'injure qui est faite à Dieu rejailli! sur la face des rois qui sont ses lieutenants et ses [mages; et le trône des pois n'est affermi » n i« * par celui tic Dieu. Il ne faut qu'un homme do bien, quand il a la puissance, pour sauver un royaume, et il ne faut qu'un athée, quand il a la malice, pour le ruiner el pour le perdre. Les déluges, la peste et la famine sont les suites que traîne après soi l'athéisme; et quand il est question de le punir, le ciel ramasse tous les fléaux de sa colère pour en rendre le châtiment plus exemplaire. La sagesse du roi détournera ces malheurs que l'impiété veut attirer dessus nos têtes; elle affermira les autels que Ton s'eTTorce d'abattre; el renverra partout la religion triompher de ses ennemis sous le règne de ce pieux et de cet invincible monarque, la gloire d<i son siècle, l'ornement de son État, ramoui' de ses sujets, la terreur des impies, les délices de tout le genre humain. Vivat r ex, vivat in œternum! Que le roi vive, mais qu'il vive éternellement pour le bien de l'Église, pour le repos de l'État . et pour la félicité de tous les peuples!
LETTRE SUR LES OBSERVATIONS D UNE COMEDIE DU SIEUR MOLIÈRE INTITULÉE «LE FESTIN DE PIERRE.»1
Puisque vous souhaitez qu'en vous envoyant les Observations sur le Festin de Pierre ,je vous écrive ce que j'en pense, je vous • lirai mon sentiment en peu de paroles, pour ne pas imiter l'auteur de ces remarques, qui les a remplies de beaucoup de dièses dont il auroit pu se dispenser, puisqu'elles ne sont point de son sujet et qu'elles font voir que la passion y a beaucoup de pan . bimi qu'il s'efforce de persuader le contraire.
Encore que l'envie soit généralement condamnée, elle ne laisse pas quelquefois de servir ceux à qui elle s'attache le plus
l. a r i ibriel Quinet , an Palais, dans la galerie des Prisonniers, à l'Ange
permission.
obstinément, puisqu'elle fait connoître leur mérite, et que c'est elle, pour ainsi dire, qui y met la dernière main. Celui de monsieur de Molière étant depuis longtemps reconnu, elle n'épargne rien pour empêcher que l'on en perde la mémoire , et pour l'élever davantage. Elle fait tout ce qu'elle peut pour l'accabler; mais comme il est inouï de dire que l'on attaque une personne à cause qu'elle a du mérite, et que l'on cherche toujours des prétextes spécieux pour tâcher de l'affoiblir, voyons de quoi s'est servi l'auteur de ces Observations.
Je ne doute point que vous n'admiriez d'abord son adresse, lorsque vous verrez qu'il couvre du manteau de la religion tout ce qu'il dit à Molière. Ce prétexte est grand, il est spécieux, il impose beaucoup, il permet de tout dire impunément; et quand celui qui s'en sert n'auroit pas raison, il semble qu'il y ait une espèce de crime à le combattre. Quelques injures que l'on puisse dire à un innocent, on craint de le défendre, lorsque la religion y est mêlée. L'imposteur est toujours à couvert sous ce voile, l'innocent toujours opprimé, et la vérité toujours cachée. L'on n'ose la mettre au jour, de crainte d'être regardé comme le défenseur de ce que la religion condamne, encore qu'elle n'y prenne point de part, et qu'il soit aisé de juger qu'elle parleroit autrement si elle pouvoit parler elle-même : ce qui m'oblige à vous dire mon sentiment; ce que je ne ferois toutefois pas sans scrupule, si l'auteur de ces Observations avait parlé avec moins de passion.
Je vous avoue que si ces remarques partoient d'un esprit que la passion fît moins parler et que si elles étoient aussi justes qu'elles sont bien écrites, il seroit difficile de trouver un livre plus achevé. Mais vous connoîtrez d'abord que la charité ne fait point parler cet auteur, et qu'il n'a point dessein de servir Molière, encore qu'il le mette au commencement de son livre. On ne publie point les fautes d'un homme pour les corriger ; et les avis ne sont point charitables, lorsqu'on les donne en public, et qu'il ne les peut savoir qu'avec tout un peuple, et quelquefois même un peu plus tard. La charité veut que l'on ne reprenne son prochain qu'en particulier, et que l'on travaille à cacher ses fautes à tout le monde, au moment que l'on tâche à les lui faire connoître.
