CHAPITRE IV
Zte /a religion papiste.
Plus de conséquence dans les esprits rendrait la religion papiste plus nuisible aux états. Dès que le célibat y passe pour l'état le plus parfait et le plus agréable au ciel(i), point de croyant, s'il est conséquent, qui ne dût vivre dans le célibat.
Dans cette religion, s'il est beaucoup d'appelés et peu d'élus, toute mère tendre doit tuer ses enfans nouveaux baptisés, pour les faire jouir plus tôt et plus sûrement du bonheur éternel. Dans cette religion, quelle est la mort à craindre? la mort imprévue : la désirable est celle à laquelle on est préparé. Où trouver cette mort ? sur Féchafaud. Mais elle suppose le crime : on osera donc le commettre (2). Dans cette religion, quel usage faire de son argent ? le donner aux moines pour tirer, par leurs prières et leurs messes, les âmes du purgatoire. Qu'un malheu-
beaucoup de vols : est-elle bien ordonnée ? il ne s'y en commet aucun. Dans ces deux cas , ce sont les mêmes hommes que la bonne ou mauvaise police rend honnêtes ou fripons.
(1) Une sorte d'incrédulité sourde s'oppose souvent aux funestes effets des principes religieux. Il en est des lois ecclésiastiques comme des règlemens de commerce : s'ils sont mal faits , c'est à l'indocilité des négocians que l'état doit sa richesse ; leur obéissance en eût été la ruine.
(à) Un pareil fait arriva, il y a quatre ou cinq ans, en Prusse. Au sortir d'un sermon sur le danger d'une mort imprévue , un soldat tue une fille. Malheureux! lui dit-on, qui t'a fait commettre ce crime? le désir du paradis , répondit-il. Ce meurtre me conduit à la prison , de la prison à féchafaud, de l'échafaud au ciel. Le roi , instruit du fait , fit défense aux ministres de prêcher à l'avenir de tels sermons, et même d'accompagner les criminels au supplice.
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reux soit enchaîné sur un bûcher, qu'on soit prêt à l'allumer; quel homme humain ne donnerait pas sa bourse pour l'en délivrer? quel homme ne s'y sentirait pas forcé par le sentiment d'une pitié involontaire ? Doit-on moins à des âmes destinées à être brûlées pendant plusieurs siècles.
Un vrai catholique doit donc se reprocher toute espèce de dépense en luxe et en superfluités. 11 doit vivre de pain, de fruits, de légumes. Mais l'évêque lui-même fait bonne chère, boit d'excellens vins, fait vernir ses carosses (i). La plupart des papistes font broder des habits, et dépensent plus en chiens, chevaux, équipages, qu'en messes : c'est qu'ils sont inconséquens à leur croyance. Dans la supposition du purgatoire, qui donne l'aumône au pauvre fait un mauvais usage de ses richesses. Ce n'est point aux vivans qu'on la doit, c'est aux morts; c'est à ces derniers que l'argent est le plus nécessaire.
Jadis, plus sensible aux maux des trépassés , on fusait plus de legs aux ecclésiastiques. On ne mourait point sans leur abandonner une partie de ses biens. On ne faisait, il est vrai, ce sacrifice qu'au moment où l'on n'avait plus, ni de santé pour jouir des plaisirs, ni de tête pour se défendre des insinuations monacales. Le moine, d'ailleurs, était redouté, et peut-être donnaiton plus à la crainte du moine qu'à l'amour des âmes. Sans cette crainte, la croyance du purgatoire n'eût pas autant enrichi l'Église. La conduite des hommes, des peuples, est donc rarement conséquente à leur croyance,
(i) L'indifférence actuelle des évoques pour les âmes du purgatoire fait soupçonner qu'ils ne sont pas eux-mêmes bien convaincus de l'existence d'un lieu qu'ils n'ont jamais vu. On est de plus étonné qu'un homme y reste plus ou moins long-temps, selon qu'il a plus ou moins de pièces de douze sols pour faire dire des messes , et que l'argent soit encore plus utile dans l'autre monde que dans celui-ci.
