CHAPITRE VIII
De V influence de V ennui sur les mœurs des nations .
Dans un gouvernement où les riches et les grands n'ont point de part au maniement des affaires publiques, où , comme en Portugal, la superstition leur défend de penser, que peut faire le riche oisif? l'amour. Les soins qu'exige une maîtresse y peuvent seuls remplir d'une manière vive l'intervalle qui sépare un be~
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soin satisfait d'un besoin renaissant. Mais, pour qu'une maîtresse devienne une occupation, que faut-il ? que l'amour soit entoure de périls; que la jalousie vigilante «opposant sans cesse aux désirs de l'amant, cet amant soit sans cesse occupé des moyens de la surprendre (i). L'amour et la jalousie sont donc, en Portugal (2), les seuls remèdes à l'ennui. Quelle influence de tels remèdes ne doivent-ils pas avoir sur les mœurs nationales? C'est à l'ennui qu'on doit pareillement en Italie l'invention des Siirisbées.
L'ennui sans doute eut autrefois part à l'institution > de la chevalerie. Les anciens et preux chevaliers ne cul-
(1) Ce que la jalousie opère en Portugal , la loi l'opérait à Sparte. Lycurgue avait voulu que le mari séparé de sa femme ne la vît qu'en secret , dans ôles lieux et des bois écartés. Il sentait que la difficulté de se rencontrer augmenterait leur amour , resserrerait le lien conjugal, et tiendrait les deux époux dans une activité qui les arracherait à l'ennui.
(2) Point de jalousie plus emportée, plus cruelle, et en même temps plus lascive que celle des femmes de l'Orient. Je citerai à ce sujet la traduction d'un poème persan. Une sultane fait dépouiller devant elle le jeune esclave qu'elle aime et qu'elle croit infidèle. Il est étendu à ses pieds : elle se précipite sur lui
« C'est malgré toi , lui dit-elle , que je jouis encore de ta beauté 5 » mais enfin j'en jouis. Déjà tes yeux sont mouillés des larmes du » plaisir ; ta bouche est entrouverte ; tu te meurs. Est-ce pour la » dernière fois que je te serre sur mon sein. L'excès de l'ivresse efface 3' de mon souvenir ton infidélité. Je suis toute sensation. Toutes » les facultés de mon âme m'abandonnent et s'absorbent dans le » plaisir : je suis le plaisir même.
» Mais queUe idée succède à ce rêve délicieux ! Quoi ! tu serais » caressé par ma rivale ! Non : ce corps ne passera du moins que dé- » figuré dans ses bras. Qui me retient! Tu es nu et sans défense. y- Tes beautés me désarmeraient-elles? Je rougis de la volupté avec
» laquelle je considère encore les rondeurs de ce corps Mais
» ma fureur se rallume. Ce n'est plus l'amour ni le plaisir qui m'ani- » ment. La vengeance et la jalousie vont te déchirer de verges. La » crainte t'éloignera de ma rivale et te ramènera près de moi.
» Ta possession à ce prix n'est sans doute flatteuse ni pour la j> vanité ni pour le sentiment : n'importe ; elle le sera pour mes sens.
» Ma rivale mourra loin de toi ? et je mourrai dans tes bras. »
Uvaient ni les «tris, ni les sciences. La mode ne leur permettait pas de s'instruire, ni leur naissance de commercer. Que pouvait donc faire un chevalier? l'amour. Mais au moment qu'il déclarait sa passion à sa maîtresse, si celte maîtresse eût , comme dans les mœurs actuelles, reçu sa main et couronné sa tendresse, ils se lussent mariés , eussent fait des enfans, et puis c'est tout. Or , un enfant est bientôt fait. L'époux et l'épouse se fussent ennuyés une partie de leur vie.
Pour conserver leurs désirs dans toute leur activité , pour occuper leur jeunesse et en écarter l'ennui , le clievalier et sa maîtresse durent donc, par une convention tacite et inviolable , s'engager l'un d'attaquer , l'autre de résister tant de temps. L'amour, parce moyen, devenait une occupation. C'en était réellement une pour le désœuvré chevalier.
Toujours en action près de sa bien-aimée , il fallait, pour la conquérir, que l'amant se montrai passionné dans ses propos , vaillant dans les combats ; qu'il se présentât dans les tournois, y parût bien monté, galamment armé, et y maniai la lance avec adresse et force. Le chevalier passait sa jeunesse dans ces exercices, tuait le temps dans ces occupations; il se mariait enfin ; et, la bénédiction nuptiale donnée, le romancier n'en parlait plus.
Peut-être, dans leur vieillesse, les preux chevaliers d'autrefois étaient-ils, comme quelques-uns de nos vieux guerriers d'aujourd'hui, ennuyés, ennuyeux, bavards et superstitieux.
Pour être heureux , faut-il que nos désirs soient remplis aussitôt que conçus? Non : le plaisir veut qu'on. le poursuive quelque temps. Puis -je à mon lever jouir d'une jolie femme, que faire le reste de la journée? tout y prendra la couleur de l'ennui. Ne dois-je la voir que le soir ? le flambeau de l'espoir et du plaisir colorera
d'une nuance de rose tous les instans de ma journée. Un jeune homme demande un sérail : s'il l'obtient, bientôt épuisé par le plaisir, il végétera dans le désœuvrement de l'ennui.
Connais , lui dirai - je , toute l'absurdité de ta demande. Vois ces grands , ces princes , ces hommes extrêmement riche r ; ils possèdent tout ce que tu envies : quels mortels sont plus ennuyés ! S'ils jouissent de tout avec indifférence , c'est qu'ils jouissent sans besoin.
Quel plaisir différent éprouvent dans les forêts deux hommes, dont l'un chasse pour s'amuser, et l'autre pour nourrir lui et sa famille ? Ce dernier arrive-t-il à sa cabane chargé de gibier? sa femme et ses enfans ont couru au devant de lui : la joie est sur leur visage : il jouit de toute celle qu'il leur procure.
Le besoin est le principe et de l'activité et du bonheur des hommes. Pour être heureux, il faut des désirs, les satisfaire avec quelque peine, mais, la peine donnée , être sûr d'en jouir.