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La première chose où l'auteur de ces Observations fait conm>îi r*' ^a passion est que, par une affectation qui marque que sa bile est un peu trop échauffée, il ne traite Molière que de Farceur; et ne lui donnant du talent que pour la Farce, il lui ôte en môme temps les rencontres de Gautier-Garguille , les Impromptus deTurlupin, la bravoure duCapitan, la naïveté de Jodelet, la panse de Gros-Guillaume et la science du Docteur. Mais il ne considère pas que sa passion l'aveugle , et qu'il a tort de lui donn. m- du talent pour la Farce et de ne \ouloir pas qu'il ait rien du Farceur. C'est justement dire qu'il Test, sans en donner de preuve, et soutenir en même temps, par des raisons convaincante-, qu'il ne l'est pas. Je ne connois point cet auteur; mais il tant avouer qu'il aime bien la Farce, puisqu'il en parle si pertinemment que Ton peut croire qu'il s'y connoît mieux qu'à la belle comédie.
Après ce beau galimatias qui ne conclut rien, ce charmant donneur d'avis veut, par un grand discours fort utile à la religion et fort nécessaire à son sujet, prouver que les pièces de Molière ne valent rien, parce qu'elles sont trop bien jouées, et qu'il sait leur donner de la grâce et en faire remarquer toutes les beautés. Mais il ne prend pas garde qu'il augmente sa gloire en même temps qu'il croit la diminuer, puisqu'il avoue qu'il est bon comédien, et que cette qualité n'est pas suffisante pour prouver, comme il le prétend, qu'il est méchant auteur.
Toutes ces choses n'ont aucun rapport avec les avis charitables qu'il veut donner à Molière. Son jeu ne doit point avoir de démêlé avec la religion; et la charité qui fait parler l'auteur des Observations n'exigeoit point de lui cette satire. 11 fait plus toutefois : il condamne son geste et sa voix; et, par un pur zèle de chrétien et qui part d'un cœur vraiment dévot, il dit (pie la nature lui a dénié des agréments qu'il ne lui faut pas demander; comme si, quand il manquerait quelque chose à Molière de ce côté-là, ce qui se dément assez soi-même, il devroit être criminel pour nViiv pas bien fait. Si cela avoit lieu, les borgnes, les bossus, les boiteux et généralement toutes les personnes difformes seraient bien misérables, puisque leurs corps ne pourroient pas loger une belle àme.
Vous me direz peut-être, monsieur, que toutes ces observa-
i ions oe font rien au sujet : j'en demeure d'accord avec vous; mais je n'en suis pas l'auteur; et si celui de ces remarques est sorti de sa matière, vous ne me devez pas blâmer: comme il soutient le parti de la religion, il a cru que Ton n'examineroit pas s'il disoit des choses qui ne la regardoient point; et que, pourvu qu'elles eussent toutes un même prétexte, elles seroient bien reçues. 11 n'a pas pris garde que sa passion l'a emporté, et que son zèle est devenu indiscret, et que la prudence se rencontre rarement dans les ouvrages qui sont écrits avec tant de chaleur. Cependant je m'étonne que, dans le dessein qu'il avoit de paroître, il n'ait pas examiné de plus près ce qu'il a mis au jour, afin que l'on ne lui pût rien reprocher; et qu'il pût voir par là son ambition satisfaite; car vous n'ignorez pas que c'est le partage de ceux qui font profession ouverte de dévotion.
A quoi songiez-vous, Molière, quand vous fîtes dessein de jouer les tartufles? 1 Si vous n'aviez jamais eu cette pensée , votre Festin de Pierre ne seroit pas si criminel. Comme on ne chercheroit point à vous nuire, l'esprit de vengeance ne feroit point trouver dans vos ouvrages des choses qui n'y sont pas; et vos ennemis, par une adresse malicieuse, ne feroient point passer des ombres pour des choses réelles, et ne s'attacheroient pas à l'apparence du mal plus fortement que la véritable dévotion ne voudroit que l'on fît au mal môme.
