‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 202 sur 226 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De V éducation des princes,

«Un roi né sur le trône en est rarement digne » , dit un poète français. En général , les princes doivent leur génie à l'austérité de leur éducation , aux dangers dont fut entourée leur enfance , aux malheurs qu'enfin ils ont éprouvés. L'éducation la plus dure est la plus saine pour ceux qui doivent un jour commander aux autres.

C'est dans les temps de trouble et de discorde que les souverains reçoivent cette espèce d'éducation : en tout autre temps , on ne leur donne qu'une instruction d'étiquette , aussi mauvaise et presque aussi difficile à changer que la forme du gouvernement dont elle est j'effet.

Quelle est en Turquie l'éducation de l'héritier du trône? Le jeune prince, retiré dans un quartier du sérail , a pour compagnie et pour amusement une femme et un métier de tapisserie. S'il sort de sa retraite, c'est pour venir sous bonne garde «faire chaque semaine visite au sultan. Sa visite faite, il est, par la garde, reconduit à son appartement. Il y retrouve la même femme et le même métier de tapisserie. Quelle idée acquérir dans cette retraite de la science du gouvernement? Ce prince monte-t-il sur le trône ; le premier objet qu'on lui présente , c'est la carte de son vaste empire ; ce qu'on lui recommande, c'est d'être l'amour de ses sujets et la terreur de ses ennemis. Que faire pour être

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l'un et l'autre l il l'ignore. L'inhabitude de l'application J'en rend incapable ; la science du gouvernement lui devient odieuse; il s'enferme dans son harem; il change de femmes et de vizirs, fait empaler les uns, donner la bastonnade aux autres, et croit gouverner. Les princes sont des hommes, et ne peuvent, en celte qualité, porter d'autres fruits que ceux de leur instruction. En Turquie, et sultan et sujet, nul ne pense. Il en est de même dans les diverses cours de l'Europe , à mesure que l'éducation des princes s'y rapproche de l'éducation orientale.

Les vices et les vertus des hommes sont donc toujours l'effet et de leur diverse position , et de la différence de leur instruction.

Ce principe admis, supposons qu'on voulût résoudre pour chaque condition le problème d'une excellente éducation; que faire? i°. déterminer quels sont les lalens ou les vertus essentiels à l'homme de telle ou telle profession; 2°. indiquer les moyens de le forcer à l'acquisition (i) de ces talens et de ces vertus.

L'homme, en général, ne réfléchit que les idées de ceux qui l'environnent; et les seules vertus qu'on soit sûr de lui faire acquérir, sont les vertus de nécessité. Persuadé de cette vérité, que je veuille inspirer à mon fils les qualités sociales , je lui donnerai des camarades à peu près de sa force et de son âge ; je leur abandonnerai, a cet égard, le soin de leur mutuelle éducation,

(i) A quoi se réduit la science de l'éducation? à celle des moyens de nécessiter les hommes à l'acquisition des vertus et des talens qu'on désire en eux. Est-il quelque chose d'impossible à l'éducation ? non. Un enfant de la ville craint-il les spectres ; veut-on détruire en lui cette crainte : qu'on l'abandonne dans un bois dont il connaisse les routes ; qu'on l'y suive sans qu'il s'en aperçoive; qu'on le laisse revenir seul à la maison : dès la troisième ou quatrième promenade,il ne verra plus de spectres dans lesbois ; il aura , par l'habitude et la nécessité , acquis tout le courage que l'une et l'autre inspirent aux jeunes paysans.

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et ne les ferai inspecter par le maître que pour modérer la rigueur de leurs corrections. D'après ce plan d'éducation , je suis sûr, si mon fils fait le beau, l'impertinent, le fat, le dédaigneux, qu'il ne le fera pas long-temps.

Un enfant ne soutient point à la longue le mépris, l'insulte et les railleries de ses camarades. Il n'est point de défaut social que ne corrige un pareil traitement. Pour en assurer encore plus le succès, il faut que, presque toujours absent de la maison paternelle , l'enfant ne vienne point dans les vacances et les jours de congé, repuiser de nouveau, dans la conversation et la conduite des gens du monde, les vices qu'ont détruit en lui ses condisciples.

En général, la meilleure éducation est celle où l'enfant, plus éloigné de ses parens, mêle moins d'idées incohérentes à celles qui doivent l'occuper dans le cours de ses études (t). C'est la raison pour laquelle l'éducation publique l'emportera toujours sur la domestique.

Trop de gens néanmoins sont sur cet objet d'un avis différent, pour ne pas exposer les motifs de mon opinion.

(i) Supposons que les parens s'intéressassent aussi vivement qu'ils le prétendent à l'éducation de leurs enfans ; ils en auraient plus de soin. Qui prendraient -ils pour nourrices? des femmes qui, déjà désabusées par des gens instruits de leurs contes et de leurs maximes ridicules , sauraient en outre corriger les défauts de la plus tendre enfance. Les parens auraient attention à ce que les garçons , soignés jusqu'à six ans par les femmes , passassent de leurs mains dans des maisons d'instruction publique , où , loin de la dissipation du monde , ils resteraient jusqu'à dix-sept ou dix- huit ans , c'est-à-dire , jusqu'au moment que, présentés dans le monde , ils y recevraient l'éducation 4e l'homme ; éducation, sans contredit, la plus importante, mais entièrement dépendante des sociétés qu'on cultive , des positions où l'on se trouve , enfin de la forme des gouvernemens sous lesquels on vit.

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