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et même à leurs principes spéculatifs. Ces principes sont
presque toujours stériles.
Que j'établisse l'opinion la plus absurde , celle dont on peut tirer les conséquences les plus abominables ; si je ne change rien aux lois, je n'ai rien changé aux mœurs d'une nation. Ce n'est point une fausse maxime de morale qui me rendra méchant (i), mais l'intérêt que j'aurai de l'être. Je deviendrai pervers si les lois détachent mon intérêt de l'intérêt public; si je ne puis trouver mon bonheur que dans le malheur d'autrui (2); et que, par la forme du gouvernement, le crime soit récompensé, la vertu délaissée, et le vice élevé aux premières places.
L'intérêt est la semence productrice du vice et de la vertu. Ce n'est point l'opinion erronée d'un écrivain qui peut accroître le nombre des voleurs dans un empire. La doctrine des jésuites favorisait le larcin : cette doctrine fut condamnée par les magistrats. Ils le devaient par décence : mais ils n'avaient point remarqué qu'elle eût multiplié le nombre des fiïoux. Pourquoi? c'est que celte doctrine n'avait point changé les lois; c'est que la police était aussi vigilante; c'est qu'on infligeait les mêmes peines aux coupables; et que, sauf le hasard dune famine, d'une réforme, ou d'un événement pareil , les mêmes lois doivent, en tout temps, donner à peu près le même nombre de brigands.
Je suppose qu'on voulût multiplier les voleurs, que
(ï) En morale, dit Machiavel, quelque opinion absurde qu'on avance , on ne nuit point à la société si l'on ne soutient point cette opinion par la force. En tous genres de sciences, c'est par l'épuisement des erreurs qu'on parvient jusqu'aux sources de la vérité. En morale, la chose réellement utile est la recherche du vrai ; la chose réellement nuisible est sa non-recherche. Qui prêche l'ignorance est un fripon qui veut faire des dupes.
(2) L'homme est l'ennemi , l'assassin , de presque tous les animaux. Pourquoi ? c'est que sa subsistance est attachée à leur destruction.
faudrait-il faire? augmenter les impôts et les besoins des peuples , obliger tout marchand de voyager avec une bourse d'or , mettre moins de maréchaussée sur les routes, abolir enfin les peines contre le vol ; alors on verrait bientôt l'impunité multiplier le crime.
Ce n'est donc ni de la vérité d'une révélation , ni de la pureté d'un culte, mais uniquement de l'absurdité ou de la sagesse des lois , que dépendent les vices ou les vertus des citoyens (i). La religion vraiment utile est celle qui force les hommes à s'instruire, comme les gouvernemens les plus parfaits sont ceux dont les sujets sont les plus éclairés. De tous les exemples, le plus propre à démontrer cette vérité, c'est le gouvernement des Jésuites. Examinons leurs constitutions : nous en connaîtrons mieux quel est sur les hommes le pouvoir de la législation.
(i) Platon avait sans doute entrevu cette vérité, lorsqu'il disait : « Le moment où les villes et leurs citoj^ens seront délivrés de leurs 3> maux , est celui où la philosophie et la puissance , réunies dans le » même homme , rendront la vertu victorieuse du vice. » Rousseau n'est pas de cet avis. « Mais, dit Hume, vol. Ier de Y Histoire d'An- » gleterre , les Anglo-Saxons , comme tous les peuples ignorans et » brigands, affichaient le parjure, la fausseté, avec une impudence » inconnue aux peuples civilisés. » C'est la raison perfectionnée par l'expérience qui seule peut démontrer aux peuples l'intérêt qu'ils ont d'être justes , humains et fidèles à leurs promesses. La superstition ne produit point les effets de la raison. Nos dévots ancêtres juraient leurs traités sur la croix et les reliques , et se parjuraient. Les peuples ne garantissent plus aujourd'hui leurs traités par de pareils sermens. Ils dédaignent ces inefficaces sûretés.
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