Je n'oserois vous découvrir mes sentiments touchant les louanges que cet Observateur donne au roi. La matière est trop délicate; et tous ses beaux raisonnements ne tendent qu'à faire voir que le roi a eu tort de ne pas défendre le Festin de Pierre, après avoir fait tant de choses pour la religion. Vous voyez par là que je ne dois pas seulement défendre la pièce de Molière, mais encore le plus grand, le plus estimé et le plus religieux monarque du monde. Mais comme sa piété le justifie assez, je serois téméraire de l'entreprendre. Je pourrois dire toutefois qu'il savoit bien ce qu'il faisoit en laissant jouer le Festin de Pierre : qu'il ne vouloit pas que les tartufles eussent plus d'autorité que
1. L'auteur de cette lettre écrit toujours Tartufle au lieu de Tartuffe. Nous conservons cette orthographe erronée, parce qu'elle semble être le fait de l'écrivain, et non de l'imprimeur.
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lui dans son royaume . et qu'il ne croyoit pas qu'ils pussenl être juges équitables, puisqu'ils étoienl intéressés. Il craignoil encore d'autoriser l'hypocrisie, et de blesser par là sa gloire el son devoir; el n'ignoroit pas (pic si Molière n'eûl point l'ait Tartufle, on eût moins fait de plaintes contre lui. .1»' pourrois ajouter que ce grand monarque savoil bien que le Festin de Pierre esl souffert dans toute l'Europe; que l'Inquisition, quoique très-rigoureuse, le permel en Italie et en Espagne; que depuis plusieurs années on le joue à Paris sur le théâtre Italien et François, el même dans toutes les provinces, sans que Ton s'en soit plaint ; et qu'on ne se Seroil pas encore SOUlevé contre cette pièce, si le mérite de son auteur ne lui eût suscité des en\ ieux.
Je vous laisse à juger si un homme sans passion et poussé par un véritable esprit de charité parleroit de la sorte;: «Certes, c'est bien à l'aire à Molière de parler de la dévot ion, avec laquelle ii a si peu de commerce et qu'il n'a jamais connue ni par pratique ni par théorie. » Je crois que votre surprise est grande, et que vous ne pensiez pas qu'un homme qui veut passer pour charitable pût s'emporter à des choses tellement contraires à la charité. Est-ce comme un chrétien doit parler de son frère? Sait-il le fond de sa conscience? Le connoît-il assez pour cela? A-t-il toujours été avec lui? Est-il enfin un homme qui puisse parler de la conscience d'un autre par conjecture, et qui puisse assurer (pie son prochain ne vaut rien et même qu'il n'a jamais rien valu? Les termes sont significatifs: la pensée n'est point enveloppée, et [e jamais y est dans toute retendue que Ton lui peut donner. Peut-être me direz-vous qu'il étoit mieux instruit que je no pense , et qu'il peut avoir appris la vie de Molière par une confession générale? Si cela est, je n'ai rien à vous répondre, sinon qu'il est encore plus criminel. Mais enfin, soit qu'il sache la vie de Molière , soit qu'il croie la deviner, soit qu'il -'attache à de fausses apparence-, ses avis ne partent pas d'un frère eu Dieu, qui doit cacher !<•- fautes de -ou prochain à tout le moud.' et ne les découvrir qu'au pécheur.
