CHAPITRE XL
De la variété des romans et de l'amour dans V homme oisif ou occupé.
Dans tous Jes siècles, les femmes ne se laissent pas prendre aux mêmes appâts, et de là tant de tableaux différens de l'amour. Le sujet est cependant toujours le même : c'est l'union d'un homme à une femme. Le roman est fini lorsque le romancier les a couchés dans le même lit.
Si ces sortes d'ouvrages diffèrent entre eux , ce n'est que dans la variété des moyens employés par le héros pour faire agréer à sa maîtresse cette phrase un peu sauvage : moi vouloir coucher avec toi (f ).
Le ton des romans change selon le siècle, le gouvernement, où le romancier écrit, et le degré d'oisiveté de son héros. Chez une nation occupée, on met peu d'importance à l'amour. Il est inconstant, aussi peu durable que la rose. Tant que l'amant en est aux petits soins, aux premières faveurs, c'est la rose en bouton. Aux premiers plaisirs , le boulon s'ouvre et découvre la rose naissante. De nouveaux plaisirs l'épanouissent entièrement. A-t-elle atteint toute sa beauté , la rose se flétrit; ses feuilles se détachent; elle meurt pour refleurir l'année suivante , et l'amour pour renaître avec une maîtresse nouvelle.
Chez un peuple oisif, l'amour devient une affaire; il est plus constant. Que ne peuvent sur les mœurs l'ennui et l'oisiveté! Parmi les gens du monde, dit La
(i) Les héros d'une comédie ou (Tune tragédie sont-ils amoureux, ont ils une maîtresse , tous deux lui font la même demande, et ne diffèrent que dans la manière de l'exprimer.
Ptochefoucault, s'il n'est point de mariages délicieux, c'est qu'en France la femme riche ne sait à quoi passer son temps. L'ennui la poursuit. Elle veut s'y soustraire; elle prend un amant, fait des dettes. Le mari se fâche; il n'est point écouté. Les deux époux s'aigrissent et se détestent, parce qu'ils sont oisifs, ennuyés et malheureux (i). Il en est autrement de la femme du laboureur. Dans cet état, les époux s'aiment, parce qu'ils sont occupés, qu'ils se sont mutuellement utiles; parce que la femme veille sur la basse-cour, allaite ses enfans, tandis que le mari laboure.
L'oisiveté, souvent mère des vices, l'est toujours de l'ennui : et c'est jusque dans la religion qu'on cherche un remède à cet ennui.