‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 300 sur 342 · Les pièces de Dorimond , de Villieis · texte numérisé non relu

Les pièces de Dorimond , de Villieis

prochain; et je crois que, s'il avoit lieu, Ton pourroit compter autant d'athées qu'il y a d'hommes sur la terre. Nous ne devons pas laisser de louer ce critique : il réussit bien dans ce qu'il entreprend et soutient parfaitement le caractère des faux dévots dont il défend la cause. Ils sont accoutumés à crier et à faire du bruit. Ils grossissent hardiment les choses qui sont de peu de conséquence, et forgent des monstres, afin de faire peur et d'empêcher que l'on n'entreprenne de les combattre.

Savez-vous bien, monsieur, où tout ce beau raisonnement sur l'athéisme aboutit? à une satire de Tartufle. L'Observateur n'avoit garde d'y manquer, puisque ses remarques ne sont faites qu'à ce dessein. Comme il sait que tout le monde est désabusé, il a appréhendé que l'on ne le jouât, et c'est ce qui lui a fait mettre la main à la plume. Puisqu'il m'a donné occasion de parler de Tartufle, vous ne serez peut-être pas fâché que je dise deux mots en sa défense, et que je combatte tout ce que les faux dévots ont dit contre cette pièce; ils ont parlé sans savoir ce qu'ils disoient; ils ont crié sans savoir contre quoi ils crioient ; ils se sont étourdis eux-mêmes du bruit qu'ils ont fait, et ils ont eu tant de peur de se voir joués, qu'ils ont publié que l'on attaquoit les vrais dévots, encore que l'on n'en voulût qu'aux tartufles. Je veux que ce qu'ils publient soit véritable, et que le faux et le véritable dévot n'aient qu'une même apparence. Mais Molière, dont la prudence égale l'esprit, ne dit pas dans toute sa pièce deux vers contre les hypocrites, qu'il n'y en ait ensuite quatre à l'avantage des vrais dévots et qu'il n'en fasse voir la différence. C'est ce qui a fait approuver le Tartufle par tant de gens de mérite, depuis que les hypocrites l'ont voulu perdre. Dans toutes les lectures que son auteur a faites aux véritables dévots, cette comédie a toujours triomphé à la honte des hypocrites ; et ceux qui n'auroient pas dû la souffrir à cause de leur profession l'ont admirée : ce qui fait voir qu'on ne la pouvoit condamner, à moins d'être surpris par les originaux dont Tartufle n'est qu'une copie. Ils n'ont point démenti leur caractère pour en venir à bout: leur jeu a toujours été couvert, leur prétexte spécieux, leur intrigue secrète. Ils ont cabale avant que la pièce fût à moitié faite, de peur qu'on ne la permît, voyant qu'il n'y avoit point de mal. Ils ont fait enfin tout ce que des gens comme eux ont de coutume.

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el se sont sen is de ta véritable dévotion pour empêcher de jouer la fausse, Je n'en dois pas demeurer là, el j'ai trop de choses à dire à l'avantage de Tartufle pour finir sitôt sa justification, puisque je prétends prouver qu'il ost Impossible de jouer un véritable dévot, quand même on en auroit dessein el que l'on \ travaillerait de tout son pouvoir. Par exemple, si on eût fait paraître sur le théâtre un homme à qui on n'eût donné que le nom de dévot, et que l'on lui eût fait en même temps entreprendre tout ce que fait Tartufle, tout le monde auroit crié : en o'est point là un véritable dévot, c'est un hypocrite qui tâche à nous tromper sous ce nom. Puisqu'il ^\ ainsi, comme on n'en peut douter, puisque, dis-je, on connoît l'hypocrite par ses méchantes actions lorsqu'il prend le nom et l'extérieur d'un dévot, pourquoi veut-on, pour nuire à Molière, qu'un homme qui a non-seulement le nom d'hypocrite, mais encore qui en fait les actions, soit pris pour un véritable dévot? Cela est inouï. 11 faudrait que l'ordre de toutes choses fût renversé. Cependant c'est ce que les hypocrites, qui craignent d'être joués, reprennent dans la pièce de Molière. Pour moi, je ne sais pas par où Ton pourrait jouer un vrai dévot: pour jouer les personnes, il faut représenter naturellement ce qu'elles sont; si l'on représente ce que fait un véritable dévot, l'on ne fera voir que de bonnes actions; si l'on ne fait voir que de bonnes actions, le véritable dévol ne sera point joué. L'on me dira peut-être qu'au lieu de lui faire faire de bonnes actions, on lui en fait faire de méchantes; si Ton lui l'ait faire de méchantes actions, ce n'est plus un dévot, c'est un hypocrite; et l'hypocrite, par conséquent, est seul joué, et non pas le vrai dévot. Je sais bien que si les \i'ai- et faux dévots paroissoient ensemble, que s'ils avoient un même habit et un même collet, et qu'ils ne parlassent point, on auroit raison de dire qu'ils se ressemblent. (Test là justement où ils ont un*' même apparence. Mais l'on ne juge pas des hommes par leur habit ni même par leurs discours; il faut voir leurs actions; <-t ces deux personnes auront à peine commencé d'agir (pie l'on (lira d'abord : voilà un véritable dévot! voilà un hypocrite! Il <•-( impossible de s'y tromper: et si je ne craignois d'être trop long et de vous ennuyer par de- raisons que vous devez mieux savoir que moi. je parlerais encore longtemps sur