Ce donneur d'avis devroit se souvenir de celui que saint Paul donne à tous ceux qui -e mêlent de juger leurs frères, lorsqu'il dit : Quis es lu (fin judicas fratrem tuum? Nonne stabimus omnes unie tribunal Dei? et ne s'émanciper pas si aisément, et
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au préjudice de la charité, de juger même du fond des âmes et des consciences, qui ne sont connues qu'à Dieu, puisque le même apôtre dit qu'il n'y a que lui qui soit le « scrutateur des cœurs. »
Je vous avoue que cela doit toucher sensiblement; qu'il y a des injures qui sont moins choquantes, qui n'ont point de conséquences, qui ne signifient souvent rien et ne font que marquer l'emportement de ceux qui les disent. Mais ce qui regarde la religion perçant jusques à l'âme, il n'est pas permis d'en parler, ni d'accuser si publiquement son prochain. Molière doit toutefois se consoler, puisque l'Observateur avance des choses qu'il ne peut savoir, et qu'en péchant contre la vérité, il se fait tort à luimême et ne peut nuire à personne.
Cet Observateur, qui ne manque pas d'adresse et qui a cru que ce lui devoit être un moyen infaillible pour terrasser son ennemi, après s'être servi du prétexte de la religion, continue comme il a commencé, et par un détour aussi délicat que le premier, fait parler la reine mère ; mais l'on fait souvent parler les gens sans qu'ils y aient pensé. La dévotion de cette grande et vertueuse princesse est trop solide pour s'attacher à des bagatelles qui ne sont de conséquence que pour les tartufles. Il y a plus longtemps qu'elle connoît le Festin de Pierre que ceux qui en parlent. Elle sait que l'histoire dont le sujet est tiré est arrivée en Espagne, et que l'on l'y regarde comme une chose qui peut être utile à la religion et convertir les libertins.
« Où en serions-nous, continue l'auteur de ces remarques, si Molière vouloit faire des versions de tous les livres italiens ; et s'il introduisoit dans Paris toutes les pernicieuses coutumes des pays étrangers? » Il semble, à l'entendre, que les méchants livres soient permis en Italie; et, pour venir à bout de ce qu'il souhaite, il blâme le reste de la terre, afin d'élever la France. Je n'en dirai pas davantage sur ce sujet, croyant y avoir assez répondu quand j'ai fait voir que le Festin de Pierre avoit été permis partout où on l'avoit joué, et qu'on l'avoit joué partout.
Ce critique, après avoir fait le procès à l'Italie et à tous les pays étrangers, veut aussi faire celui de monsieur le légat; et comme il n'ignore pas qu'il a ouï lire le Tartujle et qu'il ne l'a point regardé d'un œil de faux dévot, il se venge et l'attaque en faisant semblant de ne parler qu'à Molière. Il dit (par une adresse
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aus^i malicieuse qu'elle est injurieuse et à la qualité et au caractère de monsieur le légat) « qu'il semble qu'il ne soil venu en France que pour approuver 1rs pièces de Molière. » L'on ne peut
eu vérité rien dire de plus adroit; cette pensée est bien tournée et bien délicate; mais l'on n'en saurqil remarquer tout l'esprit, que l'on ne reconnoisse en même temps la malice de fauteur. Sou adresse n'est pas moindre à faire le dénombrement de tous les vices du libertin; mais je ne crois pas avoir beaucoup de choses à y répondre, quand j'aurai dit après le plus grand monarque du monde : « qu'il n'est pas récompensé. »
Entre les crimes qu'il impute à Don Juan, il l'accuse d'inconstance. Je ne sais pas comment on peut lire cet endroit sans s'empêcher de pire. .Mais je sais bien que Ton n'a jamais repris les inconstants avec tant d'aigreur; et (prune maîtresse abandonnée n-' s'emporteroit pas davantage que cet Observateur qui prend avec tant de t'en le parti do^ belles. S'il vouloit blâmer les inconstants, il falloir qu'il fît la satire de tout ce qu'il y a jamais eu de comédies; mais comme cet ouvrage eut été trop long, je crois qu'il a voulu faire payer Don Juan pour tous les autres.
