‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 54 sur 342 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

M \ DE M ois EL LE DUPARC.

Pour moi. j'en ai reconnu quelques-uns dans votre bouche.

M IDE MOIS ELLE DEBR1 E

Je n'ai jamais ouï parler de cela.

MOU ÈRE

C'est une idée qui m'avoit passé une Ibis par la tète, et «pie j'ai laissée là comme une bagatelle, une badinerie, qui peut-être a'auroil pas fait rire.

M \ DE Moi SI. LLE DE BRIE.

Dites-la-moi un peu, puisque vous l'avez dite aux

autres.

MOLIÈRE

Nous n'avons pas le temps maintenant.

M VDEMOISELLE DEBRIE.

Seulement deux mots.

MOLIÈRE

J'avois songé une comédie où il y auroit eu un poète, ([Lie j'aurois représenté moi-même, qui seroit venu pour offrir une pièce à une troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. Avez -vous, auroit -il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire valoir un ouvrage? Car ma pièce est une pièce... Hé ! monsieur, auroient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé. — Et qui fait les rois parmi vous? — Voilà un acteur qui s'en démêle parfois. — Qui? ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit gros et gras comme quatre; un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme il faut; un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un trône de la belle ma-

nière.1 La belle chose qu'un roi d'une taille galante! Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende un peu réciter une douzaine de vers. Là-dessus le comédien auroit récité, par exemple, quelques vers du roi, de Nicomède :

Te le dirai -je, Araspe? il m'a trop bien servi ; Augmentant mon pouvoir, etc.2

le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poète : Comment! vous appelez cela réciter? C'est se railler : il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi :

( Il contrefait Montfleury, comédien de l'hôtel de Bourgogne. )

Te le dirai -je, Araspe? etc.

Voyez -vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation, et fait faire le brouhaha. Mais, monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque. — Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah ! Voyons un peu une scène d'amant et d'amante. Là-dessus une comédienne et un comédien auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de Curiace :

Iras- tu, ma chère ame? et ce funeste honneur Te plaît -il aux dépens de tout notre bonheur?

1. Allusion à l'énorme corpulence de Montfleury, ancien page du duc de Guise, et comédien de l'hôtel de Bourgogne, qui étoit obligé de resserrer son ventre dans un cercle de fer pour en soutenir le poids. Cyrano de Bergerac disoit de lui : « A cause que ce coquin est si gros qu'on ne peut le bâtonner tout entier en un jour, il fait le fier. »

2. « Il me l'a tout ravi. » Le passage qui commence ainsi fait partie d'une tirade du rôle de Prusias {Nicomède, acte II, scène i).

se i; n i: i. 87

— lU'las : je vois trop bien , etc. J

tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auroienl pu. Et le poëte aussitôt : Vous vous moquez, vous ne fûtes rien qui vaille; et voici connue il faut réciter cela :

i U imita mademoiselle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel de Bourgogne.")

Iras-tu . ma chère ame, <>tc.

Non, je te connois mieux, etc.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant qu'elle conserve clans les plus grandes afflictions.— Enfin, voilà l'idée; et il auroit parcouru de même tous les acteurs et toutes les actrices.

M ADEMOISELLE I) E B RI E .

Je trouve cette idée assez plaisante, et j'en ai reconnu là dès le premier vers. Continuez, je vous prie.

M Or 1ERE, imitant Beauchâteau, comédien de l'hôtel de Bourgogne, dans les stances du Ciel.

Percé jusque* au fond du cœur, etc.

1. Dans Horace, acte II, scène v; les deux premiers vers appartiennent au rôle de Camille; le troisième commence la réponse de Curiace; et Camille reprend par une tirade dont ces paroles, Non, je te connois mieux, sont le premier hémistiche. Ainsi, Molière, dans cet endroit, contrefaisoit alternativement mademoiselle Beauchâteau dans le rôle de Camille, et je ne sais quel comédien dans celui de Curiace, peut-être Beauchâteau, son mari.

Uger.)

2. Madeleine Du Bouget, femme de François Châtelet, dit Beauchâteau, «'toit une des honnes actrices de son temps ; elle avoit de la heauté et beaucoup d'esprit. Son camarade Raymond Poisson en parle d'une manière fort honorahle dans son Poëte Basque. Voyons, dit le baron de Calazious,

Voyons la Beauchâteau :

Pour une femme, elle a de l'esprit comme un diable.

M"' Beauchâteau joua d'original dans les pièces de Corneille. Scudéry

Observations sur h Cid) nous apprend qu'elle remplissoit le rôle de Vln-

fanle. En 1673 elle faisoit encore partie de la troupe de l'hôtel de Bourgogne;

mais, peu de temps après, elle quitta le théâtre avec une pension de mille

livres, et se retira I Versailles, on elle mourut le 6 janvier 1083.

Et celui-ci, le reconnoîtrez-vous bien dans Pompée, de Scrtorius ?

(Il contrefait Hauteroche,1 comé"dien de l'hôtel de Bourgogne.)

L'inimitié qui règne entre les deux partis N'y rend pas de l'honneur, etc.2

MADEMOISELLE DEBRIE

Je le reconnois un peu, je pense.

MOLIÈRE

Et celui-ci?

( Imitant de Villiers, comédien de l'hôtel de Bourgogne.3)

Seigneur, Polybe est mort, etc.4

1. Noël le Breton, sieur de Hauteroche, né à Paris en 1617, y mourut en 1707, âgé de quatre-vingt-dix ans.

Fils d'un huissier au parlement qui jouissoit d'une fortune considérable, il reçut une bonne éducation. Il avoit du goût pour l'épée; ses parents voulurent le mettre dans la robe. Ils lui achetèrent une charge de conseiller au Châtelet; ils arrêtèrent son mariage avec la fille d'un de leurs amis; Hauteroche ne voulut de la charge, ni de la femme; et, comme le Dorante de Corneille, il emporta tout l'argent dont il put se saisir, et passa en Espagne. Son voyage ne fut pas heureux : des joueurs le débarrassèrent de ses fonds à Valladolid, mais des comédiens le recueillirent à Valence; puis il fut directeur d'une troupe en Allemagne, et enfin il vint débuter à Paris.

Dès 1054, il étoit au théâtre du Marais; il passa ensuite à l'hôtel de Bourgogne, fut conservé à la réunion de 1680, et se retira en 1682, avec une pension de mille livres.

Hauteroche étoit d'une haute taille, d'une maigreur étonnante, et cependant d'une forte santé. Il jouoit avec beaucoup de succès les grands confidents tragiques et d'autres rôles plus importants. Hauteroche ne se borna pas à jouer les pièces des auteurs ses contemporains; il en composa luimême plusieurs, dont quatre : le Deuil, le Cocher supposé, Crispin médecin, l'Esprit follet, sont restées au répertoire.

2. « Tous les droits amortis. » Sertorius , acte III, scène n.

3. De Villiers est l'auteur de Zélinde , l'ennemi déclaré de Molière. Voyez la notice qui lui est consacrée par M. Fournel dans le tome premier des Contemporains de Molière.

A. Œdipe, de Corneille, acte V, scène m. Il n'y a pas dans la tragédie : « Seigneur, Polybe est mort.» Œdipe dit à Iphicratc, vieillard arrivé de Corinthe: « Eh bien! Polybe est mort? » Et ce vieillard, quelques vers plus loin , dit à Œdipe : « Le roi Polybe est mort. » Il est probable que de Villiers, comédien médiocre, jouoit le rôle d'Iphicrate, et non celui d'OEdipe. ( \i geh.)

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