cette matière. Je vous dirai pourtant, avant que de la quitter, que les véritables dévots ne sont point composés, que leurs manières ne sont point affectées, que leurs grimaces et leurs démarches ne sont point étudiées, que leur voix n'est point contrefaite, et que, ne voulant point tromper, ils n'affectent point de faire paroître que leurs mortifications les ont abattus. Comme leur conscience est nette, ils en ont une joie intérieure qui se répand jusque sur leur visage. S'ils font des austérités, ils ne les publient pas; ils ne chantent point des injures à leur prochain pour le convertir; ils ne le reprennent qu'avec douceur, et ne le perdent point dans l'esprit de tout le monde. C'est une manière d'agir dont les tartuffes ne se peuvent défaire et qui passe pour un des plus grands crimes que l'on puisse commettre, puisqu'il est malaisé de rendre la réputation à ceux à qui on l'a une fois fait perdre, encore que ce soit injustement.

Comme la foule est grande aux pièces de monsieur de Molière, et que c'est un témoignage de leur mérite, l'Observateur, qui voit bien que cela suffît pour le faire condamner, et qui combat autant qu'il peut ce qui nuit à son dessein , dit que la curiosité y attire des gens de toutes parts, mais que les gens de bien les regardent comme des prodiges et s'y arrêtent comme aux éclipses et aux comètes. Ce raisonnement se détruit assez de soi-même, et l'en voit bien que c'est chercher de fausses couleurs pour déguiser la vérité. Molière n'a fait que deux pièces que les tartuffes reprennent, dont l'une n'a pas été jouée. Cependant, nous avons également vu du monde à douze ou treize de ses pièces. Il faut bien que le mérite l'y attire , et l'on doit être persuadé que toute la France a plus de lumières que l'auteur des Observations du Festin de Pierre. Si l'on regardoit ses pièces comme des éclipses et des comètes, on n'iroit pas si souvent; il y a longtemps que l'on ne court plus aux éclipses; on se lasse même des comètes quand elles paroissent trop souvent. L'expérience en fait foi : nous en avons depuis peu vu deux de suite à Paris; et, bien que la dernière fût plus considérable que l'autre, elle n'a trouvé, parmi la grande foule du peuple, que fort peu de gens qui se soient voulu donner la peine de la regarder. Il n'en est pas arrivé de même des pièces de Molière, puisque l'on les a toutes été voir avec le même empressement.

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roubliois qu'il rapporte quelques exemples des anciens comédiens; mais il D'étalé pas leurs ouvrages comme il l'ait ceux de Molière Sa malice esl affectée, el il semble, à l'entendre dire, qu'ils n'aient été condamnés que pour des bagatelles. Cependant ,

s'il faisoit une peinture de leurs crimes, vous verriez que les empereurs les ont punis de même que le roi a récompensé Molière selon -eu mérite, il parle encore d'un philosophe qui se vantoil que personne no sortoit chaste de sa leçon: jugez de son crime par -ou insolence à le publier, et si nous ne punirions pas plu- rigoureusement que ceux qu'il nous cite un coupable qui se vanterait d'un tel crime. Ces exemples sont bons pour surprendre les ignorants, mais ils ue servent qu'à justifier Molière dans l'esprit des personnes raisonnables.