Pour ce qui regarde l'athéisme, je ne crois pas que son raisonnement puisse faire impression sur les esprits, puisqu'il n'en fait aucun. Il n'en dit pas deux mots de suite; il ne veut pas que l'on lui en parle; et si l'auteur lui a fait dire que « deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit. » ce n'étoit que pour taire reconnoître qu'il étoit athée, parce qu'il étoit nécessaire qu'on le sût, à cause du châtiment. Mais, à parler de bonne foi, est-ce un raisonnement que «deux et deux sont quatre et (piatre et quatre sont huit? » Ces paroles prouvent-elles quelque chose, et en peut-on rien inférer, sinon que Don Juan est athée? 11 devoit du moins attirer le foudre par ce peu de paroles; c'étoit une nécessité absolue, et la moitié de Paris a douté qu'il le méritât. Ce n'est point un conte: c'est une vérité manifeste et connue de bien des gens. Ce n'est pas que je \ciiiiic prendre le parti de ceux qui sont dans ce doute: il suflit, pour mériter le foudre, qu'il fasse voir par un signe de tête qu'il est athée; et, pour moi, je trouve avec bien d'autres que ce qui fait blâmer Molière lui devroit attirer des louanges et faire remarquer son adresse »'i son esprit. Il étoit difficile de faire paroître un athée sur le
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théâtre e1 de faire connoître qu'il rétoit, sans le faire parler. Cependant, comme il ne pouvoit rien dire qui ne fût blâmé, l'auteur du Festin de Pierre, par un trait de prudence admirable, a trouvé le moyen de le faire connoître pour ce qu'il est, sans le faire raisonner. Je sais que les ignorants m'objecteront toujours « deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit. » Et je leur répondrai que leur esprit est aussi fort que ce raisonnement est persuasif. Il faut avoir de grandes lumières pour s'en défendre : il dit beaucoup et prouve encore davantage; et comme cet argument est convaincant, il doit, avec justice, faire douter de la véritable religion. Il faut avouer que les ignorants et les malicieux donnent bien de la peine aux autres. Quoi! vouloir que les choses qui doivent justifier un homme servent à faire son procès ! Don Juan n'a dit « deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit, » que pour s'empêcher de raisonner sur les choses que l'on lui demandoit : cependant, l'on veut que cela soit capable de perdre tout le monde, et que ce qui ne marque que sa croyance soit un raisonnement très-pernicieux.
On ne se contente pas de faire le procès au maître, on condamne aussi le valet, pour ce qu'il n'est pas habile homme et qu'il ne s'explique pas comme un docteur de Sorbonne. L'Observateur veut que tout le monde ait également de l'esprit; et il n'examina point quel est le personnage. Cependant il devroit être satisfait de voir que Sganarelle a le fonds de la conscience bon; et que s'il ne s'explique pas tout à fait bien, les gens de sa sorte peuvent rarement faire davantage.
« Il devoit pour le moins, continue ce dévot à contre-temps en parlant de l'auteur du Festin de Pierre, susciter quelque acteur pour soutenir la cause de Dieu et défendre sérieusement ses intérêts. » Il falloit donc pour cela que l'on tînt une conférence sur le théâtre; que chacun prît parti, et que l'athée déduisît les raisons qu'il avoit de ne croire point de Dieu. La matière eût été belle; Molière n'auroit point été repris, et l'on auroit écouté Don Juan avec patience et sans l'interrompre! Est-il possible que cela ait pu entrer dans la pensée d'un homme d'esprit! L'auteur de cette comédie n'eût eu pour se perdre qu'à suivre ces beaux avis. Il a eu bien plus de prudence; et, comme la matière étoit délicate, il n'a pas jugé à propos de faire entrer Don Juan en
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raisonnement; les gens qui ne sont point préoccupés ne l'en blâmeront jamais, e1 les véritables dévots n'j trouveront rien à redire.
