CHAPITRE VI
Des diverses causes des grands attentats.
(jes causes sont l'amour de la gloire , l'ambition , et le fanatisme. Quelque puissantes que soient ces passions, leur force néanmoins n'égale point ordinairement 9
4l2 DE L'HOMME.
dans l'homme, l'amour de sa conversation et de sa félicité. Il ne brave point le danger et la douleur , il ne tente point d'entreprise périlleuse , si l'avantage attaché au succès n'est en quelque proportion avec le le danger auquel il s'expose. C'est un fait prouvé par l'expérience de tous les temps.
Lorsque, pour arracher eux et leur patrie aux fers de l'esclavage , les Dion , les Pélopidas , les Aralus et les Timoléon méditaient le meurtre du tyran , quelles étaient leurs craintes et leurs espérances ? ils n'avaient point à redouter la honte et le supplice d'un Ravaillac. Si la fortune les abandonnait dans leurs entreprises , ces héros , soutenus d'un parti puissant , pouvaient toujours se flatter de mourir les armes à la main. Le sort leur était - il favorable ? ils devenaient l'idole et l'amour de leurs concitoyens. La récompense était donc au moins en proportion avec le danger auquel ils s'exposaient.
Lorsque Brutus suivit César au sénat , il se dit sans doute à lui-même : Le nom de Brutus, ce nom déjà consacré par l'expulsion des Tarquins, m'ordonne le meurtre du dictateur, et m'en fait un devoir. Si le succès me favorisé , je détruis un gouvernement tyrannique, je désarme le despotisme prêt à faire couler le plus pur sang de Rome; je la sauve de la destruction, et j'en deviens le nouveau fondateur. Si je succombe dans mon entreprise , je péris de ma propre main ou de celle de l'ennemi. La récompense est donc égale au danger.
Le vertueux Brutus, du temps de la ligue, se fût-il tenu ce discours? eût-il porté la main sur son souverain? Non : quel avantage pour la France, et quelle gloire pour lui, si, vil instrument de l'ambition papale, il eût été l'assassin de son maître.
Dans un gouvernement monarchique , il n'est que deux motifs qui puissent déterminer un sujet au régi-
SECTION VII, CHAPITRE VI. 4l3
cide ; l'un, une couronne terrestre; l'autre, une couronne céleste. L'ambition et le fanatisme produisent seuls de tels crimes.
Les attentats de l'ambition sont toujours commis par un homme puissant. Il faut, pour les projeter, que , le crime consommé , l'ambitieux puisse au même instant en recueillir le fruit, et que, le crime manqué et découvert , il reste encore assez puissant pour iniimider le prince, ou du moins se ménager le temps de la fuite. Telle était , sous l'empire grec , la position de ces généraux qui , suivis de leurs armées, marchaient à l'empereur, le frappaient dans le combat, ou regorgeaient sur le trône. Telle est encore, à Constantinople, celle où se trouve l'aga ou le prince ottoman , lorsqu'à la tête des janissaires , il force le sérail , arrête et tue le sultan, qui souvent n'assure son trône et sa vie que par le meurtre de ses proches.
La condition du régicide déclare presque toujours quelle espèce de passion l'anime, de l'ambition ou du fanatisme religieux.
Le régicide ambitieux ne se trouve que dans la classe des grands; le régicide fanatique se trouve dans toutes, et le plus souvent même dans la plus basse, parce que tout homme peut également prétendre au trône et aux récompenses célestes. Il est encore d'autres signes auxquelles on dislingue ces deux espèces de régicides : leur différente conduite dans de pareils attentats.
Le premier perd-il l'espoir d'échapper? il s'empoisonne ou se tue sur sa victime. Le second n'attente point à sa vie : sa religion le lui défend. Elle seule peut retenir le bras d'un homme assez intrépide pour commettre un tel forfait : elle seule peut lui faire préférer une mort affreuse, subie sur un échafaud, à la mort douce qu'il se serait donnée lui-même.
Le fanatique est un instrument de vengeance que le
4i4 DE l'homme.
moine fabrique et emploie lorsque son intérêt le lui
ordonne.