Je dois, monsieur, vous avertir, en finissant, de songer sérieusement à vous. La pièce de Molière va causer des désordres épouvantables; et le zélé réformateur des ouvrages de théâtre, le bras droit des tartufles, l'Observateur enfin qui a écrit contre lui, parle à la fin de son ouvrage comme un désespéré qui se prend à tout. Il menace les trônes des rois; il nous menace de déluges, de peste, de famine; et, si ce prophète dit vrai, je crois que Ton verra bientôt finir le monde. Si j'ose toutefois vous dire ma pensée, je crois que Dieu doit bien punir d'autres crimes, avant que nous faire payer la peine de ceux qui se sont glissés dans les comédies, en cas qu'il y en ait. C'est une vengeance que les hypocrites et ceux qui accusent leur prochain ne verront jamais, puisque, leurs crimes étant infiniment plus grands que ceux-là , ils doivent les premiers sentir les effets de la colère d'un Dieu vengeur.

RÉPONSE AUX OBSERVATIONS TOUCHANT « LE FESTIN DE PIERRE » DE MONSIEUR DE MOLIÈRE.1

Les anciens philosophes qui nous ont soutenu que la vertu avoit d'elle-même assez de charmes pour n'avoir pas besoin de partisans qui découvrissent sa beauté par une éloquence étudiée, changeroient sans doute de sentiment, s'ils pouvoient voir combien les hommes d'aujourd'hui l'ont défigurée sous prétexte de l'embellir. Ils se sont imaginé qu'elle paroîtroit bien plus aimable, s'ils en rendoient l'acquisition plus difficile et plus épineuse ; et ce pernicieux dessein leur a réussi si heureusement qu'on ne sauroit plus passer pour vertueux que l'on ne se prive de tous les plaisirs qui n'ont pas la vertu pour leur unique objet. Et comme ils se sont aperçus que la comédie en étoit un, puisqu'elle mortifie moins les sens qu'elle ne les divertit, ils l'ont dépeinte comme l'ennemie et la rivale de la vertu ; ils prétendent qu'elle est incompatible avec les plaisirs les plus innocents; et ainsi, de cette familière déesse qui s'accommode avec les gens de tous métiers et de tous âges, ils ont fait la plus austère et la plus jalouse de toutes les divinités.

L'auteur à qui je réponds est un de ces sages réformateurs ; mais, comme il est encore apprentif dans le métier, il n'ose pas condamner ouvertement ce que nos prédécesseurs ont toujours permis. Il s'est contenté de nous faire la guerre en renard; et, lorsqu'il a voulu nous montrer que la comédie en général étoit un divertissement que les gens de bien n'approuvoient point , il en a pris une en particulier où son adresse a supposé mille impiétés, pour couvrir le dessein qu'il a de détruire toutes les autres. On a beau lui dire que, puisqu'il ne doit pas répondre de la candeur publique , il devroit laisser à nos évêques et à nos prélats le

1. A Paris, chez Gabriel Quinet, dans la galerie des prisonniers, à l'Ange Gabriel . 1665. Avec permission.

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soin il-1 sanctifier nos mœurs, il soutienl que c'esl le devoir d'un chrétien de corriger tous ceux qui manquent : el sans considérer qu'il n'est pas plus blâmable de souffrir les impiétés qu'on pourroil empêcher que d'ambitionner à passer pour le réformateur

de la ni"'* humaine, il vient de composer un livre où il se déclare le plus ferme appui et le meilleur soutien de la vertu. Mais n'avouera-t-on point qu'il s'y prend bien mal pour nous persuader que la véritable dévotion le l'ait agir, lorsqu'il traite monsieur de Molière de démon incarné, parce qu'il a fait dos pièces galantes et qu'il n'emploie pas ce beau talent que la nature lui a donné, à traduire la Vie des saints Pères?