I scrupuleux censeur ne veut pas que des actions en peinture soient punies par un foudre en peinture, et que le châtiment soit proportionné avec le crime: «Mais le, foudre, dit-il, n'est qu'un foudre en peinture! » Mais le crime l'est aussi; mais la peinture de ce crime peut frapper l'esprit; mais la peinture de ce foudre peut également frapper le corps : on ne sauroil détruire l'un sans détruire l'autre, ni parler pour l'un que Ton ne parle pour tous les deux. Mais pourquoi ne veut-on pas que le foudre en peinture fasse croire «pie Don Juan est puni? Nous voyons tous les jours que la feinte mort «l'un acteur fait pleurer à une tragédie, encore <pfil ne meure qu'en peinture. Mais je vois bien ce que c'est : Ton veut nuire à Molière, et, par une injustice incroyable, on ne veut pas qu'il ait les mômes privilèges que les autres. Enfin Molière est un impie, cet Observateur Ta dit; il faut bien le croire, puisqu'il a vu nue femme qui secouoit la tête; et sa pièce ne doit rien valoir, puisqu'il l'a connu dans le cœur de tous ceux qui avoient mine d'honnêtes gens. Toutes ces preuves -«.nt fortes et aussi véritables qu'il est vrai qu'il n'y a point d'honnêtes gens qui n'aient bonne mine. Cette pièce comi-tragique finit presque par ces belles remarques, après avoir commencé par la farce et par le- noms de ceux qui ont réussi en ce genre d'écrire et de ceux qui ont bien représenté ces ouvrages. Je ne parle point des louanges du roi par où elle finit, puisqu'elles ne veulent dire que la même chose que celles qui sont au commencement du livre.
Je ère:-, monsieur, que ers contre-observations ne feront pas grand bruit. Peut-être que si j'attaquois aussi bien que je défends, qu'elles seroient plus divertissantes, puisque la satire fournil des plaisanteries que l'on rencontre rarement, lorsque Pon défend aussi sérieusement que je viens de faire. Je puis encore ajouter que l'Observateur remportera toute la gloire; son zèle fera sans doute considérer son livre ; il passera pour un homme de conscience; les tartufles publieront ses louanges, et, le regardant comme leur vengeur, tâcheront de nous faire condamner. Molière et moi, sans nous entendre. Pour vous, mon-
sieur, vous en croirez ce qu'il vous plaira, sans que cela m'empêche de croire ce que je dois.
Apostille. Je crois vous devoir mander, avant que fermer ma lettre, ce que je viens d'apprendre. Vous connoîtrez par là que j'ai perdu ma cause et que l'Observateur du Festin de Pierre vient de gagner son procès. Le roi , qui fait tant de choses avantageuses pour la religion, comme il (l'Observateur) l'avoue lui-même, ce monarque qui occupe tous ses soins pour la maintenir, ce prince sous qui l'on peut dire avec assurance que l'hérésie est aux abois et qu'elle tire continuellement à la fin, ce grand roi qui n'a point donné de relâche ni de trêve à l'impiété, qui l'a poursuivie partout et ne lui a laissé aucun lieu de retraite,1 vient enfin de connoître que Molière est vraiment diabolique, que diabolique est son cerveau, et que c'est un diable incarné; et pour le punir comme il le mérite, il vient d'ajouter une nouvelle pension à celle qu'il lui faisoit l'honneur de lui donner comme auteur, lui ayant donné cette seconde, et à toute sa troupe, comme à ses comédiens. C'est un titre qu'il leur a commandé de prendre; et c'est par là qu'il a voulu faire connoître qu'il ne se laisse pas surprendre aux tartufles, et qu'il connoît le mérite de ceux que l'on veut opprimer dans son esprit, comme il connoît souvent les vices de ceux que l'on lui veut faire estimer. Je crois qu'après cela notre Observateur avouera qu'il a eu tort d'accuser Molière et qu'il doit confesser que la passion l'a fait écrire. Il ne peut dire le contraire sans démentir ses propres ouvrages; et, après avoir dit que le roi fait tant de choses pour la religion (comme je vous l'ai marqué par les endroits tirés de son livre et qui serviront à le condamner), il ne peut plus dire que Molière est un athée, puisque le roi, qui ne donne ni relâche ni trêve à l'impiété, a reconnu son innocence. Il faut bien, en effet, qu'il ne soit pas coupable, puisqu'on lui permet de jouer sa pièce à la face du Louvre, dans la maison d'un prince chrétien, et à la vue de tous nos sages magistrats, si zélés pour les intérêts de Dieu, et sous le règne du plus religieux monarque du monde. Certes, les amis de Molière devroient après cela trembler pour lui, s'il n'étoit pas innocent: ces magistrats, si zélés pour les intérêts de Dieu, et