‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 169 sur 226 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des vraies causes des changemens arrivés dans les lois des peuples.

jLant de changemens arrivés dans les différentes formes de gouvernemens doivent -ils être regardés comme l'effet de l'inconstance de l'homme? Ce que je sais, c'est qu'en fait de coutumes, de lois et de préjugés, c'est de l'opiniâtreté et non de l'inconstance de l'esprit humain que l'on peut se plaindre.

Que de temps pour désabuser quelquefois un peuple d'une religion fausse et destructive du bonheur national ! Que de temps pour abolir une loi souvent absurde et contraire au bien public !

Pour opérer de pareils changemens, ce n'est pas assez d'être roi; il faut être un roi courageux, instruit, et secouru encore par des circonstances favorables.

L'éternité , pour ainsi dire , des lois , des coutumes , des usages de la Chine , dépose contre la prétendue légèreté des nations.

Supposons l'homme aussi réellement inconstant qu'on le dit, ce serait dans le cours de sa vie que se manifesterait son inconstance. Par quelle raison , en effet, des lois respectées de l'aïeul , du fils , du petit-fils, des lois à l'épreuve pendant six générations de la prétendue légèreté de l'homme, y deviendraient-elles tout à coup sujettes ?

Qu'on établisse des lois conformes à l'intérêt général, elles pourront être détruites par la force, la sédition, ou un concours singulier de circonstances, et jamais par l'inconstance de l'esprit humain (i).

(i) L'œuvre des lois, dira-ton, devrait être durable. Or, pour-

Je sais que des lois, bonnes en apparence, maïs nuisibles en effet, sont tôt ou tard abolies. Pourquoi ? c'est que, dans un temps donné , il faut qu'il naisse un homme éclairé, qui , frappé de l'incompatibilité de ces lois avec le bonheur général , transmette sa découverte aux bons esprits de son siècle.

Cette découverte, qui, par la lenteur avec laquelle la vérité se propage , ne se communique que de proche en proche, n'est généralement reconnue vraie que des générations suivantes. Or, si les anciennes lois sont alors abolies , cette abolition n'est point un effet de l'inconstance des hommes , mais de la justesse de leur esprit.

Certaines lois sont- elles enfin reconnues mauvaises et insuffisantes , n'y tient-on plus que par une vieille habitude : le moindre prétexte suffit pour les détruire, et le moindre événement le procure. En est-il ainsi des lois vraiment utiles? Non : aussi, point de société étendue et policée où l'on ait abrogé celles qui punissent le vol, le meurtre, etc.

Mais cette législation de Lycurgue si admirée , cette législation tirée en partie de celle de Minos, n'eut que cinq ou six cents ans de durée. J'en conviens ; et peutêtre n'en pouvait-elle avoir davantage. Quelque excellentes que fussent les lois de Lycurgue , quelque génie, quelque vertu patriotique et quelque courage qu'elles inspirassent aux Spartiates (1), il était impossible , dans

quoi ces Sarrasins , jadis échauffés de ces passions fortes qui souvent élèvent l'homme au-dessus de lui-même, ne sont-ils plus aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois ? c'est que leur courage et leur génie ne furent point une suite de leur législation , de l'union de l'intérêt particulier à. l'intérêt public , ni par conséquent l'effet de la sage distribution des peines et des récompenses temporelles. Leurs vertus n'avaient point de fondement aussi solide ; elles étaient le produit d'un enthousiasme momentané et religieux, qui dut disparaître avec le concours singulier des circonstances qui l'avait fait naître.

(1) Les Lacédémoniens ont, dans tous les siècles et les histoires,

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la position où se trouvait Lacédémone, que cette législation se conservât plus long-temps sans altération.

Les Spartiates , trop peu nombreux pour résister à la Perse , eussent été tôt ou tard ensevelis sous la niasse de ses armées, si la Grèce, si féconde alors en grands hommes, n'eût réuni ses forces pour repousser l'ennemi commun. Qu'arriva - t - il alors? c'est qu'Athènes et Sparte se trouvèrent à la tête de la ligue fédérative des Grecs,

A peine ces deux républiques eurent, par des efforts égaux de conduite et de courage, triomphé de la Perse, que l'admiration de l'univers se partagea entre elles, et cette admiration dut devenir et devint le germe de leur discorde et de leur jalousie. Cette jalousie n'eût produit qu'une noble émulation entre ces deux peuples, s'ils eussent été gouvernés par les mêmes lois, si les limites de leur territoire eussent été fixées par des bornes immuables, s'ils n'eussent pu les reculer sans armer contre eux toutes les autres

été célèbres par leurs vertus. On leur a néanmoins reproché souvent leur dureté envers leurs esclaves. Ces républicains , si orgueilleux de leur liberté et si fiers de leur courage , traitaient en effet leurs ilotes avec autant de cruauté que les nations de l'Europe traitent aujourd'hui leurs nègres. Les Spartiates , en conséquence , ont paru vertueux ou vicieux selon le point de vue d'où on les a considérés. La vertu consiste-t-elle dans l'amour de la patrie et de ses concitoyens? les Spartiates ont peut-être été les peuples les plus vertueux. La vertu consiste-t-elle dans l'amour universel des hommes ? ces mêmes Spartiates ont été vicieux. Que faire pour les juger avec équité ? examiner si , jusqu'au moment que tous les peuples , selon le désir de l'abbé de Saint-Pierre , ne composeront plus qu'une grande et même nation, il est possible que l'amour patriotique ne soit pas destructif de l'amour universel; si le bonheur d'un peuple n'est pas, jusqu'à présent, attaché au malheur de l'autre ; si l'on peut perfectionner , par exemple , l'industrie d'une nation , sans nuire au commerce des nations voisines , sans exposer leurs manufacturiers à mourir de faim. Or, qu'importe, lorsqu'on détruit les hommes , que ce soit par le fer ou par la faim ?

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