Il s'est si bien imaginé que c'est une charité des plus chrétiennes, de diffamer un homme pour l'obliger à vivre saintement , que, si cette manière de corriger les gens pouvoit avoir un jour l'approbation des docteurs et qu'il fût permis de juger de la bonté d'une âme par le nombre dos auteurs que sa plume auroit décriés, je réponds de l'humeur dont je le connois qu'on n'attendroit point après sa mort pour le canoniser. Ce n'étoit pourtant assez qu'il aimât la satire pour vomir contre monsieur de Molière comme il a fait; il lui falloit encore quelque vieille animosité ou quelque haine secrète pour tous les beaux esprits; car quelle apparence y a-t-il qu'il paroisse à ses yeux un diable vêtu de chair humaine . parce qu'il a fait une pièce intitulée le Festin de Pierre} Elle est, dit-il, tout à fait scandaleuse et diabolique; on y voit un enfant mal élevé, qui réplique à son père; une religieuse qui sort de son couvent; et à la fin ce n'est qu'une raillerie que le foudre qui tombe sur ce débauché.

C'est N- bien prendre, en effet. Vous avez tort, monsieur de Molière: il falloit que le père fut absolu, qu'il parlât toujours que h' fils osât lui dire mot; que la religieuse, bien loin de paraître sur un théâtre, fît dans son couvent une pénitence perpétuelle de ses péchés; et cet athée supposé n'en devoit point échapper : ses abominations, toutes feintes qu'elles étoient, méritoient bien pour leur mauvais exemple une punition effective. L'intrigue de cette comédie auroit été bien mieux conduite, s'il n'y avoit eu pour tous personnages qu'un père qui eût fait des leçons a -on fils »-t qui .-ut invoqué la colère de Dieu pour l'exterminer, lorsqu'il le trouvoit sourd aux bonnes inspirations.

Notre auteur trouve que la morale en auroit été bien plus belle et les sentiments plus chrétiens, si ce jeune éventé se fût retiré de ses débauches et qu'il eût été touché de ce que Dieu lui disoit par la bouche de son père; et, si on lui montre qu'il est de l'essence de la pièce que le foudre écrase quelqu'un, et que par conséquent il nous faut supposer un homme d'une vie déréglée et qui soit toujours insensible aux bons mouvements, lui (l'auteur des Observations), dont les soins ne buttent qu'à la conversion universelle, nous répliquera sans doute que l'exemple n'en auroit été que plus touchant, si, malgré cet amendement de vie, il n'auroit pas laissé de recevoir le châtiment de ses anciennes impudicités.

Hélas! où en serions-nous, si les contritions et les pénitences ne pouvoient désarmer la main de Dieu, et que ce fût pour nous une nécessité indispensable d'en venir à la punition au sortir de l'offense? Mais pourquoi Dieu nous auroit-il fait une loi de pardonner à nos ennemis, s'il n'avoit voulu lui-même la suivre? Et puisqu'il nous a dit qu'il voudroit que tout le monde fût heureux, ne se contrarieroit-il point en nous laissant une pente si naturelle pour le mal, s'il ne nous réservoit une miséricorde plus grande que notre esprit n'est foible et léger? Nous devons croire qu'il est juste, et non pas vindicatif; il punit une âme égarée qui persévère dans ses emportements, mais il oublie le passé quand elle s'est remise dans le bon chemin. Tombez donc d'accord que monsieur de Molière ne vous a point donné de mauvais exemples, lorsqu'il a fait paroître un jeune homme qui avoit tant d'antipathie pour les bonnes actions. Le dessein qu'il a eu est celui que doivent avoir tous ceux de sa profession, de corriger les hommes en les divertissant: il a fait l'un et l'autre, ou du moins il a tâché de montrer aux méchants la nécessité qu'il y a de ne le point être; et le foudre qu'on entend sur le théâtre nous assure de la bonté de son avertissement.

Je prévois que vous m'allez dire ce que j'ai lu dans votre critique : que ses termes sont trop hardis et qu'il semble se moquer quand il parle de Dieu. Mais quoi! ignorez-vous encore qu'un comédien n'est point un prédicateur et que ce n'est que dans les chaires des églises où l'on montre, les larmes aux yeux, l'horreur que nous devons avoir pour le péché? Je sais qu'il n'est jamais

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