‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 201 sur 226 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'éducation peut tout.

JLa plus forte preuve de la puissance de l'éducation est le rapport constamment observé entre la diversité des instructions et leurs produits ou résultats différens. Le sauvage est infatigable à la chasse ; il est plus léger à la course que l'homme policé (i), parce que le sauvage y est plus exercé.

L'homme policé est plus instruit , il a plus d'idées que le sauvage, parce qu'il reçoit un plus grand nombre de sensations différentes, et qu'il est, par sa position, plus intéressé à les comparer entre elles. L'agilité supérieure de l'un , les connaissances multipliées de l'autre, sont donc l'effet de la différence de leur éducation.

Si les hommes, communément francs, loyaux, industrieux et humains sous un gouvernement libre, sont bas, menteurs, vils, sans génie et sans courage, sous

(i) La sagacité des sauvages , pour reconnaître la trace d'un homme à travers les forêts , est incroyable. Ils distinguent à cette trace quelle est, et sa nation, et sa conformation particulière. A quoi donc rapporter , b cet égard , la supériorité des sauvages sur l'homme policé? à la multitude de leurs expériences. L'esprit, en tous les genres ? est. fils de l'observation.

un gouvernement despotique , cette différence dans leur caractère est l'effet de la différente éducation reçue dans l'un ou dans Tau ire de ces gouvernemens.

Passe-t-on des diverses constitutions des étals aux différentes conditions des hommes? se demande-t-on la cause du peu de justesse d'esprit des théologiens? c'est qu'ils sont, à cet égard, plus soigneusement élevés que les autres hommes ; c'est qu'accoutumés dès leur jeunesse à se contenter du jargon de l'école, à prendre des mots pour des choses, il leur devient impossible de distinguer le mensonge de la vérité, et le sophisme de la démonstration.

Pourquoi les ministres des autels sont-ils les plus redoutés des hommes ? Pourquoi , dit le proverbe espagnol, «faut -il se garer du devant de la femme, » du derrière de la mule, de la lête du taureau, et » d'un moine de tous les côtés? » Les proverbes , presque tous fondés sur l'expérience, sont presque toujours vrais. A quoi donc attribuer la méchanceté du moine? à son éducation.

Le sphinx , disaient les Egyptiens, est l'emblème du prêtre : le visage d'un prêtre est doux, modeste 3 insinuant , et le sphinx a celui dune fille ; les ailes du sphinx le déclarent habitant des cieux, ses griffes annoncent la puissance que la superstition lui donne sur la terre; sa queue de serpent est le signe de sa souplesse ; comme le sphinx , le prêtre propose des énigmes, et précipite dans les cachots quiconque ne les interprète point à son gré. Le moine, en effet, accoutumé dès sa première jeunesse à l'hypocrisie dans sa conduite et ses opinions , est d'autant plus dangereux qu'il a plus d'habitude de la dissimulation.

Si le religieux est le plus arrogant des fils de la terre, c'est qu'il est perpétuellement enorgueilli par l'hommage d'un grand nombre de superstitieux.

568 DE l'homme.

Si l'évêque est le plus barbare des hommes, c'est qu'il n'est point, comme la plupart, exposé au besoin et au danger; c'est qu'une éducation molle et efféminée a rapetissé son caractère ; c'est qu'il est déloyal et poltron , et qu'il n'est rien , dit Montaigne , de plus cruel que la faiblesse et la couardise.

Le militaire est dans sa jeunesse communément ignorant et libertin. Pourquoi ? c'est que rien ne le nécessite à s'instruire. Dans sa vieillesse , il est souvent sot et fanatique ; c'est que, l'âge du libertinage passé , son ignorance doit le rendre superstitieux.

Il est peu de grands lalens parmi les gens du monde ! c'est l'effet de leur éducation; celle de leur enfance est trop négligée. On ne grave alors dans leur mémoire que des idées fausses et puériles. Pour y en substituer ensuite de justes et de grandes, il faudrait en effacer les premières : or, c'est toujours l'oeuvre d'un long temps, et l'on est vieux avant d'être homme.

Dans presque toutes les professions, la vie instructive est très-courte. Le seul moyen de l'allonger, c'est de former de bonne heure le jugement de l'homme. Qu'on ne charge sa mémoire que d'idées claires et nettes, son adolescence sera plus éclairée que ne l'est maintenant sa vieillesse.

L'éducation nous fait ce que nous sommes. Si dès ïà^e de six ou sept ans le Savoyard est déjà économe, actif, laborieux et fidèle , c'est qu'il est pauvre , c'est qu'il a faim, c'est qu'il vit, comme je l'ai déjà dit, avec des compatriotes donés des qualités qu'on exige de lui; c'est qu'enfin il a pour instituteurs l'exemple et le besoin , deux maîtres impérieux auxquels tout obéit (i).

(i) A-t-on, dès l'enfance, contracté l'habitude du travail, de l'économie, de la fidélité, l'on s'arrache difficilement à cette, première habitude : l'on n'en triomphe même que par un lqog commerce

SECTION X, CHAPITRE I. 56g

La conduite uniforme des Savoyards tient à la ressemblance de Jeur position , par conséquent à l'uniformité de leur éducation. Il en est de même de celle des princes. Pourquoi leur reproche-t-on à peu près la même éducation? c'est que, sans intérêt de s'éclairer, il leur suffit de vouloir pour subvenir à leurs besoins, à leurs fantaisies. Or, qui peut sans talens et sans travail satisfaire les uns et les autres , est sans principe de lumières et d'activité.

L'esprit et les talens ne sont jamais dans les hommes que le produit de leurs désirs et de leur position (i) particulière La science de l'éducation se réduit peutêtre à placer les hommes dans une position qui les force à l'acquisition des talens et des vertus désirés en eux.

Les souverains, à cet égard, ne sont pas toujours les mieux placés. Les grands rois sont des phénomènes extraordinaires dans la nature. Ces phénomènes longtemps espérés n'apparaissent que rarement. C'est toujours du prince successeur qu'on attend la réforme des abus : il doit opérer des miracles. Ce prince monte sur le trône : rien ne change, et l'administration reste la

avec des fripons , ou par des passions extrêmement fortes. Les passions de cette espèce sont rares.

(i) C'est au malheur, c'est à la dureté de leur éducation que l'Europe doit ses Henri IV, ses Elisabeth, ses Frédéric. C'est au berceau de l'infortune que s'allaitent les grands princes. Leurs lumières sont communément proportionnées au danger de leur position. Si l'usurpateur a presque toujours de grands talens, c'est que sa position l'y nécessite. Il n'en est pas de même de ses descendans.

En Afrique , quels sont les peuples les plus stupides ? les habitans de ces forêts de palmiers dont le tronc , les fleurs et les fruits fournissent sans culture à tous les besoins de l'homme. Le bonheur lui-même peut quelquefois engourdir l'esprit d'une nation. L'Angleterre produit maintenant peu d'excellens ouvrages moraux et politiques. Peut-être les écrivains célèbres ne doivent-ils, en certains pays , le triste avantage d'être éclairés , qu'au degré de malheur et de calamités sous lequel gémissent leurs compatriotes

même. Par quelle raison, en effet, un monarque, souvent plus mal élevé que ses ancêtres, serait-il plus éclairé? En tous les temps, les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets.

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